jeudi 30 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2402057 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | FRANCE TERRE D'ASILE - CRA OLIVET |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 mai 2024 à 14 h 07, M. B C, retenu au centre de rétention d'Olivet, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de trois ans, ainsi que ses effets juridiques, dont le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de procéder à un nouvel examen de sa situation.
M. C soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée, en particulier au regard des craintes pour sa vie en cas de retour au Soudan ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle, dès lors que le préfet n'a pas examiné les risques encourus en cas de retour au Soudan et n'a pas apprécié la situation du Soudan ;
- elle méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : après avoir fui le Soudan en raison de craintes pour sa vie, il est, depuis 2016, en France, où il s'est intégré en travaillant comme employé polyvalent dans un restaurant de novembre 2022 à février 2023, malgré les mauvais traitements infligés par son patron et l'engagement d'une procédure toujours en cours devant le conseil des prud'hommes; il ne dispose plus d'attaches dans son pays d'origine, alors qu'en France résident son parrain, ses cousins et sa sœur et où il ne trouble pas l'ordre public ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle méconnaît tant l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : il craint pour sa vie ou sa liberté en cas de retour au Soudan, même si le statut de réfugié lui a été refusé, dès lors que le pays est en guerre depuis 2023 et que la situation ne cesse d'empirer ;
S'agissant de la décision lui refusant un délai de départ volontaire :
- cette décision est entachée d'incompétence ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle est insuffisamment motivée dès lors qu'il n'est pas précisé en quoi il existe un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement ;
S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :
- cette décision est entachée d'incompétence ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement et de la décision refusant un délai de départ volontaire ;
- elle est entachée d'erreur d'appréciation en fixant à trois ans la durée de l'interdiction de retour, dès lors qu'il est présent sur le territoire français depuis octobre 2016 et qu'y résident son parrain, ses cousins et sa sœur, qu'il ne pourrait plus voir ;
- l'annulation de cette décision devra entraîner l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
Par un mémoire enregistré le 27 mai 2024 à 16 h 33, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme F pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article R. 776-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 mai 2024, fixée initialement à 10 h 00, et qui a effectivement débuté à 11 h 00 :
- le rapport de Mme F,
- les observations de Me Passy, avocate, substituant Me Hajji, qui sollicite le bénéfice de l'admission de M. C à l'aide juridictionnelle et reprend l'ensemble des conclusions et moyens exposés dans la requête, et fait valoir en outre, d'une part, qu'il convient de prendre en compte l'existence d'une nouvelle demande d'asile, en date du 28 février 2024, dont le préfet ne fait pas état, et qui ne peut que s'inscrire dans le prolongement de la situation actuelle au Soudan, et, d'autre part, que la situation au Soudan, qui est établie par la production de pièces portant sur cette situation dans le courant du mois de mai 2024, fait obstacle à ce que le requérant puisse être reconduit à destination de ce pays sans courir des risques pour sa vie, en méconnaissance des articles L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
- et les observations de M. C, requérant, assisté de M. E, interprète en langue arabe, qui indique être présent en France depuis 2016, qu'il souffre depuis cinq ans de plusieurs pathologies qui se sont aggravées en l'absence de suivi médical, qu'il n'a eu aucune information d'une demande d'asile qu'il a faite auprès d'une association, qu'il a, malgré sa situation et son état de santé, travaillé pour subvenir à ses besoins et est actuellement en procès avec son ancien employeur, qui ne lui a pas versé son salaire, que ses enfants sont l'un - qu'il aide dans la mesure de ses possibilités - en Tunisie, et l'autre toujours à Nyala, la ville où lui-même habitait avant de quitter le Soudan, même si sa famille est originaire de El Fasheir, qu'il a vécu à Toulouse, puis à Paris, dans des squats et des hôtels mais sans adresse fixe, et que s'il a pu commettre des infractions à la loi au début de son séjour en France, il n'en a plus commis depuis lors.
En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction est intervenue après ces observations orales, à 11 h 15.
