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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2200901

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2200901

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2200901
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP DELGENES-VAUCOIS-JUSTINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 avril 2022, M. A B, représenté par Me Delgenes, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 19 avril 2022 par lequel le préfet des Ardennes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Il soutient que :

- il doit disposer du temps nécessaire pour préparer sa défense au regard de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la menace à l'ordre public n'est pas fondée sur un élément objectif dès lors qu'il est présumé innocent ;

- la mention des voies et délais de recours comporte des contradictions ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Ardennes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par ordonnance du 26 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 septembre 2022, à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Mach, présidente, a été entendu au cours de l'audience publique :

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 14 août 1991, déclare être entré sur le territoire français en 2011. Par un arrêté du 19 avril 2022, dont il demande l'annulation, le préfet des Ardennes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur les conclusions aux fins d'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination :

2. En premier lieu, les erreurs ou contradictions dans la mention des voies et délais de recours est sans incidence sur la légalité des décisions attaquées. Dès lors, ce moyen doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " () 2. Toute personne accusée d'une infraction est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie. / 3. Tout accusé a droit notamment à : () / b) disposer du temps et des facilités nécessaires à la

préparation de sa défense ; / c) se défendre lui-même ou avoir l'assistance d'un défenseur de son choix et, s'il n'a pas les moyens de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d'office, lorsque les intérêts de la justice l'exigent ; () ".

4. M. B soutient que les décisions contestées sont de nature à porter atteinte à son droit à un procès équitable, tel que consacré par les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, au motif que l'exécution de ces décisions l'empêcherait de disposer du temps nécessaire et de la possibilité de faire valoir ses droits devant le tribunal correctionnel de Charleville-Mézières le 26 septembre 2022 pour des faits de violence sans incapacité, de port sans motif légitime et soustraction à l'exécution d'une obligation de quitter le territoire français. Toutefois, l'exécution de la mesure d'éloignement contestée attaquée n'a pas pour effet de priver le requérant de la possibilité de disposer du temps nécessaire, à la préparation de sa défense et de se défendre, soit en se faisant représenter par l'intermédiaire d'un avocat, soit s'il s'y croit fondé en revenant en France après avoir sollicité un visa de court séjour auprès des autorités consulaires pour se présenter à cette audience. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

5. En troisième lieu, les stipulations de l'article 6-2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'ont ni pour objet ni pour effet d'interdire que soit édictée une mesure administrative à l'égard de personnes faisant l'objet de poursuites pénales et au regard de faits dont il appartient à l'administration d'apprécier la réalité. Par suite, M. B n'est pas fondé à se prévaloir de la violation de ces stipulations.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

7. Il ressort des termes de l'arrêté que M. B est enregistré, sous plusieurs identités, au fichier automatisé des empreintes digitales pour avoir commis des faits d'entrée et séjour irrégulier en 2011, de vols simples au préjudice des établissements publics ou privés et destructions et dégradations de biens privés ainsi que des faits de recels en 2012, des faits de vol en réunion en 2016, des faits de recels en 2017 et des faits de vol avec effraction dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt en 2018. Le requérant ne conteste pas la matérialité des faits ainsi mentionnés. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. B a été interpellé et placé en garde à vue le 18 avril 2022 pour des faits de violence sur conjoint sans incapacité en présence d'un mineur, violence sans incapacité sur mineur de 15 ans et port d'arme de catégorie D sans motif légitime. Si l'intéressé nie les faits et se prévaut de la présomption d'innocence au motif qu'il est convoqué devant le tribunal correctionnel de Charleville-Mézières le 26 septembre 2022, l'intéressé a toutefois été placé sous contrôle judiciaire, eu égard à la gravité des faits reprochés et afin de prévenir le renouvellement de faits de violences intrafamiliales par concubin et en présence ou sur mineur, avec interdiction d'entrer en contact avec la victime et obligation de soins. Dès lors, en l'absence de tout élément permettant de douter de la vraisemblance des faits survenus en 2022 et compte tenu de la réitération d'infractions depuis son entrée sur le territoire français, le préfet pouvait se fonder sur ces faits pour estimer que sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. B se prévaut de son entrée en France en 2011 ainsi que de sa qualité de père d'un enfant né le 8 janvier 2022 de sa relation avec sa concubine, de nationalité française. Si la durée de sa présence sur le territoire français n'est pas contestée, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été interpellé à raison de faits de violence sur sa concubine. Le requérant ne justifie par ailleurs pas de la réalité de son intégration professionnelle en se bornant à produire une promesse d'embauche établie en mars 2022. Ainsi qu'il a été dit, le comportement de l'intéressé est constitutif d'une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, eu égard à la nature et à la répétition des faits qui lui sont reprochés et en dépit de la durée de sa présence en France et de la naissance de son enfant, les décisions contestées ne portent pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français :

10. La décision portant interdiction de retour sur le territoire français, qui fait obstacle à ce que M. B puisse pendant deux ans rendre visite, après avoir obtenu des visas pour ce faire, à son enfant né le 8 janvier 2022, de nationalité française, porte, alors même que sa présence sur le territoire représente une menace à l'ordre public, une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Elle méconnaît dès lors les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il y a lieu, dès lors, de l'annuler, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à son annulation.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 19 avril 2022 du préfet des Ardennes en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 19 avril 2022 du préfet des Ardennes est annulé en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Ardennes.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Mach, présidente,

- Mme Castellani, première conseillère,

- M. Gauthier-Ameil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

Signé

A-C CASTELLANILa présidente-rapporteure,

Signé

A-S MACHLe greffier,

Signé

E. MOREUL

No 2200901

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