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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2102171

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2102171

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2102171
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELAS CABINET DEVARENNE ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 septembre 2021 et 13 juin 2022, Mme E D, représentée par Me Christophe Guyot, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 9 août 2021 par laquelle le maire la de commune de Pargny-sur-Saulx a rejeté son recours gracieux formé contre l'arrêté n° 36-2021 du 4 mai 2021 portant refus de reconnaître l'imputabilité au service de la maladie dont son époux est décédé ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Pargny-sur-Saulx la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la maladie dont est décédé son époux, qui est désignée au tableau n° 59 du régime agricole, est présumée imputable au service ;

- à défaut de présomption d'imputabilité, cette maladie est essentiellement et directement liée au service.

Par des mémoires en défense enregistrés les 23 décembre 2021 et 16 juin 2022, la commune de Pargny-sur-Saulx, représentée par la SELAS Devarenne associés, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la demande d'imputabilité au service a été présentée en méconnaissance du délai prévu à l'article 37-3 du décret du 30 juillet 1987 ;

- les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- l'ordonnance n° 2017-53 du 19 janvier 2017 ;

- le décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 ;

- le décret n° 2019-301 du 10 avril 2019 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A C,

- les conclusions de Mme B de Laporte, rapporteure publique,

- et les observations de Me Guyot, représentant Mme D, et de Me Devarenne-Odaert, représentant la commune de Pargny-sur-Saulx.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a été recruté comme agent contractuel à compter du 1er octobre 1994 par la commune de Pargny-sur-Saulx, puis a été titularisé dans le grade d'adjoint technique territorial le 1er octobre 1999. D'octobre 1998 à juillet 2014, il a exercé au sein de la commune les fonctions d'agent d'entretien des espaces verts. Suite à son décès intervenu le 1er juillet 2016, son épouse a présenté auprès de la commune de Pargny-sur-Saulx, par un courrier réceptionné le 13 septembre 2018, une demande de reconnaissance de l'imputabilité au service de la maladie dont son époux est décédé. Après un avis favorable émis le 25 février 2021 par la commission de réforme, le maire de Pargny-sur-Saulx, par un arrêté n° 36-2021 du 4 mai 2021, a refusé de faire droit à cette demande et, par une décision du 9 août 2021, il a rejeté le recours gracieux formé par Mme D. Par la présente requête, celle-ci demande au tribunal d'annuler la décision précitée du 9 août 2021.

Sur l'étendue du litige :

2. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il appartient, en conséquence, au juge administratif, s'il est saisi dans le délai de recours contentieux qui a recommencé de courir à compter de la notification du rejet du recours gracieux, de conclusions dirigées formellement contre le seul rejet du recours gracieux, d'interpréter les conclusions qui lui sont soumises comme étant aussi dirigées contre la décision administrative initiale. Il en résulte que les conclusions à fin d'annulation de la décision rejetant implicitement le recours gracieux doivent également être regardées comme étant dirigées contre la décision initiale.

3. Si Mme D demande au juge l'annulation de la décision rejetant son recours gracieux, il découle de ce qui a été dit au point précédent que ses conclusions doivent également être regardées comme dirigées contre la décision initiale par laquelle le maire de Pargny-sur-Saulx a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de la maladie dont M. D est décédé.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le droit applicable :

4. L'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017 susvisée a institué, pour l'ensemble de la fonction publique, un congé pour invalidité temporaire imputable au service en insérant dans la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires un article 21 bis qui, pour la fonction publique territoriale, s'est substitué aux dispositions de l'article 57 de la loi du

26 janvier 1984 sur le fondement desquelles un fonctionnaire territorial était en droit d'obtenir la reconnaissance de l'imputabilité au service d'un accident de service ou d'une maladie contractée ou aggravée en service. Les dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 sont entrées en vigueur, en tant qu'elles s'appliquent à la fonction publique territoriale, à la date d'entrée en vigueur du décret du 10 avril 2019 susvisé, par lequel le pouvoir réglementaire a pris les dispositions réglementaires nécessaires pour la fonction publique territoriale et dont l'intervention était, au demeurant, prévue, sous forme de décret en Conseil d'Etat, par le VI de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983.

