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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2402443

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402443

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402443
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantVIEILLEMARINGE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce complémentaire enregistrées le 17 juin 2024 et le 26 juin 2024, M. D B, représenté par Me Vieillemaringe, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision en date du 24 mai 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail, dans l'attente de la décision rendue sur le fond et ce, dans un délai de 72 heures, injonction assortie d'une astreinte de 100 euros par heure de retard suivant notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- né le 8 juillet 2005 en Tunisie, il a été confié à l'aide sociale à l'enfance par ordonnance du 2 mars 2023 puis jugement du 17 mars 2023 ; le 13 juillet 2023 il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) ; il a bénéficié de récépissés ; par arrêté du 24 mai 2024, le préfet d'Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de 30 jours et a fixé le pays de renvoi ; le 10 juin 2024, il a adressé une demande d'aide juridictionnelle au bureau d'aide juridictionnelle ;

- l'urgence est caractérisée car elle est présumée lorsque le préfet refuse de renouveler un titre de séjour, or il était détenteur de récépissés sous couvert desquels il a conclu un contrat d'apprentissage le 10 juillet 2023 ; ce refus porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation, dès lors que ce contrat est conditionné à une situation administrative régulière, de même que son hébergement par l'association Jeunesse et Habitat ;

- le doute sérieux sur la légalité de la décision contestée est caractérisé car :

* sa motivation est sommaire et donc insuffisante ; le préfet se borne à relever qu'il ne remplirait pas les conditions de l'article L. 435-3 du CESEDA pour prétendre à la délivrance de sa carte de séjour temporaire en précisant uniquement que l'absence de production de relevés de notes ne démontrerait pas le caractère réel et sérieux de sa formation et de son insertion " limitée " ;

* il n'y a pas eu d'examen sérieux de sa situation au regard de l'ensemble des critères prévus par l'article L. 435-3 du CESEDA car, si le préfet a apprécié notamment sa scolarité, l'existence de la famille restée au pays ou encore son intégration, il ne fait pas état de l'avis de la structure d'accueil ;

* le préfet n'a pas analysé sa situation sur le fondement de l'article 3 bis de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

* le refus de titre de séjour est entaché d'erreur de fait en tant que le préfet retient qu'en ne présentant pas un passeport ou un document revêtant au moins une photographie, il ne justifierait donc pas de sa nationalité, et qu'il n'a réalisé aucune démarche pour obtenir un tel document alors qu'il ressort des échanges de mails entre le 8 avril et le 14 mai 2024 que son éducatrice a contacté tant sa ville de naissance que le consulat général de Tunisie à Paris qui n'a pas donné suite, ce dont lui-même ne peut être tenu pour responsable ;

* le refus de titre de séjour est entaché d'erreur de droit car, alors qu'il n'a jamais évoqué, dans le cadre de sa demande de séjour, sa famille, le préfet justifie notamment le refus de séjour en précisant qu'il aurait de la famille restée en Tunisie à savoir ses parents et sa sœur, sans pour autant apprécier la nature des liens avec sa famille restée au pays ;

* le refus de titre de séjour est entaché d'erreur manifeste d'appréciation en tant qu'il considère qu'il n'a pas démontré suivre de manière sérieuse et réelle son CAP interventions en maintenance technique des bâtiments, et estime que l'absence de production de relevés de notes attesterait de son manque d'assiduité alors qu'il justifie être scolarisé au CFA de Saint-Pierre-des-Corps en CAP intervention maintenance technique des bâtiments depuis la rentrée de septembre 2023 et produit son contrat d'apprentissage et ses bulletins de salaires de septembre 2023 à avril 2024 qui démontrent la réalité de sa scolarité ; quand bien même il n'a été destinataire de son relevé de notes du 1er semestre que très récemment, celui-ci fait état d'une moyenne générale de 13/20 ;

* il méconnait l'article L. 435-1 du CESEDA car il s'est intégré en France et n'a plus aucun contact avec sa famille restée en Tunisie, ce qui constitue des motifs exceptionnels.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le préfet d'Indre-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- M. A se disant C B, se déclarant de nationalité tunisienne, a sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire " en qualité de jeune confié à l'Aide sociale à l'enfance sur le fondement de l'article L. 435-3 du CESEDA ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie car le requérant ne répond plus aux critères de délivrance de la carte de séjour sollicitée sur le fondement de l'article L. 435-3 du CESEDA :

* les récépissés remis à titre gracieux à M. A se disant C B en application de l'article R. 431-12 du CESEDA ont pour seul objet de constater le dépôt d'un dossier complet de demande de titre de séjour et de régulariser la situation du demandeur pendant la période d'instruction de sa demande ; par conséquent, la décision en litige est une décision de rejet d'une première demande de titre de séjour, et la présomption d'urgence attachée aux demandes de suspension des décisions de refus de renouvellement d'un titre de séjour ne trouve pas à s'appliquer ;