Considérant ce qui suit :
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".
2. Il y a lieu, en application des dispositions citées au point précédent, d'admettre M. C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions de la requête :
3. M. C, ressortissant soudanais né le 15 février 1979, est entré en France en 2006 selon ses déclarations lors de son audition par les services de police le 22 mai 2024, en 2016 selon ses écritures. Sa demande tendant à la reconnaissance de la qualité de réfugié présentée en 2016, a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et du droit d'asile (OFPRA) en 2017 puis par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) en 2018. Sa demande de réexamen a été rejetée par l'OFPRA puis par la CNDA en 2020. Le pourvoi intenté contre cette dernière décision a été rejeté par le Conseil d'Etat le 15 juillet 2021. Par un arrêté du 7 juin 2021, le préfet de la Haute-Garonne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par un arrêté du 22 mai 2024, le préfet d'Eure-et-Loir lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, cette même autorité a ordonné son placement en rétention. M. C, actuellement retenu au centre de rétention d'Olivet, demande l'annulation de l'arrêté du 22 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
4. Par un arrêté du 13 mai 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture et mis en ligne sur son site internet au plus tard le 14 mai 2024, et au demeurant visé dans l'arrêté attaqué, M. A D, préfet d'Eure-et-Loir, a donné délégation à Mme Agnès Bonjean, secrétaire générale de la préfecture, à l'effet de signer, notamment, tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département d'Eure-et-Loir, à l'exception de certaines catégories d'actes auxquelles n'appartient pas l'arrêté en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait et ne peut qu'être écarté.
En ce qui la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les dispositions dont le préfet d'Eure-et-Loir a fait application, notamment les articles L. 611-1 (1°), L. 612-2 (1°), L. 612-10, L. 613-3 à L. 613-5, L. 614-6, L. 711-1, L. 711-2, et L. 721-3 à L. 721-5 et L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rappelle les conditions dans lesquelles M. C, de nationalité soudanaise, est entré puis s'est maintenu en France après le rejet de sa demande d'asile et de sa demande de réexamen. L'arrêté précise au surplus que M. C a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour pour une durée de deux ans en date du 7 juin 2021, notifiée le 22 juin suivant, qu'il se déclare sans domicile fixe et ne peut présenter de document d'identité. L'arrêté indique en outre qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale dès lors qu'il a déclaré être divorcé et père de deux enfants majeurs, qu'il ne justifie pas de liens privés et familiaux particulièrement stables, intenses et anciens en France dans la mesure où il a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine, dans lequel il n'établit pas être dépourvu de toute attache familiale, qu'il ne justifie pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels permettant qu'il puisse bénéficier de la régularisation de sa situation sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il n'est pas contrevenu aux articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'il n'entre dans aucun cas d'attribution d'un titre de séjour de plein droit.
6. En deuxième lieu, M. C fait valoir à l'audience qu'il a déposé une demande d'asile, dont une copie figure au dossier sous la forme d'un courrier du 28 février 2024. Cependant, il ne ressort d'aucun élément du dossier que M. C aurait effectivement présenté une demande de réexamen au titre de l'asile avant l'intervention de l'arrêté en cause ou pendant la présente procédure, en particulier en transmettant à l'OFPRA ce courrier, qui n'est en l'état accompagné d'aucune preuve d'envoi ou de remise. En outre, s'il a indiqué à l'audience qu'il avait saisi une association pour présenter une demande d'asile, mais qu'il n'a eu aucune information ni aucune suite, cette affirmation n'est pas assortie de précisions et d'éléments probants. Dans ces conditions, doit être écarté le moyen soulevé à l'audience tiré d'une telle procédure de demande d'asile pouvant faire obstacle au principe même d'une mesure d'éloignement.
