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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2101935

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2101935

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2101935
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP BAKER & MCKENZIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 août 2021 et 19 mai 2022, Mme D B, représentée par Me Benjamin, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 28 juin 2021 par lequel le président du conseil départemental de l'Aube l'a licenciée pour insuffisance professionnelle et l'a radiée des cadres à compter du 15 juillet 2021 ;

2°) d'enjoindre au département de l'Aube de la réintégrer et de reconstituer sa carrière à compter du 15 juillet 2021 ;

3°) de condamner le département de l'Aube à lui verser l'ensemble des traitements et primes non perçus, ainsi que les cotisations non versées, à compter de sa date de licenciement et ce jusqu'à la date de sa réintégration ;

4°) de condamner le département de l'Aube à lui verser une somme de 25.000 euros

en raison du préjudice moral tenant à son licenciement irrégulier ;

5°) de mettre à la charge du département de l'Aube une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation ;

- la décision de la licencier pour insuffisance professionnelle est entachée d'un détournement de procédure dès lors que le département a entendu en réalité la sanctionner disciplinairement ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le département a entaché sa décision d'un vice de procédure alors qu'il était tenu à une obligation de la reclasser dans un emploi correspondant à son grade dans une autre direction ou un autre service ;

- l'arrêté attaqué est la conséquence du harcèlement moral dont elle a été victime ;

- elle a subi un préjudice moral du fait de l'illégalité de cette décision.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 novembre 2021, le département de l'Aube, représenté par Me Cabanes et Perche, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme B une somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 6 juillet 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 12 août 2022 à 12h00.

Un mémoire présenté pour le département de l'Aube a été enregistré le 25 août 2022, postérieurement à la clôture d'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2016-201 du 26 février 2016 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E A,

- les conclusions de Mme C de Laporte, rapporteure publique,

- et les observations de Me Samin, représentant Mme B, et de Me Cabanes, représentant le département de l'Aube.

Une note en délibéré a été enregistrée le 9 septembre 2022 pour Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, qui a débuté sa carrière au sein de la fonction publique territoriale en tant qu'agent contractuel, a été titularisée le 1er mars 2011 dans le corps des ingénieurs de la fonction publique territoriale à la suite de sa réussite au concours. Après plusieurs postes dans diverses collectivités et un avancement au grade d'ingénieur principal au 1er novembre 2017, Mme B a été affectée au 1er février 2020 sur le poste de cheffe du service aménagement en environnement du département de l'Aube. Par un arrêté du 28 juin 2021, le président du conseil départemental de l'Aube l'a licenciée pour insuffisance professionnelle et l'a radiée des cadres au 15 juillet 2021. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions aux fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () / 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits ; / (). " Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. Il ressort des pièces du dossier et des termes même de l'arrêté attaqué, que le département a visé les textes applicables fondant sa décision et a précisé les manquements à l'exercice normal des fonctions qui sont reprochés à Mme B. Eu égard à la nature même des griefs, relatifs à l'inaptitude de l'agente à exercer normalement ses fonctions, constatée tout au long de la période durant laquelle l'intéressée était employée par le département, l'arrêté attaqué est suffisamment motivé en dépit de ce qu'il n'indique pas les faits précis à l'origine de chaque manquement justifiant le licenciement pour insuffisance professionnelle. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut de motivation doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que pour décider de licencier Mme B, le département s'est fondé sur l'insuffisance professionnelle de l'intéressée. L'obligation de reclassement résultant du principe général du droit invoqué par la requérante ne saurait avoir pour conséquence d'imposer à l'employeur de proposer à l'agent, dont l'inaptitude professionnelle a été constatée, un emploi de niveau équivalent ou tout autre emploi, à sa demande. Par suite, la requérante ne peut utilement soutenir que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance de l'obligation de reclassement.

5. En troisième lieu, la circonstance que certains des faits retenus pour justifier un licenciement pour insuffisance professionnelle seraient susceptibles de recevoir une qualification disciplinaire, n'est pas, par elle-même, de nature à entacher cette mesure d'illégalité, dès lors que l'administration se fonde sur des éléments révélant l'inaptitude de l'agent au regard des exigences de capacité qu'elle est en droit d'attendre d'un fonctionnaire de son grade.

