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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2403948

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2403948

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2403948
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantKUCHARZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 septembre 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 26 septembre 2024 ainsi que les pièces enregistrées le 27 septembre 2024, l'association " Le Berceau ", représentée par Me Kucharz, demande au juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté n° 232/2024 du 24 juillet 2024 du président du conseil départemental du Cher portant fermeture totale et définitive du lieu de vie et d'accueil " Le Berceau " situé à Bruère-Allichamps ;

2°) de mettre à la charge du département du Cher la somme de 4.000 € au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que :

* il existe un risque de liquidation de l'association qui présente un résultat déficitaire de 152.500 € au 30 avril 2024 et de 180.799 € au 30 juin 2024 alors qu'elle présentait un excédent de 25.544 € au 30 avril 2024 et de 9.941 € au 30 juin 2024;

* les places permettant d'accueillir les enfants en situation d'urgence sont limitées et insuffisantes dans le département ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision de fermeture au motif que :

* l'appréciation des faits à l'origine de cette fermeture est erronée et repose sur des nouveaux griefs ;

* les violences éducatives et psychologiques ne sont pas caractérisées en l'absence de plaintes déposées, de signalement et d'enquête administrative ;

* les préconisations faites le 22 mars 2022 ont été suivies ;

* la prise en charge reprochée d'un mineur le 7 février 2024 en dépit de la suspension était justifiée au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant et motivée par un contexte humanitaire ;

* les contacts avec des enfants au motif qu'ils pourraient affecter l'enquête pénale en cours ne sont pas précisés, ni établis alors que rien n'y faisait obstacle en l'absence de décision judiciaire en ce sens ;

* la visite de contrôle réalisée par les services du département le 21 mars 2024 est irrégulière dès lors que les dispositions des articles D. 316-4 et R. 313-25 du CASF n'ont pas été respectées en l'absence d'autorisation judiciaire, de consentement écrit, de l'absence de contresignature et de l'impossibilité de présenter des observations ;

* cette visite de contrôle porte atteinte au droit fondamental garanti par l'article 8 de la CEDH ;

* l'enquête pénale est toujours en cours ;

* il n'y a pas de preuve de menace actuelle et concrète à l'ordre public ;

* le département ne saurait lui reprocher l'absence de propositions de remédiation des dirigeants alors qu'il avait coupé tout contact avec l'association et n'a pas formulé de propositions en ce sens ;

* le grief tiré de l'absence d'inscription dans le dispositif de formation recommandé par la Haute autorité de santé est inopérant en l'absence de toute obligation en ce sens ;

* les injonctions prononcées n'étaient pas insuffisantes ;

* la fermeture définitive constitue une mesure de police disproportionnée au regard des risques et de ses effets sur les enfants placés et leur intérêt ainsi que sur la structure d'accueil qui encourt un risque de liquidation judiciaire et les intervenants qui sont privés de leur emploi ;

* des mesures alternatives moins contraignantes auraient pu être prononcées lorsqu'elles étaient envisageables et aucune mise en demeure en ce sens ne lui a été notifiée ;

* des mesures adaptées ont été mises en place par l'association elle-même ;

* la décision est insuffisamment motivée dès lors qu'elle ne précise pas les faits la fondant et ne justifie pas le choix de la fermeture définitive, sans prendre en compte les efforts et mesures déjà mis en place ;

* elle n'a pas été précédée d'une mise en demeure et a ainsi été privée d'une garantie en raison de cette absence de contradiction ;

* elle est entachée d'un détournement de pouvoir car elle est motivée par des considération de convenance administrative ;

Par un mémoire enregistré le 1er octobre 2024, le département du Cher conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'urgence n'est pas justifiée dès lors que le recours a été introduit le 20 septembre 2024 et dirigé contre un arrêté signifié le 24 juillet 2024, que le nombre limité de places est sans incidence et que la réalité financière de l'association n'est pas établie alors qu'elle ne justifie pas ne pas pouvoir bénéficier de concours bancaires;

- la décision de fermeture n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en raison des faits précis, graves, circonstanciés et concordants à l'origine de cette mesure ;

- le département pouvait mettre en œuvre une procédure de visite et de contrôle comme d'inspection ;

- le principe du contradictoire n'est pas applicable ;

- le moyen tiré du détournement de procédure n'est établi ;