* le requérant n'est pas en mesure de justifier de sa nationalité au moyen d'un passeport ou à défaut d'un justificatif revêtu d'une photographie permettant de l'identifier, alors qu'il a été muni gracieusement de récépissés renouvelés depuis le 13 juillet 2023 afin de lui permettre d'obtenir ledit document et que l'annexe 10, rubrique 66 du CESEDA faisant mention des pièces à fournir à l'appui d'une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du même code mentionne : " Pièces à fournir dans tous les cas : justificatif de nationalité : passeport (pages relatives à l'état civil, aux dates de validité, aux cachets d'entrée et aux visas) ou, à défaut, autres justificatifs (attestation consulaire, carte d'identité, carte consulaire, etc.) " ;

* à l'appui de sa demande de titre de séjour, il n'a fourni aucun relevé de notes permettant d'apprécier le caractère réel et sérieux du suivi de sa formation ;

- s'agissant de la légalité de l'arrêté attaqué, aucun des moyens soulevés n'est fondé :

* cette décision rappelle de manière précise et circonstanciée les conditions d'entrée et de séjour sur le territoire français de M. A se disant C B ainsi que les motifs de droit et de fait sur lesquels le rejet de sa demande de titre de séjour est fondé au regard des considérations relatives à sa vie privée, professionnelle et familiale. ;

* il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté, ni d'aucun autre élément du dossier qu'il n'a pas été procédé à un examen particulier de la demande de titre de séjour du requérant ;

* M. A se disant C B n'est pas en mesure de justifier de sa nationalité à l'appui de sa demande de titre de séjour et ne verse aucun document d'identité au soutien de ses allégations et par suite il ne justifie pas relever des dispositions de l'article L. 435-3 du CESEDA ;

* M. A se disant C B qui n'établit pas être de nationalité tunisienne et ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire national ne peut invoquer l'accord franco-tunisien ;

* M. A se disant C B a confirmé la réalité de ses liens familiaux dans son pays d'origine en préfecture à l'occasion de l'entretien effectué lors de la remise de son premier récépissé, et le refus de titre n'est entaché ni d'erreur de droit ni d'erreur manifeste d'appréciation ;

* dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire, il a également examiné la demande de titre de séjour de l'intéressé sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du CESEDA mais la présence très récente en France depuis février 2023 de M. A se disant C B n'implique pas qu'il ait tissé des liens intenses et durables et ne suffit pas à justifier d'une insertion particulièrement notable et ancrée dans la société française, célibataire sans enfant, il a passé l'essentiel de son existence dans son pays d'origine où il dispose nécessairement d'attaches ;

- s'agissant des frais liés au litige, le requérant n'apporte aucune précision sur la nature des frais engagés et aboutissant au montant demandé et sa demande ne peut qu'être rejetée.

Vu :

- l'arrêté dont la suspension de l'exécution est demandée ;

- les autres pièces du dossier ;

- et la requête au fond n°2402442 présentée par M. B.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'accord franco-tunisien ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Lefebvre-Soppelsa pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 27 juin 2024, présenté son rapport et entendu les observations de Me Vieillemaringe, représentant M. B, présent, qui a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Le préfet d'Indre-et-Loire n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, et alors qu'il résulte de l'instruction que M. C B a, le 10 juin 2024, sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'y admettre, à titre provisoire, en raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête.

Sur les conclusions à fin de suspension :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé.

4. Il résulte de l'instruction que tant l'hébergement du requérant que son contrat d'apprentissage qu'il a conclu pour le suivi du CAP, dont il justifie, sont conditionnés à une situation administrative régulière. Par suite, la décision en litige lui cause un préjudice grave et immédiat.

5. Dès lors, la condition tenant à l'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté :

6. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

7. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut d'examen sérieux de la situation du requérant au regard de l'ensemble des critères prévus par l'article L. 435-3 du CESEDA et par suite de l'erreur de droit et de l'erreur manifestation d'appréciation au regard des dispositions de cet article sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus de titre en litige.

8. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision en date du 24 mai 2024 par laquelle le préfet d'Indre-et-Loire a refusé de délivrer à M. D B un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de délivrer à M. D B, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour et de travail, valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2402442. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. D B étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Vieillemaringe renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Vieillemaringe de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. D B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros lui sera versée.

O R D O N N E :

Article 1er : M. D B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 2024 est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2402442.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Indre-et-Loire de délivrer à M. D B dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour et de travail valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2402442.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. D B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Vieillemaringe renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Vieillemaringe une somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. D B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, au préfet d'Indre-et-Loire et à Me Vieillemaringe.

Fait à Orléans, le 27 juin 2024.

La juge des référés,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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