6. Il ressort des pièces du dossier que le département se fonde sur un ensemble d'éléments démontrant l'inaptitude professionnelle de Mme B. Si Mme B soutient que certains des griefs sont susceptibles d'être qualifiés de fautes disciplinaires, il n'en demeure pas moins que les manquements relevés dans la décision attaquée, qui ont trait à l'aptitude à exercer ses fonctions et au comportement général de l'agent, sont de nature à justifier la mesure de licenciement pour insuffisance professionnelle. Par suite, le département pouvait se fonder sur ces faits pour justifier le licenciement de Mme B pour insuffisance professionnelle sans commettre le détournement de procédure allégué.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 93 de la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 modifiée portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, devenu les articles L. 553-2 et L. 553-3 du code général de la fonction publique : " Le licenciement pour insuffisance professionnelle est prononcé après observation de la procédure prévue en matière disciplinaire. / Le fonctionnaire licencié pour insuffisance professionnelle peut recevoir une indemnité dans des conditions qui sont fixées par décret. ". Aux termes de l'article 4 du décret n° 2016-201 du 26 février 2016 portant statut particulier du cadre d'emplois des ingénieurs territoriaux : " Dans les collectivités et les établissements mentionnés à l'alinéa précédent, les ingénieurs principaux sont placés à la tête d'un service technique, d'un laboratoire d'analyses ou d'un groupe de services techniques dont ils coordonnent l'activité et assurent le contrôle. ".

8. Le licenciement pour inaptitude professionnelle d'un agent public ne peut être fondé que sur des éléments révélant l'inaptitude de l'agent à exercer normalement les fonctions pour lesquelles il a été engagé ou correspondant à son grade et non sur une carence ponctuelle dans l'exercice de ces fonctions. Toutefois, une telle mesure ne saurait être subordonnée à ce que l'insuffisance professionnelle ait été constatée à plusieurs reprises au cours de la carrière de l'agent ni qu'elle ait persisté après qu'il ait été invité à remédier aux insuffisances constatées. Par suite, une évaluation portant sur la manière dont l'agent a exercé ses fonctions durant une période suffisante et révélant son inaptitude à un exercice normal de ses fonctions est de nature à justifier légalement son licenciement.

9. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la fiche de poste et de la feuille de route du 3 février 2020, que Mme B a été affectée au poste de cheffe du service aménagement et environnement du département de l'Aube à compter du 1er février 2020. L'intéressée, placée sous l'autorité du directeur général adjoint du pôle patrimoine et environnement, était en charge du pilotage d'un service de six agents ayant pour missions la conduite de projets en matière d'aménagement, la gestion de l'aérodrome de Troyes-Barberey, les interventions du département en matière d'environnement et la gestion de la mission transports. S'agissant de la conduite des projets, le rapport hiérarchique du directeur général du pôle patrimoine et environnement du 16 novembre 2020 et l'entretien d'évaluation de l'intéressée au titre de l'année 2020 indiquent que les objectifs fixés à la cheffe de service ne sont que partiellement atteints. Son directeur général adjoint mentionne qu'il a été contraint de s'investir personnellement de manière importante afin que les projets puissent avancer. Le projet concernant la voie verte n'a quant à lui pas évolué selon l'évaluation du directeur général adjoint. Il est reproché en outre à Mme B de manquer de rigueur et de méthode dans son approche et son suivi des dossiers. S'agissant de ses capacités managériales, le département produit les attestations de trois agentes placées sous l'autorité de Mme B, qui pointent toutes les trois le manque d'intérêt de leur supérieure à l'activité du service, des défaillances dans sa méthode de management, et des insuffisances dans le suivi des dossiers au quotidien. Afin de pallier le défaut de management et de pilotage de Mme B, le département précise en défense que le directeur général adjoint a été contraint d'instaurer des réunions techniques mensuelles avec le service, l'intéressée n'ayant réuni ses équipes qu'à quatre reprises en onze mois. La seule production des extraits de son agenda, de l'arborescence de ses dossiers d'archivage de sa boite mail et du plan de télétravail de novembre 2020 ne suffit pas à justifier de l'investissement quotidien de Mme B dans le travail de ses équipes. Quant à la qualité de son travail, son manque de rigueur et l'indigence de certaines de ses productions sont pointées dans les rapports du directeur général adjoint des 31 août et 16 novembre 2020. Il lui est par ailleurs reproché sa difficulté à se positionner au sein de la structure, en passant outre son supérieur hiérarchique. Si Mme B se prévaut de ses appréciations favorables dans ses précédentes évaluations au titre des années 2016-2019 au sein d'autres collectivités territoriales de taille plus modeste, cette circonstance est sans incidence sur l'appréciation des capacités professionnelles de la fonctionnaire pour occuper le poste de cheffe de service qui lui a été confié au sein du département de l'Aube. Sans nier les difficultés de Mme B lors de sa pris de fonctions un mois et demi avant la période de confinement de mars à mai 2020, avec trois enfants de moins de douze ans, il n'en demeure pas moins que son comportement et son investissement dans son travail ne se sont pas trouvés améliorés entre juillet 2020 et février 2021. D'autre part, le sous-dimensionnement invoqué du service ne ressort d'aucune des pièces du dossier. Enfin, les attestations que la requérante produit, qui émanent de personnes d'autres services ou extérieures à la collectivité, ne sauraient démontrer les capacités réelles de Mme B. Dans ces conditions, Mme B a manifesté de nombreuses carences dans l'accomplissement des missions qui lui étaient confiées. Ces faits révèlent l'incapacité de l'agent à accomplir correctement les missions qui lui sont confiées dans le cadre normal de ses fonctions pour lesquelles elle a été engagée ou correspondant à son grade et non une carence ponctuelle dans l'exercice de ses fonctions.

