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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2405231

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2405231

samedi 7 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2405231
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantAARPI RICHER & ASSOCIES DROIT PUBLIC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 décembre 2024, M. B D, M. A E et la fraternité sacerdotale Saint-Pie X, représentés par Me de Dieuleveult, avocat, demandent au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 2 décembre 2024 de la préfète du Loiret en tant qu'elle porte interdiction de prier sur l'espace public et obligation d'utiliser les trottoirs lors de la manifestation cultuelle autorisée le 8 décembre 2024 à 20 heures sur le territoire de la commune d'Orléans ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 26 novembre 2024 du maire d'Orléans en tant qu'elle porte interdiction de prier sur l'espace public, interdiction d'utiliser des mégaphones et obligation d'utiliser les trottoirs rue Neuve-Saint-Aignan lors de la même manifestation cultuelle ;

3°) de mettre une somme de 3 000 euros à la charge de l'Etat et de la commune d'Orléans, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

- la situation d'urgence est caractérisée en l'espèce, dès lors qu'ils sont contraints de saisir le juge des référés pour que la procession prévue le 8 décembre 2024 se passe dans des conditions conformes aux droits et libertés fondamentales ;

- au regard de l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles 1er et 27 de la loi du 9 décembre 1905, et afin de respecter le libre exercice du culte, la liberté de manifester et la liberté de conscience, il doit être permis aux participants à la procession de prier collectivement en faisant usage du mégaphone ; les restrictions liées à l'usage des mégaphones et de la chaussée rue Neuve-Saint-Aignan portent atteinte en elles-mêmes à la liberté de manifestation qui implique nécessairement l'usage de la chaussée pour faire marcher plus de deux cent participants ; aucun motif lié à l'ordre public ne justifie les restrictions apportées, qui portent ainsi une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 7 décembre 2024, la commune d'Orléans, représentée par Me Richer, avocat, demande au juge des référés de rejeter la requête ou subsidiairement de ne suspendre la décision contestée qu'en tant qu'elle interdit de prier lors de la manifestation projetée - si cette restriction était comprise comme une interdiction de prier en mouvement -, et de mettre une somme de 3 000 euros à la charge des requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite en l'espèce : d'une part, la requête n'a été enregistrée que le 6 décembre 2024, alors que les décisions contestées, qui en outre n'interdisent pas la manifestation, sont intervenues le 26 novembre 2024 s'agissant de la décision du maire et le 2 décembre 2024 s'agissant de la décision de la préfète du Loiret ; d'autre part, il y a urgence à maintenir les décisions contestées eu égard aux risques de troubles à l'ordre public ;

- il n'y a aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale : la manifestation projetée n'est pas interdite ; l'interdiction de prier doit s'entendre comme une interdiction de s'arrêter pour prier ; en imposant les restrictions litigieuses, le maire a fait un usage strictement nécessaire et proportionné des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales eu égard aux risques de troubles à l'ordre public, s'agissant notamment de la tranquillité publique et de la sécurité publique, et dans l'intérêt tant des usagers de la voie publique et des riverains que des participants eux-mêmes ; les conséquences de ces mesures sont très limitées pour les participants.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi du 9 décembre 1905 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. F, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, en qualité de juge des référés présentés sur le fondement des dispositions des articles L. 521-1 à L. 521-4 de ce code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 7 décembre 2024 à 10 heures 30, le juge des référés a présenté son rapport et entendu les observations :

- de Me de Gaullier, substituant Me de Dieuleveult, qui persiste dans les conclusions de la requête, par les mêmes moyens ;

- et de Mme C, adjointe au chef du bureau de la sécurité publique de la préfecture du Loiret, représentant la préfète du Loiret, qui fait valoir que : la décision contestée ne comporte pas d'interdiction de manifester, mais des restrictions ainsi que le rappel de règles générales de bon déroulement des manifestations ; ces restrictions sont justifiées par les nécessités de prévenir les atteintes à l'ordre public, mais également de prévenir la commission d'infractions pénales telles que celles réprimées par les articles R. 1337-6 du code de la santé publique et R. 623-2 du code pénal.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 11 heures 05.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