- les changements survenus dans l'administration de l'association ne lui sont pas opposables faute d'information en ce sens dans les 3 mois suivants lesdits changements, ainsi que le prévoit l'article 5 de la loi du 1er juillet 1901 ;

- la décision de fermeture n'est pas disproportionnée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d'association ;

- la loi n° 71-1050 du 24 décembre 1971 modifiant les titres II et V du code de la famille et de l'aide sociale et relative au régime des établissements recevant des mineurs, des personnes âgées, des infirmes, des indigents valides et des personnes accueillies en vue de leur réadaptation sociale ;

- la loi n° 75-535 du 30 juin 1975 relative aux institutions sociales et médico-sociales ;

- la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations ;

- la loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l'action sociale et médico-sociale ;

- le code des relations entre le public et les administrations ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Deliancourt, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 1er octobre 2024 à

15 heures 15.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Martin, greffière d'audience :

- le rapport de M. Deliancourt, juge des référés ;

- les observations de Me Kucharz, représentant l'association " Le Berceau " ;

- les observations de Mme C et M. B, dûment mandatés, représentant le département du Cher.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. L'association " Le Berceau " a fait l'objet d'une déclaration le 2 septembre 2006 auprès de la sous-préfecture de Saint-Amand-Montrond (Cher) et a pour objet l'organisation administrative et la gestion du lieu de vie et d'accueil " Le Berceau " situé au lieudit Rhodais à Bruère-Allichamps (18200) destiné à recevoir des enfants ou jeunes en difficultés et/ou en danger dans le but de favoriser leur réinsertion sociale et/ou familiale. Par un arrêté du 2 mai 2007 du président du conseil départemental du Cher, modifié par un arrêté n° 309/2022 du 28 novembre 2022, le lieu de vie et d'accueil a été autorisé à accueillir jusqu'à huit mineurs. Des faits susceptibles de constituer des violences physiques et psychologiques, survenus dans la soirée du 2 janvier 2024 aux alentours de 21 h - 22 h dans ce lieu de vie et d'accueil et imputés à des cadres et éducateurs de la structure ayant été signalés le 18 janvier suivant par des jeunes accueillis au sein de l'établissement à leur éducateur du service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) du département et au juge des enfants de A, le président du conseil départemental, après avoir signalé le 23 janvier 2024 ces agissements au procureur de la République du tribunal judiciaire de A a, par arrêté n° 57/2024 du 25 janvier 2024, suspendu totalement l'autorisation d'activité de ce lieu de vie et d'accueil pour une durée de trois mois pour la période du 25 janvier au 24 avril 2024 inclus. Par arrêté n° 129/2024 du 22 avril 2024, l'exécutif du département a renouvelé cette suspension pour une nouvelle durée de trois mois pour la période du 25 avril au 24 juillet 2024 inclus par arrêté n° 129/2024 du 22 avril 2024. Par arrêté n° 232/2024 du 24 juillet 2024, le président du conseil départemental du Cher a ordonné la fermeture définitive de ce lieu de vie et d'accueil. L'association " Le Berceau " demande au juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative de suspendre les effets de cette décision.

Sur le cadre juridique :

2. Aux termes de l'article L. 313-14 du code de l'action sociale et des familles : " I.- Lorsque les conditions d'installation, d'organisation ou de fonctionnement de l'établissement, du service ou du lieu de vie et d'accueil méconnaissent les dispositions du présent code ou présentent des risques susceptibles d'affecter la prise en charge des personnes accueillies ou accompagnées ou le respect de leurs droits, l'autorité compétente en vertu de l'article L. 313-13 peut enjoindre au gestionnaire d'y remédier, dans un délai qu'elle fixe. Ce délai doit être raisonnable et adapté à l'objectif recherché. Elle en informe le conseil de la vie sociale quand il existe et, le cas échéant, le représentant de l'Etat dans le département, ainsi que le procureur de la République dans le cas des établissements et services accueillant des majeurs bénéficiant d'une mesure de protection juridique. L'autorité compétente peut également prévoir les conditions dans lesquelles le responsable de l'établissement, du service ou du lieu de vie et d'accueil assure l'affichage de l'injonction à l'entrée de ses locaux./ Cette injonction peut inclure des mesures de réorganisation ou relatives à l'admission de nouveaux bénéficiaires et, le cas échéant, des mesures individuelles conservatoires, en application du code du travail ou des accords collectifs. () ".