10. En cinquième lieu, Mme B soutient que la décision de la licencier a été en réalité prise pour couvrir la situation de harcèlement moral qui préexistait. Il ressort des pièces du dossier que les 15 octobre et 4 novembre 2020, Mme B a fait part, à son directeur et au directeur général des services, de ses " difficultés ressenties " au sein de la collectivité et d'un sentiment de manque de confiance de la part de son encadrement ". Mme B se prévaut également d'une fiche d'observation du médecin du travail du 28 janvier 2021 qui mentionne le mal être au travail exprimé par l'agent. Mme B a été placée en arrêt de travail du 2 février au 30 juin 2021 en raison d'une souffrance au travail. L'intéressée a ensuite déposé plainte pour harcèlement moral le 25 juin 2021, mettant en cause l'attitude de son directeur général adjoint envers elle. Toutefois, ces seuls éléments produits par Mme B, s'ils attestent d'une souffrance au travail ressentie par l'intéressée, ne permettent pas de considérer que la mesure de licenciement pour insuffisance professionnelle contestée participerait à un harcèlement moral dont l'intéressée aurait été victime et serait de ce fait entachée d'illégalité.

11. Il résulte de tout ce qui précède que c'est sans erreur d'appréciation que, le président du conseil départemental de l'Aube a décidé de licencier Mme B pour insuffisance professionnelle. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du président du conseil départemental de l'Aube du 28 juin 2021 doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires

12. Il résulte de ce qui vient d'être dit que l'arrêté attaqué prononçant le licenciement pour insuffisance professionnelle de Mme B n'est pas entaché d'illégalité. Il suit de là qu'en prenant une telle décision, le département de l'Aube n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité. Par suite, les conclusions tendant à ce que cette collectivité soit condamnée à lui verser la somme globale de 25 000 euros au titre des préjudices invoqués doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement rejetant les conclusions de la requérante, n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions susvisées de la requête ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du département de l'Aube, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement de la somme que Mme B demande au titre des dispositions précitées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de rejeter les conclusions présentées par le département de l'Aube sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le département de l'Aube au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au département de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Nizet, président,

Mme Stéphanie Lambing, première conseillère,

M. Clemmy Friedrich, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

La rapporteure,

Signé

S. A

Le président,

Signé

O. NIZET

La greffière,

Signé

I. DELABORDE

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