2. Il résulte de l'instruction que, dans le but d'organiser une procession devant se dérouler le 8 décembre 2024, M. E, agissant pour M. D, organisateur de cette manifestation au nom de la fraternité sacerdotale Saint-Pie X, a saisi les services de la commune d'Orléans le 22 octobre 2024, préalablement au dépôt de la déclaration de manifestation et à l'invitation des services de la préfecture, d'une demande d'occupation du domaine public. Par un courrier du 26 novembre 2024, le maire d'Orléans a délivré cette autorisation, assortie de certaines interdictions. M. D a joint ce courrier à la déclaration qu'il a déposée le 27 novembre 2024 en application des articles L. 211-1 et suivants du code de la sécurité intérieure. Le 2 décembre 2024, la préfète du Loiret a délivré récépissé de cette déclaration, en accompagnant ce récépissé d'un courrier adressé au déclarant. M. D, M. E et la fraternité sacerdotale Saint-Pie X demandent au juge des référés de suspendre certaines dispositions des décisions du maire d'Orléans et de la préfète du Loiret, en faisant valoir qu'elles portent une atteinte grave et manifestement illégale au libre exercice du culte, à la liberté de manifester et à la liberté de conscience.

Sur les libertés fondamentales en cause :

3. La liberté d'expression et de communication, garantie par la Constitution et par les articles 10 et 11 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et dont découle le droit d'expression collective des idées et des opinions, constitue une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Son exercice, notamment par la liberté de manifester ou de se réunir, est une condition de la démocratie et l'une des garanties du respect d'autres droits et libertés constituant également des libertés fondamentales au sens de cet article.

4. La liberté du culte présente également le caractère d'une liberté fondamentale. Telle qu'elle est régie par la loi, cette liberté ne se limite pas au droit de tout individu d'exprimer les convictions religieuses de son choix. Elle comporte également, parmi ses composantes essentielles, le droit de participer collectivement à des cérémonies.

5. L'une comme l'autre de ces libertés fondamentales doivent être conciliées avec le respect de l'objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé et avec le maintien de l'ordre public.

Sur le régime juridique applicable aux manifestations sur la voie publique :

6. Aux termes du premier alinéa de l'article 27 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat : " Les cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d'un culte, sont réglées en conformité de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales ". Aux termes dudit article L. 2212-2 : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () / 3° Le maintien du bon ordre dans les endroits où il se fait de grands rassemblements d'hommes, tels que les foires, marchés, réjouissances et cérémonies publiques, spectacles, jeux, cafés, églises et autres lieux publics () ".

7. Aux termes de l'article L. 211-1 du code de la sécurité intérieure : " Sont soumis à l'obligation d'une déclaration préalable tous cortèges, défilés et rassemblements de personnes, et, d'une façon générale, toutes manifestations sur la voie publique () ". Aux termes de l'article L. 211-2 du même code : " La déclaration est faite à la mairie de la commune ou aux mairies des différentes communes sur le territoire desquelles la manifestation doit avoir lieu, trois jours francs au moins et quinze jours francs au plus avant la date de la manifestation. A Paris, la déclaration est faite à la préfecture de police. Elle est faite au représentant de l'Etat dans le département en ce qui concerne les communes où est instituée la police d'Etat. / La déclaration fait connaître les noms, prénoms et domiciles des organisateurs et est signée par au moins l'un d'entre eux ; elle indique le but de la manifestation, le lieu, la date et l'heure du rassemblement des groupements invités à y prendre part et, s'il y a lieu, l'itinéraire projeté. / L'autorité qui reçoit la déclaration en délivre immédiatement un récépissé ". Le premier alinéa de l'article L. 211-4 du même code dispose que : " Si l'autorité investie des pouvoirs de police estime que la manifestation projetée est de nature à troubler l'ordre public, elle l'interdit par un arrêté qu'elle notifie immédiatement aux signataires de la déclaration au domicile élu ".

Sur la demande en référé :

S'agissant de la décision de la préfète du Loiret :

8. Si, dans le courrier accompagnant le récépissé de déclaration délivré le 2 décembre 2024, la préfète indiquait à l'organisateur de la procession qu'il " ne sera pas possible de prier sur l'espace public ", cette interdiction n'est pas reprise dans le courrier accompagnant le récépissé de déclaration délivré le 6 décembre 2024, qui doit être regardé comme retirant et remplaçant le courrier du 2 décembre 2024. Par ailleurs, si le courrier du 6 décembre 2024 " invite " les organisateurs, d'une part, à préserver la tranquillité des riverains en évitant le recours à des appareils amplificateurs de sons, d'autre part, à veiller à ce que les manifestants n'entravent pas la circulation routière et des transports en commun, et pour cela à emprunter les trottoirs, la préfète du Loiret n'a, ce faisant, édicté aucune interdiction qui s'imposerait aux organisateurs mais s'est bornée à leur faire des recommandations en vue du bon déroulement de cette procession. Elle n'a dès lors porté aucune atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales invoquées par les requérants.

9. Il résulte de ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à demander la suspension de l'exécution de la décision de la préfète du Loiret.