5. Si, en principe, les dispositions législatives ou réglementaires ont vocation à s'appliquer aux situations en cours à la date de leur entrée en vigueur, c'est sous réserve toutefois des exigences inhérentes au principe de non rétroactivité qui exclut qu'elles puissent s'appliquer à des situations juridiquement constituées avant cette date. Or, les droits des agents publics en matière d'accident de service et de maladie professionnelle sont constitués à la date à laquelle l'accident est intervenu ou la maladie diagnostiquée, d'où il résulte que les dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 ne s'appliquent, en ce qui concerne les fonctionnaires territoriaux, qu'aux demandes qui se rapportent à un accident survenu à compter du

13 avril 2019 ou à une maladie diagnostiquée à compter de cette même date.

6. Il ressort des pièces du dossier que, le 15 avril 2015, M. D s'est vu diagnostiquer un lymphome non hodgkinien B de type folliculaire par le médecin responsable du service d'hématologie du centre hospitalier universitaire de Reims. Ainsi, pour la reconnaissance d'imputabilité au service de cette maladie, la situation de M. D était constituée au

15 avril 2015. Eu égard à ce qui a été exposé au point précédent, les dispositions de

l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983, qui sont entrées en vigueur le 13 avril 2019, ne sont pas applicables à la demande présentée par Mme D, en sa qualité d'ayant-droit de M. D, pour la reconnaissance de l'imputabilité au service de la maladie dont ce dernier est décédé le 1er juillet 2016. Il s'ensuit que la légalité de la décision attaquée, qui rejette la demande précitée, doit être appréciée au regard des dispositions du 2° de l'article 57 de la loi du 26 janvier 1984.

En ce qui concerne la légalité des décisions attaquées :

7. Aux termes des dispositions de l'article 57 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, alors en vigueur : " Le fonctionnaire en activité a droit : / () 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. () / Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, à l'exception des blessures ou des maladies contractées ou aggravées en service, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à la mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident, même après la date de radiation des cadres pour mise à la retraite. / Dans le cas visé à l'alinéa précédent, l'imputation au service de l'accident ou de la maladie est appréciée par la commission de réforme instituée par le régime des pensions des agents des collectivités locales. () ".

8. Une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

S'agissant de la tardiveté de la demande d'imputabilité opposée en défense :

9. Aux termes des dispositions du deuxième alinéa de l'article 15 du décret du

10 avril 2019 susvisé : " Les conditions de forme et de délais prévues aux articles 37-2 à 37-7 du décret du 30 juillet 1987 précité ne sont pas applicables aux fonctionnaires ayant déposé une déclaration d'accident ou de maladie professionnelle avant l'entrée en vigueur du présent décret. " Si ce décret a été pris pour la mise en œuvre du congé pour invalidité temporaire imputable au service dans la fonction publique territoriale, les dispositions précitées ont par ailleurs pour objet d'étendre aux demandes présentées sur le fondement des dispositions du 2° de l'article 57 de la loi du 26 janvier 1984 les conditions de forme et de délais des déclarations d'accident ou de maladie professionnelle qui sont exigées aux fonctionnaires territoriaux qui demandent le bénéfice d'un congé pour invalidité temporaire imputable au service.

10. Il est constant que Mme D, par un courrier qui a été réceptionné le

13 septembre 2018, a présenté au maire de Pargny-sur-Saulx une demande de reconnaissance d'imputabilité au service de la maladie dont son époux est décédé. Cette demande, qui rentre dans le champ d'application des dispositions du 2° de l'article 57 de la loi du 26 janvier 1984, a été présentée avant l'entrée en vigueur du décret du 10 avril 2019 et, dès lors, le délai prévu par l'article 37-3 du décret du 30 juillet 1987 n'est pas opposable à Mme D. Par suite, la commune de Pargny-sur-Saulx n'est pas fondée à soutenir en défense que, en raison de la méconnaissance de ce délai, la demande précitée ne pouvait donner lieu qu'à un rejet.

