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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2403105

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2403105

mercredi 16 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2403105
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE
Avocat requérantSELAS BOUZID AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 juillet 2024, M. A B, représenté par la Selas Bouzid Avocat, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 du préfet d'Eure-et-Loir rejetant sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination de sa reconduite ;

2) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, à défaut, de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de refus d'admission exceptionnelle au séjour a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée et méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'obligation de quitter le territoire doit être annulée en conséquence de l'annulation du refus de séjour, a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée, méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de renvoi est insuffisamment motivée et doit être annulée en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens du requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delandre, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Bouzid, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant géorgien né le 8 décembre 1986, a déclaré être entré en France le 18 novembre 2022 accompagné de son épouse et de ses deux enfants mineurs, sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le 25 janvier 2023, il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision du 13 avril 2023 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides puis le 29 septembre 2023 par la cour nationale du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 24 juin 2024, le préfet d'Eure-et-Loir a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours à destination de la Géorgie.

Sur la décision de refus de séjour :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Le requérant se prévaut de ces stipulations en faisant valoir que son épouse souffre de graves problèmes de santé qui nécessite sa présence constante à ses côtés, qu'ils ont deux enfants scolarisés et qui ont besoin de sa présence et de son soutien et que son épouse bénéficie d'une carte de séjour. Le préfet d'Eure-et-Loir indique, en défense, que l'épouse du requérant bénéficie d'une carte de séjour temporaire valable du 13 juin 2024 au 12 juin 2025 en raison de son état de santé et ne conteste pas que la présence du requérant auprès de son épouse ne serait pas indispensable et nécessaire. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce et même si le requérant et sa famille sont rentrés très récemment en France et si la carte de séjour de l'épouse de l'intéressé est temporaire, le refus de séjour attaqué porte au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et, dès lors, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre le refus de séjour, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 24 juin 2024 du préfet d'Eure-et-Loir rejetant sa demande de délivrance d'un titre de séjour.

Sur l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de renvoi :

5. D'une part, en raison des effets qui s'y attachent, l'annulation pour excès de pouvoir d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l'annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n'auraient pu légalement être prises en l'absence de l'acte annulé ou qui sont en l'espèce intervenues en raison de l'acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l'acte annulé et de celles dont l'acte annulé constitue la base légale. Il incombe au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi de conclusions recevables dirigées contre de telles décisions consécutives, de prononcer leur annulation par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à l'annulation du premier acte.

6. D'autre part, il résulte des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'obligation de quitter le territoire prise à l'encontre d'un étranger sur le fondement du 3° de cet article a pour base légale le refus de délivrance d'un titre de séjour ou de renouvellement de titre de séjour qui lui est opposé. En revanche, il résulte des dispositions de cet article L. 611-1 que le prononcé par l'autorité administrative à l'encontre d'un ressortissant étranger d'une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des 1°, 2° et 4° de cet article n'est pas subordonné à l'intervention préalable d'une décision statuant sur le droit au séjour de l'intéressé en France. Par suite, dans la mesure où un refus de titre de séjour n'est pas le fondement d'une obligation de quitter le territoire français, l'éventuelle annulation du refus de titre de séjour ne conduit pas, par elle-même, à l'annulation par voie de conséquence de l'obligation de quitter le territoire français, qui aurait pu être légalement prise en l'absence du refus de titre de séjour et n'est pas intervenue en raison de ce refus. Il en va ainsi, en principe, pour les obligations de quitter le territoire français prises sur le fondement du 1°, 2° et 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, dans le cas où serait contesté à l'occasion d'un recours dirigé contre une telle obligation un refus de titre de séjour pris concomitamment, si le juge administratif annule le refus de titre de séjour, il lui appartient, s'il est saisi d'un moyen en ce sens, d'apprécier, eu égard au motif qu'il retient, si l'illégalité du refus de titre de séjour justifie l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français. Tel est le cas notamment lorsque le motif de l'annulation implique le droit de l'intéressé à séjourner en France. De plus et en tout état de cause, lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce que l'intéressé puisse légalement faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que pour obliger M. B à quitter le territoire français, le préfet d'Eure-et-Loir s'est fondé sur les dispositions des 1°, 3° et 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que, d'une part, sa demande de titre de séjour était rejetée et, d'autre part, sa demande d'asile avait été définitivement rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides. Dans ces circonstances et compte tenu de la concomitance des décisions prises par le préfet, les décisions d'obligation de quitter le territoire, fixant le pays de renvoi et interdisant le retour sur le territoire français doivent être regardées, en l'espèce, comme étant intervenues en raison du refus de séjour annulé même si l'obligation de quitter le territoire a également été prise sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code. Il suit de là qu'il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions en injonction :

8. Le présent jugement, qui annule la décision de refus de titre de séjour attaquée pour un motif de légalité interne, tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, implique nécessairement que le préfet d'Eure-et-Loir délivre à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sollicitée. Il y a lieu de fixer au préfet un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement pour procéder à cette délivrance, sans qu'il soit besoin d'assortir ce délai d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la Selas Bouzid renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la Selas Bouzid de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 24 juin 2024 du préfet d'Eure-et-Loir rejetant la demande d'admission exceptionnelle au séjour de M. B, l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination de sa reconduite est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Eure-et-Loir de délivrer à M. B la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve que la Selas Bouzid renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à la Selas Bouzid, avocate de M. B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet d'Eure-et-Loir.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel DELANDRE

La greffière,

Florence PINGUET-COMMEREUC

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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