S'agissant de la décision du maire d'Orléans :

10. Il résulte de l'instruction que la procession, qui partira de la place Saint-Aignan à 20 heures le dimanche 8 décembre 2024, empruntera la rue Neuve Saint-Aignan, traversera la route départementale n° 2152 qu'elle longera ensuite en empruntant la voie piétonne, traversera la ligne de tramway au niveau du pont Georges V, continuera par la voie piétonne et la piste cyclable du quai Cypierre jusqu'au niveau de la rue Notre-Dame de Recouvrance où une halte d'une demi-heure environ aura lieu avant dispersion du cortège. Selon les organisateurs, cette procession réunira deux cent à trois cent personnes et deux ou trois mégaphones seront utilisés.

11. En premier lieu, la commune d'Orléans fait valoir qu'en indiquant, dans sa décision du 26 novembre 2024, qu'il ne " sera pas possible () de prier sur l'espace public ", le maire a entendu seulement interdire les prières statiques. Toutefois, en tout état de cause, aucun élément n'est apporté quant au caractère suffisamment probable des troubles à l'ordre public qui pourraient résulter en l'espèce de la pratique de prières, notamment statiques. En particulier, si la commune invoque dans son mémoire en défense d'éventuelles tensions avec les riverains ou les autres utilisateurs de l'espace public, elle n'appuie cette allégation d'aucun commencement de justification.

12. En deuxième lieu, si l'utilisation de mégaphones, particulièrement en soirée, est susceptible de troubler la tranquillité publique, il ne résulte pas de l'instruction qu'en l'espèce, eu égard notamment à l'horaire et à la durée de la procession, à son caractère essentiellement non statique et au nombre de participants, les troubles à l'ordre public qui pourraient résulter de l'utilisation de ces dispositifs justifieraient l'interdiction totale imposée par le maire d'Orléans.

13. En troisième lieu, il résulte de ce qui est dit au point 10 que l'itinéraire déclaré par les organisateurs - et qui devra être scrupuleusement respecté ainsi que le rappelle le récépissé qui leur a été délivré - n'emprunte la chaussée, en dehors de deux traversées de voies, que dans la rue Neuve Saint-Aignan, sur une distance de 100 mètres environ. Il ne résulte pas de l'instruction que les nécessités de la circulation ou la sécurité des participants, qui seront encadrés par un service d'ordre, justifieraient l'obligation d'utiliser les trottoirs dans cette rue imposée par le maire d'Orléans.

14. Il résulte de ce qui précède que l'interdiction de prier, l'interdiction d'utiliser des mégaphones et l'obligation d'utiliser les trottoirs rue Neuve Saint-Aignan, imposées par le maire d'Orléans, ne sont pas nécessaires et proportionnées au but de préservation de l'ordre public poursuivi par ces décisions. Alors même que ces restrictions n'ont pas pour effet d'interdire la manifestation déclarée, elles en affectent les conditions d'organisation d'une manière telle qu'elle portent atteinte, de manière grave et manifestement illégale, à la liberté de culte et à la liberté de manifester.

15. La manifestation litigieuse est prévue le dimanche 8 décembre 2024, au lendemain de la présente ordonnance. Il résulte de ce qui a été dit aux points 11 à 14 qu'aucun intérêt public suffisant ne justifie le maintien des interdictions prononcées par le maire d'Orléans. Dès lors, et sans qu'y fasse obstacle la circonstance que la requête n'a été enregistrée que dix jours après l'intervention de la décision du maire, la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie en l'espèce.

16. Il résulte ce qui précède que les requérants sont fondés à demander la suspension de l'exécution de la décision du 26 novembre 2024 du maire d'Orléans en tant, d'une part, qu'elle porte interdiction de prier sur l'espace public et d'utiliser des mégaphones, d'autre part, qu'elle oblige les participants à emprunter les trottoirs rue Neuve Saint-Aignan.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

17. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Dès lors, les conclusions présentées à ce titre par la commune d'Orléans doivent être rejetées. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de rejeter également la demande présentée par les requérants sur le fondement des mêmes dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 26 novembre 2024 du maire d'Orléans est suspendue en tant, d'une part, qu'elle porte interdiction de prier sur l'espace public et d'utiliser des mégaphones lors de la manifestation organisée le 8 décembre 2024, d'autre part, qu'elle oblige les participants à emprunter les trottoirs rue Neuve Saint-Aignan.

Article 2 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Les conclusions de la commune d'Orléans tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D, représentant unique des requérants, au ministre de l'intérieur et à la commune d'Orléans.

Copie en sera adressée à la préfète du Loiret.

Fait à Orléans, le 7 décembre 2024.

Le juge des référés,

Frédéric F

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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