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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2301991

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2301991

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2301991
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMARTINY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 1er septembre 2023 et 26 septembre 2023, M. B A, représenté par Me Martiny, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 août 2023 par lequel le préfet de la Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer une carte de séjour, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente d'une nouvelle décision ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant refus de lui délivrer un titre de séjour est insuffisamment motivée ;

- elle a été édictée à l'issue d'une procédure irrégulière au regard de l'article R. 432-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le traitement médical nécessité par son état de santé n'est pas disponible en Guinée ;

- elle méconnaît l'autorité de la chose jugée par le jugement n° 2102724 du 14 avril 2022 du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne au regard de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- à titre subsidiaire, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance avant sa majorité, qu'il a suivi avec sérieux une formation de deuxième année de CAP cuisine au titre de l'année scolaire 2020-2021 et que la structure l'hébergeant atteste de son insertion ;

- à titre plus secondaire, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Le préfet de la Marne a produit des pièces, enregistrées le 19 septembre 2023.

Par courrier du 29 novembre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la méconnaissance par l'arrêté en litige de l'autorité de la chose jugée par le jugement n° 2102724 du 14 avril 2022 du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, dès lors que ce jugement a retenu que M. A justifiait de son état civil au regard de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

M. A a présenté des observations en réponse, enregistrées le 4 décembre 2023.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le jugement n° 2102724 du 14 avril 2022 du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Rifflard, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, déclare être né le 30 juin 2002 et être entré en France le 1er mai 2019. Suite à une première demande de titre de séjour fondée sur les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Marne a, par un arrêté du 10 novembre 2021, refusé de lui délivrer un titre de séjour et a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Par un jugement n° 2102724 du 14 avril 2022, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a annulé cet arrêté et enjoint au préfet de la Marne de réexaminer la demande de titre de séjour de M. A. Par un arrêté du 3 août 2023 pris dans le cadre de ce réexamen, le préfet de la Marne a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par sa requête, M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance () d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

3. D'autre part, par son jugement n° 2102724 du 14 avril 2022, devenu définitif, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a relevé que si le préfet de la Marne s'était prévalu d'un rapport d'examen technique documentaire, établi le 26 février 2020 par le référent fraude départemental, pour écarter les documents produits par M. A pour établir son état civil, à savoir un jugement supplétif rendu le 11 novembre 2019 par le tribunal de première instance de Conakry III Mafanco, un extrait d'acte de naissance, portant transcription de ce jugement, délivré le 28 août 2020 par l'officier d'état-civil de la ville de Conakry et une carte d'identité consulaire, ce rapport retenait à tort que ces documents n'avaient pas fait l'objet d'une légalisation. Par ailleurs, si ce même rapport indiquait que ces documents étaient établis sur papier ordinaire, que les cachets secs apposés étaient peu lisibles, que l'extrait d'acte de naissance du 27 novembre 2019 ne répondait pas aux dispositions de l'article 196 du code civil de la République de Guinée et que le jugement supplétif du 11 novembre 2019 n'était pas accompagné de l'acte de naissance dont il constituait le fondement, ces circonstances n'étaient toutefois pas de nature à établir que les documents en cause étaient irrecevables au sens des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le jugement a également retenu qu'il ressortait des pièces du dossier que l'ensemble de ces documents produits par M. A concordaient sur sa date de naissance, le 30 juin 2002, et que les mentions relatives à l'état civil que ces documents comportaient avaient été regardées comme faisant foi par l'autorité judiciaire qui avait ordonné le placement de M. A auprès des services de l'aide sociale à l'enfance de la Marne. Le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne en a déduit que M. A justifiait de son état civil par les éléments produits et a annulé l'arrêté du préfet de la Marne du 10 novembre 2021 au motif qu'il méconnaissait les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. L'autorité de chose jugée s'attachant au dispositif de ce jugement d'annulation devenu définitif ainsi qu'aux motifs qui en sont le support nécessaire faisait obstacle à ce que, en l'absence de modification de la situation de droit ou de fait, la demande de titre de séjour soit à nouveau refusée par l'autorité administrative pour le même motif.

5. A l'issue du réexamen de la demande de M. A en exécution de l'injonction prononcée par le jugement du 14 avril 2022, le préfet de la Marne a réitéré son refus par un arrêté du 3 août 2023 en se fondant sur l'existence d'un doute sérieux concernant l'identité de l'intéressé au motif que les documents présentés ont été considérés comme contrefaits au sens de l'article 441-4 du code pénal selon une expertise des services de la police des frontières en date du 1er juillet 2022 et qu'un signalement pour faux documents a été fait le 10 mars 2023 auprès du procureur de la République sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que cette dernière expertise porte sur les mêmes documents d'état civil que ceux mentionnés dans les motifs du jugement du 14 avril 2022 ainsi que sur une copie non intégrale d'un extrait du registre de transcription. Cette nouvelle expertise a relevé que le jugement supplétif du 11 novembre 2019 du tribunal de première instance de Conakry III Mafanco comportait des anomalies tenant à l'absence de mention de la date de naissance et de la profession des parents de M. A, au caractère manuscrit du numéro de jugement et au fait que le délai minimal laissé aux témoins par le droit guinéen n'aurait pas été respecté. Concernant la copie intégrale de l'extrait du registre de transcription du jugement supplétif délivré le 28 novembre 2019 par le bureau d'état civil de la commune de Matam, cette expertise retient une incohérence tenant à ce que cette transcription comporte des informations sur les parents de M. A que le jugement supplétif ne comportait pas, ainsi que l'anomalie tenant au caractère succinct des informations portées dans cette transcription. Concernant la carte consulaire de M. A, le rapport se borne à indiquer qu'un tel document n'a pas, par nature, de valeur probante concernant l'état civil de l'intéressé. Enfin, concernant l'extrait partiel du registre de transcription du jugement supplétif, par le bureau d'état civil de la commune de Matam, délivré le 27 novembre 2019, cette expertise relève que ce document n'a pas été légalisé, qu'il ne comporte pas toutes les informations prévues par l'article 196 du code civil guinéen et met en doute l'intérêt de produire une telle copie alors qu'il était possible à cette date d'avoir un extrait original. Toutefois, eu égard aux motifs retenus par le jugement du 14 avril 2022, le préfet de la Marne ne pouvait légalement rejeter la demande de titre de séjour de M. A au motif que l'intéressé ne justifiait pas de son identité et de son état civil. Ni la réalisation d'une nouvelle expertise portant sur les mêmes documents d'état civil, ni le signalement effectué auprès du procureur de la République ne constituent des éléments de fait nouveaux. Par suite, et en l'absence d'élément de fait nouveau de nature à remettre en cause l'identité et l'état civil de M. A, le préfet de la Marne a, en retenant à nouveau que l'intéressé ne justifiait pas de son identité et de son état civil sur le fondement de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, méconnu l'autorité de la chose jugée qui s'attache tant au dispositif du jugement du 14 avril 2022 qu'à ses motifs qui en constituent le soutien nécessaire.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 3 août 2023 par lequel le préfet de la Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'exécution du présent jugement implique seulement, eu égard au motif d'annulation retenu, que le préfet de la Marne procède au réexamen de la demande de titre de séjour présentée par M. A. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Marne d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de délivrer à M. A, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Martiny renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 août 2023 par lequel le préfet de la Marne a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Marne de réexaminer la demande de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Martiny la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Martiny renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Mathilde Martiny et au préfet de la Marne.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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