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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2402980

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402980

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402980
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE - CRA OLIVET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 juillet 2024, et des mémoires enregistrés les 19 et 24 juillet 2024, M. A E, retenu au centre de rétention d'Olivet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 16 juillet 2024 par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir a fixé l'Algérie comme pays de destination d'une peine d'interdiction du territoire français prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Bobigny le 5 décembre 2022.

Il soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnait l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur de droit, d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Nehring, premier conseiller, pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 25 juillet 2024 à 15 heures :

- le rapport de M. Nehring,

- et les observations de Me Kanté, représentant M. E et de M. E lui-même, assisté de M. C, interprète, qui persiste dans ses conclusions qui soulève en outre les moyens tirés de ce que le préfet d'Eure-et-Loir a méconnu son droit à être entendu, et a méconnu l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant algérien né en 1995, a été condamné par le tribunal correctionnel de Bobigny à une peine d'interdiction définitive du territoire français par jugement du 5 décembre 2022. Par arrêté du 16 juillet 2024, le préfet d'Eure-et-Loir a fixé l'Algérie comme pays de destination de la mesure. Par la requête ci-dessus analysée, M. E demande l'annulation de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard au délai dans lequel doit statuer le juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de prononcer l'admission provisoire de M. E à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 24-2024 du 13 mai 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture et mis en ligne sur son site internet au plus tard le 14 mai 2024, et au demeurant visé dans l'arrêté attaqué, M. B D, préfet d'Eure-et-Loir, a donné délégation à Mme Agnès Bonjean, secrétaire générale de la préfecture, à l'effet de signer, notamment, tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département d'Eure-et-Loir, à l'exception de certaines catégories d'actes auxquelles n'appartient pas l'arrêté en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait et ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision contestée mentionne notamment l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que la condamnation de l'intéressé à une peine d'interdiction du territoire français, prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Bobigny. Il fait en outre état de la situation personnelle de M. E. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

6. Le droit d'être entendu, qui relève des droits de la défense figurant au nombre des droits fondamentaux faisant partie intégrante de l'ordre juridique de l'Union européenne et consacrés par le paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant fixation du pays de destination d'une mesure d'interdiction judiciaire du territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la mesure, ni de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, dès lors qu'il a pu être entendu avant que n'intervienne la décision de refus d'admission au séjour et qu'en outre, il lui était loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux.

7. En l'espèce, M. E a été condamné par le tribunal correctionnel de Bobigny à une peine d'interdiction définitive du territoire français par jugement du 5 décembre 2022. Il doit ainsi être regardé comme parfaitement instruit de l'éventualité d'être éloigné à destination de son pays d'origine. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé de son droit à être entendu. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Si M. E soutient avoir le centre de ses intérêts personnels et familiaux sur le territoire espagnol, étant marié et père d'un enfant résidant sur ce territoire, et précise y avoir eu sa résidence habituelle avant son séjour en France, il ne produit aucun document de nature à justifier ses allégations. En outre, il ne démontre pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine. Par suite, le préfet n'a pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni commis d'erreur d'appréciation.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Si M. E soutient être menacé dans son pays d'origine en raison d'un différend avec une organisation mafieuse et allègue avoir fait l'objet de menaces de mort, il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du droit d'asile ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. E doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er: M. E est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. E est rejetée.

Article 3 : Le présente jugement sera notifié à M. A E et au préfet d'Eure-et-Loir.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Virgile NEHRING

La greffière,

Céline BOISGARD

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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