S'agissant de l'application du tableau n° 59 des maladies professionnelles prévu par le régime agricole :

11. Aucune disposition ne rend applicable aux fonctionnaires relevant de la fonction publique territoriale, qui demandent le bénéfice des dispositions du 2° de l'article 57 de la loi du 26 janvier 1984, les présomptions d'imputabilité prévues en faveur des salariés et non-salariés agricoles par l'annexe II du livre VII du code rural et de la pêche maritime et, par suite, Mme D ne saurait utilement se prévaloir du tableau n° 59 relatif au lymphome malin non hodgkinien pour critiquer la légalité de l'arrêté en litige.

S'agissant de l'imputabilité au service de la maladie de M. D :

12. Aux termes des dispositions de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que Mme D, en sa qualité d'ayant-droit de M. D, a demandé à ce que la maladie dont son époux est décédé soit reconnue imputable au service. Pour rejeter cette demande par l'arrêté du 4 mai 2021, le maire de Pargny-sur-Saulx, a considéré que la maladie dont l'époux de celle-ci est décédé n'était pas de celles qui sont désignées dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnées aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et qu'elle ne présentait pas un lien de causalité direct avec les travaux qui ont été confiés à ce dernier dans le cadre de son service.

14. Mme D, pour critiquer la légalité de l'arrêté précité, se prévaut du rapport du 26 janvier 2021 qui a été réalisé par un médecin expert dans le cadre de l'instruction de sa demande et dont les conclusions admettent que la maladie de M. D, qui est décédé le

1er juillet 2016 d'un lymphome malin non hodgkinien, est directement et essentiellement liée à l'exercice de son activité professionnelle, du fait de l'épandage de pesticides que celui-ci a effectué une dizaine de jours par an lorsqu'il était affecté au sein du service des espaces verts de la commune de Pargny-sur-Saulx entre 1998 et 2014. Elle se prévaut également de l'avis favorable à la reconnaissance de l'imputabilité au service de cette maladie que la commission de réforme a émis le 25 février 2021.

15. Toutefois, la commune de Pargny-sur-Saulx produit en défense un rapport du

16 février 2022 qui procède d'une contre-expertise médicale réalisée à la demande de celle-ci dans des conditions non-contradictoires. Ce rapport, qui conclut à l'absence d'imputabilité au service de la maladie dont est décédé M. D, contredit les conclusions du rapport précité du 26 janvier 2021. Dans ces conditions, et compte tenu notamment des motifs sur lesquels reposent les conclusions du rapport du 16 février 2022, le tribunal n'est pas à même d'apprécier l'imputabilité au service de la maladie de M. D. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur la requête de Mme D d'ordonner une expertise sur ce point.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme D, procédé par un expert à la mission suivante :

* prendre connaissance du dossier médical de M. D et de la nature des pesticides que celui-ci a épandus lorsqu'il exerçait ses fonctions auprès de la commune de Pargny-sur-Saulx,

* déterminer, en l'état de la science, si la typologie du cancer dont M. D est décédé peut être corrélée à l'utilisation des pesticides que celui-ci a épandus lorsqu'il exerçait ses fonctions auprès de la commune de Pargny-sur-Saulx,

* dans l'affirmative, déterminer si, au regard des conditions dans lesquelles M. D a épandu des pesticides lorsqu'il exerçait ses fonctions auprès de la commune de Pargny-sur-Saulx, la maladie dont il est décédé présente un lien direct avec l'exercice de ses fonctions ou si ses conditions de travail sont de nature à susciter le développement de la maladie en cause.

* déterminer si, en l'absence des activités d'épandage effectuées par M. D, son état de santé aurait pu conduire à ce qu'il contracte la maladie dont il est décédé ou à ce que celle-ci soit aggravée et dans quelle proportion.

Article 2 : L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D et à la commune de Pargny-sur-Saulx.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Nizet, président,

M. Clemmy Friedrich, conseiller,

Mme Anne-Laure Fabre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2022.

Le rapporteur,

Signé

C. C

Le président,

Signé

O. NIZET

La greffière,

Signé

N. MASSON

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