7. En troisième lieu, il ne ressort pas des mentions de l'arrêté attaqué, ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet d'Eure-et-Loir, avant de prendre sa décision, n'aurait pas procédé à un examen attentif de la situation de l'intéressé, en particulier au regard des risques qu'entraînerait un retour au Soudan, ni sa situation au titre de l'asile.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. M. C, qui a indiqué avoir deux enfants désormais âgés de 18 et 21 ans dont la garde a été confiée à leur mère lors du divorce prononcé en 2017 au Soudan, n'établit pas être dépourvu de famille au Soudan. S'il soutient dans ses écritures que résident en France son parrain, ses cousins ainsi que sa sœur, il n'apporte aucun élément à l'appui de cette affirmation, ni en tout état de cause, ne fait pas état de la nature des liens qu'il entretiendrait avec ces personnes, alors qu'il a indiqué, dans le cadre de son audition par les services de police le 22 mai 2024 que sa famille était dispersée hors du Soudan, sans faire mention de la présence de membres de sa famille en France. Dans ces conditions, alors même qu'il résiderait habituellement en France depuis 2016, année qu'il indique dans sa requête être l'année de son entrée sur le territoire français et au cours de laquelle il a saisi l'OFPRA, et qu'il a expressément mentionnée à l'audience comme étant celle de son arrivée en France, et qu'il a pu y travailler, la mesure d'éloignement prise à son encontre ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations citées au point précédent.
10. En dernier lieu, s'il soutient craindre pour sa vie et sa liberté en cas de retour au Soudan, cette circonstance est inopérante s'agissant de la mesure d'éloignement.
En ce qui concerne la décision refusant d'octroyer un délai de départ volontaire :
11. Dès lors qu'il résulte ce qui a été dit aux points 4 à 10 que l'obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée des illégalités invoquées, le moyen tiré de ce que le refus d'octroyer un délai de départ volontaire serait illégal par voie de conséquence de l'illégalité de cette décision ne peut qu'être écarté.
12. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".
13. L'arrêté attaqué, qui vise les dispositions citées au point précédent, relève que M. C s'est maintenu sur le territoire malgré une mesure d'éloignement prise à son encontre le 7 juin 2021 et notifiée le 22 juin suivant, à laquelle il n'a pas déféré, et qu'il n'est pas en mesure de présenter un document de voyage ou d'identité en cours de validité et enfin qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. La décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. C est ainsi suffisamment motivée. L'unique moyen propre à la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire à M. C doit dès lors être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
14. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. " Aux termes de ces dernières stipulations : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
15. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartenait en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c. Royaume-Uni, § 108, série A n° 215). A cet égard, et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles. Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence. Pour déterminer l'existence de motifs sérieux et avérés de croire à un risque réel de traitements incompatibles avec l'article 3, la Cour s'appuie sur l'ensemble des éléments qu'on lui fournit ou, au besoin, qu'elle se procure d'office. Il résulte enfin de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme que le juge interne, dans l'examen des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit se placer à la date à laquelle il statue afin de procéder à une évaluation ex nunc de la situation de l'étranger au regard du pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office (CEDH, 23 mars 2016, F.G. c. Suède, n° 43611/11, § 115).
16. Il ressort de la documentation publique et tout particulièrement des extraits des informations données sur son site internet par l'ONU sur l'état du Soudan dans le courant du mois de mai 2024, produites à l'appui de la requête, que la situation sécuritaire s'est aggravée au Soudan et est devenue encore plus complexe du fait d'un nouveau conflit armé entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR). Il ressort des éléments versés au dossier, dont ni la pertinence, ni l'objectivité ne sauraient être remises en cause au regard de leur provenance, que, depuis la mi-mai 2024, les combats, tout particulièrement dans le Darfour Nord, se sont récemment intensifiés, provoquant non seulement des morts et des blessés, mais également le déplacement de centaines de personnes, et qu'après treize mois de guerre, la moitié de la population soudanaise, soit 25 millions de personnes, a besoin d'une aide humanitaire. Il en ressort également que les combats se rapprochent des civils, particulièrement au Darfour, et que selon l'Organisation mondiale de la santé, la famine menace désormais en particulier certaines parties du Darfour et Khartoum, alors que les structures humanitaires, faute des fonds nécessaires à brève échéance, pourraient ne pas pouvoir augmenter leurs effectifs à temps pour éviter la famine et prévenir de nouvelles privations. Il en ressort également que la situation sanitaire est également particulièrement préoccupante du fait de l'effondrement du système sanitaire et de la propagation d'épidémies, notamment de choléra, de rougeole de dengue et de paludisme, à l'approche de la saison des pluies. Il en ressort enfin que la population civile soudanaise se déplace massivement pour fuir la guerre et trouver refuge en Ouganda.
