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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2102745

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2102745

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2102745
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantATMANI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 10 décembre 2021, 21 avril 2022 et 26 avril 2022, M. B A, représenté par Me Atmani, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 8 novembre 2021 par lesquelles le préfet de la Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour a été prise au terme d'une procédure irrégulière, en ce que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors que son salaire n'est pas inférieur au SMIC ;

- elle procède d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé lié par l'avis de la DIRECCTE ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible de substituer d'office à la base légale erronée de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile celle tirée du pouvoir dont dispose le préfet de régulariser ou non la situation d'un ressortissant étranger.

Un mémoire a été présenté pour M. A le 12 mai 2022, par lequel il persiste dans ses conclusions et moyens et soutient en outre que le préfet a, dans l'exercice de son pouvoir de régularisation, entaché son arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Castellani, première conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain né en 1987, est entré en France en septembre 2010 sous couvert d'un visa de long séjour et a bénéficié de titres de séjour en qualité d'étudiant, régulièrement renouvelés jusqu'en janvier 2017. Il a alors été titulaire d'une autorisation provisoire de séjour pendant une année. En août 2021, il a sollicité du préfet de la Marne son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 8 novembre 2021, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2010, où il est constant qu'il a résidé sous couvert de titres de séjour et autorisation provisoire de séjour jusqu'en janvier 2018. Si le requérant établit sa présence en France pour cette période, ainsi qu'à compter de septembre 2019, le seul document qu'il produit sur la période de janvier 2018, date à laquelle sa dernière autorisation provisoire de séjour a expiré, à août 2019, consiste en un certificat médical établi en mai 2018. Dans ces conditions, et alors au demeurant que M. A n'apporte aucune précision pour cette période, il ne justifie pas d'une résidence en France depuis plus de dix ans à la date de la décision attaquée. Le moyen tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit, dès lors, être écarté.

4. En deuxième lieu, M. A se prévaut de la durée de sa présence en France, dont sept années sous couvert de titres de séjour en qualité d'étudiant et où il y a obtenu un master de sciences, technologies et santé, mention informatique, qui lui a été délivré par l'Université de Corse en 2016, sans que la continuité de sa présence soit toutefois établie, ainsi qu'il a été dit au point 3 ci-dessus. En outre, M. A soutient qu'il entretient une relation amoureuse avec une ressortissante française depuis plus d'une année à la date de la décision attaquée, et participe à l'éducation de l'enfant de cette dernière, notamment en l'accompagnant dans les soins nécessités par son état de santé. Toutefois, en ne regardant pas ces circonstances comme des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels justifiant l'admission au séjour de M. A au titre de la vie privée et familiale sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Marne n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

5. En troisième lieu, d'une part, l'article 3 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 stipule que : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " ( ) ".

6. D'autre part, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national.

7. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur un autre fondement que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée et après avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

8. Les stipulations de l'accord franco-marocain n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

9. D'une part, il ressort de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. A en qualité de salarié, le préfet de la Marne s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a, ce faisant, méconnu leur champ d'application.

10. D'autre part, il y a lieu de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir, dont dispose le préfet, de régulariser ou non la situation d'un étranger, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu'elle examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Le requérant, qui a résidé en France de 2010 à 2017, et y réside depuis septembre 2019, établit par ailleurs avoir réalisé de nombreuses missions d'intérim au cours des années 2016 et 2017, et se prévaut d'un contrat de travail avec la société de restauration Hajar à Reims, en qualité d'employé polyvalent, initialement conclu en septembre 2019 à durée déterminée et à temps partiel, devenu un contrat à durée indéterminée à temps partiel le 1er novembre 2019 puis à temps plein depuis le 1er novembre 2021. Toutefois, en ne regardant pas l'ensemble de ces circonstances comme permettant la délivrance, au titre de son pouvoir de régularisation, d'un titre de séjour, le préfet de la Marne, dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il se serait à tort estimé tenu par l'avis du directeur des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi et qui aurait pris la même décision en tenant compte de la circonstance que le salaire de l'intéressé excédait le salaire minimum de croissance depuis le 1er novembre 2021, n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

12. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Eu égard à la durée et aux conditions du séjour de M. A, telles qu'énoncées aux points 5 et 11 du présent jugement, et alors que celui-ci ne se prévaut d'aucune autre attache privée ou familiale en France et ne soutient pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, où il a vécu habituellement jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, l'arrêté attaqué n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée. Il n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision de refus de titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

15. M. A n'étant pas fondé, ainsi qu'il a été dit au point 14 ci-dessus, à demander l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour, l'exception tirée de son illégalité ne peut, dès lors, qu'être écartée. Les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français doivent par suite être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction présentées par M. A doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Atmani et au préfet de la Marne.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

Mme Castellani, première conseillère,

M. Gauthier-Ameil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

A.-C. CASTELLANI

La présidente,

Signé

A.-S. MACHLe greffier,

Signé

E. MOREUL

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