3. Aux termes de l'article L. 313-16 du même code : " I- Lorsque la santé, la sécurité, ou le bien-être physique ou moral des personnes accueillies ou accompagnées sont menacés ou compromis, et s'il n'y a pas été remédié dans le délai fixé par l'injonction prévue à l'article L. 313-14 ou pendant la durée de l'administration provisoire, l'autorité compétente pour délivrer l'autorisation peut décider la suspension ou la cessation de tout ou partie des activités de l'établissement, du service ou du lieu de vie et d'accueil dans les conditions prévues aux articles L. 313-17 et L. 313-18./ En cas d'urgence ou lorsque le gestionnaire refuse de se soumettre au contrôle prévu à l'article L. 313-13, l'autorité compétente pour délivrer l'autorisation peut, sans injonction préalable, prononcer la suspension de l'activité en cause pour une durée maximale de six mois. () ".

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

1. Selon l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".

2. Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".

3. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

4. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. L'urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu notamment des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

5. La circonstance que l'association requérante soit menacée de liquidation est de nature à caractériser que la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie.

6. En l'espèce, l'association " Le Berceau " justifie par la production d'une attestation comptable en date du 13 mai 2024 d'un déficit au 30 avril 2024 d'un montant de 152.200 €, réactualisé par le bilan comptable opéré au 30 juin 2024 faisant apparaître un résultat net déficitaire de 180.799 €, à la différence de l'exercice passé montrant un bénéfice au 30 juin 2023 de 9.941 €. Si l'association n'a plus de salariés, n'accueille plus de résidents et ne dispose plus d'aucune recette, elle a cependant conservé des charges fixes auxquelles elle ne peut plus faire face. Dans ces conditions, nonobstant le délai écoulé de plus de deux mois entre la signification de l'arrêté dont s'agit et l'introduction du présent référé, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

Sur l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

7. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". L'article L. 121-1 du même code prévoit que " () les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Selon de l'article L. 121-2 dudit code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles () ".

8. En prononçant la fermeture d'un lieu de vie et d'accueil en application de l'article L. 313-16 du code de l'action sociale et des familles cité au point 3, l'autorité administrative met un terme à l'autorisation dont bénéficiait l'organisme gestionnaire et abroge ainsi une décision créatrice de droits. Cette décision de fermeture doit, en conséquence, être motivée en application des dispositions précitées de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.

9. Les dispositions du code de l'action sociale et des familles n'ayant pas organisé de procédure contradictoire spécifique, l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration impose ainsi, et sous la seule réserve des exceptions prévues à l'article suivant, que l'organisme gestionnaire soit averti en temps utile, afin de bénéficier d'un délai suffisant pour présenter ses observations, de la mesure que l'autorité administrative envisage de prendre et des motifs sur lesquels elle se fonde.

10. Il est constant que l'édiction de l'arrêté de fermeture en date du 24 juillet 2024 n'a été précédée d'aucune procédure contradictoire de nature à mettre l'association requérante en mesure de faire valoir ses observations, le président du conseil départemental du Cher n'ayant pas informé le président de ladite association qu'il envisageait de procéder à sa fermeture, ni ne l'a invité à présenter des observations, l'urgence comme les circonstances exceptionnelles au sens des dispositions du code des relations entre le public et l'administration citées au point 7, qui ne sont pas d'ordre public, n'étant d'ailleurs pas invoquées.

11. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

12. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de la procédure contradictoire qui constitue une garantie est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté n° 232/2024 du 24 juillet 2024 du président du conseil départemental du Cher portant fermeture définitive du lieu de vie et d'accueil " Le Berceau ".

Sur les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du département du Cher une somme de 1.500 € à verser à l'association " Le Berceau " en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté n° 232/2024 du 24 juillet 2024 du président du conseil départemental du Cher portant fermeture définitive du lieu de vie et d'accueil " Le Berceau " située à Bruère-Allichamps est suspendue.

Article 2 : Le département du Cher versera à l'association une somme de 1.500 € au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association " Le Berceau " et au département du Cher.

Fait à Orléans, le 7 octobre 2024.

Le juge des référés,

Samuel DELIANCOURT

La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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