17. Il est constant que M. C est originaire du Darfour et qu'en cas de renvoi dans son pays d'origine, il serait appelé à y retourner, puisque sa famille est originaire d'El Fasher (Nord Darfour) et que l'un de ses enfants réside à Nyala (Sud Darfour), alors au surplus qu'il apparaît plus que vraisemblable qu'il doive passer par Khartoum en cas d'éloignement depuis la France. Eu égard aux éléments rappelés au point précédent du présent jugement, M. C est fondé à soutenir qu'eu égard aux risques encourus en cas de retour au Soudan, le préfet d'Eure-et-Loir a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
18. Il suit de là, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'appui des conclusions à fin d'annulation de la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement, que M. C, dont il n'est ni établi ni même allégué qu'il serait légalement admissible dans un autre pays que celui dont il a la nationalité, est fondé à demander l'annulation de la décision fixant le Soudan comme pays de destination.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
19. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".
20. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les dispositions citées au point précédent, relève que le délai de départ volontaire a été refusé à M. C et qu'aucune circonstance humanitaire ne fait obstacle à ce qu'une interdiction de retour soit prononcée à l'encontre de l'intéressé. Ensuite, l'arrêté, pour fixer à trois ans la durée de cette interdiction de retour, relève que M. C, dont tant la demande d'asile que la demande de réexamen au même titre ont été rejetées, a déclaré être divorcé et père de deux enfants majeurs et ne justifie pas de liens privés et familiaux particulièrement stables, intenses et anciens sur le territoire français, qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement prononcée par le préfet de la Haute-Garonne le 7 juin 2021. La décision d'interdiction de retour sur le territoire français est ainsi suffisamment motivée, tant dans son principe que dans sa durée.
21. En deuxième lieu, eu égard aux faits rappelés au point précédent, le préfet d'Eure-et-Loir a pu légalement prononcer une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. C et n'a pas, en fixant à trois ans la durée de cette interdiction, pris une mesure disproportionnée.
22. En troisième lieu, dès lors qu'il résulte de ce qui est dit aux points 4 à 10 et 11 à 13 ci-dessus que l'obligation de quitter le territoire français et la décision refusant un délai de départ volontaire ne sont pas entachées des illégalités alléguées, le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français serait illégale par voie de conséquence de l'illégalité de ces décisions doit être écarté. La circonstance que le présent jugement annule la décision fixant le pays de destination est sans incidence sur la légalité de l'interdiction de retour, dès lors que celle-ci n'est pas prise en exécution de cette décision.
23. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination contenu dans l'arrêté du 22 mai 2024.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
24. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Aux termes de l'article L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.
25. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de la décision fixant le pays de destination n'implique aucune injonction particulière. Il appartient à l'autorité administrative de réexaminer éventuellement la situation de M. C au regard de l'évolution du contexte sanitaire et sécuritaire dans les Etats du Darfour.
D E C I D E :
Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La décision fixant le pays de destination contenu dans l'arrêté du 22 mai 2024 du préfet d'Eure-et-Loir est annulée.
Article 3 : Le surplus des conclusions à fin d'annulation et les conclusions à fin d'injonction de la requête de M. C sont rejetés.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet d'Eure-et-Loir.
Prononcé à l'audience publique le 30 mai 2024.
La magistrate désignée,
Véronique F
La greffière,
Nathalie ARCHENAULT
La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026