jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2402589 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | SELARL LE CAB AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2024, M. B C
et Mme A C, représentés par Me Boia, demandent au juge des référés,
sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de les admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler les décisions les plaçant en fuite et refusant de leur fixer un rendez-vous pour déposer leur demande d'asile en France ;
3°) d'enjoindre à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin, de ne pas exécuter les décisions de transfert à destination de l'Espagne ;
4°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube d'enregistrer leurs demandes d'asile ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative à verser à leur conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la préfète peut à tout moment procéder à l'exécution du transfert ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit d'asile dès lors que, en application des dispositions de l'article 29 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013, l'Espagne n'est plus responsable de l'examen de leur demande d'asile, ainsi que l'a jugé
la cour administrative d'appel de Nancy ;
- ils ne peuvent être considérés comme étant en fuite.
Par un mémoire en défense enregistré le 17 octobre 2024, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin, conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que la requête est irrecevable en ce que le constat d'une situation de fuite ne peut pas faire l'objet d'un recours contentieux et que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, notamment son Préambule ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 79-587 du 11 juillet 1979 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Deschamps pour statuer sur les demandes
de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 octobre 2024 :
- le rapport de M. Deschamps, juge des référés ;
- les observations de Me Boia, représentant M. et Mme C et ceux-ci en leurs explications. Me Boia reprend ses observations écrites expose qu'elle entend demander
la suspension des décisions déclarant les requérants en fuite et leur refusant un rendez-vous, que les autorités espagnoles n'ont pas été informées d'une déclaration de fuite, et qu'aucune fuite ne peut être retenue dès lors que, si les requérants ont quitté le logement qui leur était attribué à Vivier-au-Court (Ardennes) pour se fixer à Troyes (Aube), c'était pour permettre
le suivi médical de leur fils autiste et qu'ils ont contacté la préfecture de l'Aube
sur les démarches à effectuer.
En application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées, lors de l'audience, que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être en partie fondée sur les moyens relevés d'office tirés d'une part de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation, le juge des référés ne pouvant prononcer que des mesures présentant un caractère provisoire, et d'autre part de l'irrecevabilité
des conclusions relatives à une décision déclarant les requérants en fuite, aucune décision en ce sens n'étant intervenue.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. et Mme C, ressortissants angolais, sont entrés sur le territoire français, le 2 avril 2023 afin d'y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié.
La consultation du fichier " VIS " a révélé qu'ils étaient en possession d'un visa délivré par les autorités espagnoles en cours de validité au moment du dépôt de leur demande d'asile.
Le 26 avril 2023, la France a saisi ces autorités d'une demande de prise en charge qu'elles ont acceptée le 30 mai 2023. Par des arrêtés du 5 juin 2023, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, a ordonné le transfert de M. et Mme C aux autorités espagnoles responsables de l'examen de leurs demandes d'asile. Par des jugements du 20 juillet 2023
la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Strasbourg a rejeté leurs demandes tendant à l'annulation de ces arrêtés. Ces rejets ont été confirmés par une ordonnance de la cour administrative d'appel de Nancy du 12 juillet 2024. Au vu des motifs de cet arrêt, la structure de premier accueil des demandeurs d'asile rattachée à la délégation territoriale de l'Aube de la Croix Rouge Française a sollicité pour M. et Mme C
un rendez-vous auprès du guichet unique des demandeurs d'asile par un courriel
du 29 juillet 2024, puis, par un second courriel du 9 octobre 2024, a demandé à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, les raisons pour lesquelles ils relèveraient toujours de la procédure Dublin et s'ils devaient être considérés comme en fuite. Par un courriel
du 30 juillet 2024, l'autorité administrative a répondu au premier courriel que la procédure était toujours en cours, et en réponse au second courriel, elle a indiqué que le couple était toujours en procédure Dublin. Au vu des observations formulées à l'audience, les requérants demandent au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension des effets de ces deux décisions.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire,
M. et Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
4. D'une part, aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".
Aux termes de l'article L. 521-2 de ce code : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde
d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice
d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".
5. D'autre part, aux termes de l'article 29 du règlement du parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3 () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison
d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum
si la personne concernée prend la fuite () ".
6. La notion de fuite au sens des dispositions précitées de l'article 29 du règlement (UE) du 26 juin 2013 doit s'entendre comme visant notamment le cas où un ressortissant étranger se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant.
7. En premier lieu, la constatation d'une situation de fuite ayant pour seul effet de prolonger le délai dans lequel un transfert peut être exécuté, elle ne présente pas le caractère d'une décision faisant grief. Par suite, les conclusions tendant à la suspension des effets d'une telle mesure doivent être rejetées comme irrecevables.
8. En deuxième lieu, il résulte des motifs de l'ordonnance du 12 juillet 2024, par laquelle la cour administrative d'appel a rejeté la requête par laquelle M. et Mme C demandaient l'annulation des jugements par lesquels le tribunal administratif de Strasbourg avait rejeté leurs requêtes contestant les arrêtés de transfert vers l'Espagne dont ils avaient fait l'objet, que le délai de six mois imparti aux autorités françaises pour procéder au transfert des requérants vers ce pays était arrivé à son terme le 24 janvier 2024. Compte tenu de leur teneur, et alors même qu'ils ont conduit la cour administrative d'appel à opposer l'irrecevabilité à la requête dont elle était saisie, ces motifs sont revêtus de l'autorité relative de chose jugée. Par application des dispositions précitées de l'article 29 du règlement
du 26 juin 2013, la France est devenue responsable de l'examen des demandes d'asile des requérants. En refusant d'enregistrer ces demandes d'asile, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin, a porté une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit d'asile, qui est une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
9. Enfin, la condition particulière d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie dès lors que M. et Mme C ne disposent plus de l'autorisation de se maintenir sur le territoire français et que l'exécution de l'arrêté décidant leur transfert à destination de l'Espagne peut intervenir à tout moment.
10. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme C sont en droit d'obtenir l'enregistrement de leur demande d'asile. Ainsi, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision de la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin refusant cet enregistrement et, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder
et de lui délivrer l'attestation afférente dans un délai de cinq jours suivant la notification
de la présente ordonnance.
Sur l'application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
11. M. et Mme C sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire par la présente ordonnance. Par suite, leur avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi
du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Boia, avocate de M. et Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à
Me Boia de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. et Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme précitée sera versée aux requérantx.
O R D O N N E :
Article 1 : M. et Mme C sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de la décision du 30 juillet 2024, par laquelle la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a refusé d'enregistrer les demandes d'asile
de M. et Mme C, est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin d'enregistrer les demandes d'asile de M. et Mme C et de leur délivrer l'attestation afférente
dans un délai de cinq jours suivant la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L'Etat versera à Me Boia, avocate de M. et Mme C, la somme
de 1 200 euros au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi
du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée
à M. et Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme précitée sera versée aux requérants.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C,
à Mme A C, à Me Boia et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin et à la préfète de l'Aube.
Fait à Châlons-en-Champagne, le 17 octobre 2024.
Le juge des référés,
signé
A. DESCHAMPSLe greffier,
signé
A. PICOT
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous
les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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