Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête enregistrée sous le n° 2503606 le 1er novembre 2025, M. B..., représenté par Me Atmani, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 27 octobre 2025 par lequel le préfet de la Marne a refusé de renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois ;
2°) d’annuler l’arrêté du 27 octobre 2025 par lequel le préfet de la Marne a décidé de l’assigner à résidence au 4 rue de l’arsenal à Châlons-en-Champagne pour une durée de quarante-cinq jours, avec interdiction de sortir de l’arrondissement de Châlons-en-Champagne sans autorisation et obligation de se présenter tous les jours, sauf les dimanches et jours fériés, entre 7h00 et 8h00 au commissariat de police de Châlons-en-Champagne ;
3°) d’enjoindre au préfet de l’Aube de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention vie privée et familiale dans un délai d’un mois à compter du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour valant autorisation de travail ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- le préfet ne justifie pas du respect de la procédure préalable prévue au I de l’article R. 40-29 du code de procédure pénale selon laquelle une décision administrative défavorable ne peut intervenir sur la base d’informations contenues dans le fichier du traitement d’antécédents judiciaires qu’après saisine préalable des services de police ou de gendarmerie et du procureur de la République sur les suites judiciaires ;
- la décision portant refus de renouveler son titre de séjour méconnaît l’article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l’arrêté est entaché d’erreur manifeste d'appréciation ;
- les décisions portant refus de renouveler son titre de séjour et obligation de quitter le territoire français sans délai portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- en l’obligeant à quitter le territoire français sans délai vers son pays d’origine, le préfet de la Marne a méconnu l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale du fait de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- l’illégalité de l’arrêté portant obligation de quitter le territoire français entache, par voie d’exception, l’arrêté portant assignation à résidence d’illégalité ;
- l’arrêté portant assignation à résidence est infondé dès lors qu’il s’est toujours présenté devant les juridictions correctionnelles « afin de recevoir la sanction qu’il méritait » et qu’il justifie d’un logement et d’une situation professionnelle stable qui constituent des garanties de représentation suffisantes.
La requête a été communiquée au préfet de la Marne, qui n’a pas produit de mémoire en défense, mais des pièces qui ont été enregistrées le 8 novembre 2025 et communiquées.
II. Par une requête enregistrée sous le n° 2503607 le 1er novembre 2025, M. B..., représenté par Me Atmani, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 27 octobre 2025 par lequel le préfet de la Marne a refusé de renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois ;
2°) d’annuler l’arrêté du 27 octobre 2025 par lequel le préfet de la Marne a décidé de l’assigner à résidence au 4 rue de l’arsenal à Châlons-en-Champagne pour une durée de quarante-cinq jours, avec interdiction de sortir de l’arrondissement de Châlons-en-Champagne sans autorisation et obligation de se présenter tous les jours, sauf les dimanches et jours fériés, entre 7h00 et 8h00 au commissariat de police de Châlons-en-Champagne ;
3°) d’enjoindre au préfet de l’Aube de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention vie privée et familiale dans un délai d’un mois à compter du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour valant autorisation de travail ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- le préfet ne justifie pas du respect de la procédure préalable prévue au I de l’article R. 40-29 du code de procédure pénale selon laquelle une décision administrative défavorable ne peut intervenir sur la base d’informations contenues dans le fichier du traitement d’antécédents judiciaires qu’après saisine préalable des services de police ou de gendarmerie et du procureur de la République sur les suites judiciaires ;
- la décision portant refus de renouveler son titre de séjour méconnaît l’article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l’arrêté est entaché d’erreur manifeste d'appréciation ;
- les décisions portant refus de renouveler son titre de séjour et obligation de quitter le territoire français sans délai portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- en l’obligeant à quitter le territoire français sans délai vers son pays d’origine, le préfet de la Marne a méconnu l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale du fait de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- l’illégalité de l’arrêté portant obligation de quitter le territoire français entache, par voie d’exception, l’arrêté portant assignation à résidence d’illégalité ;
- l’arrêté portant assignation à résidence est infondé dès lors qu’il s’est toujours présenté devant les juridictions correctionnelles « afin de recevoir la sanction qu’il méritait » et qu’il justifie d’un logement et d’une situation professionnelle stable qui constituent des garanties de représentation suffisantes.
La requête a été communiquée au préfet de la Marne, qui n’a pas produit de mémoire en défense, mais des pièces qui ont été enregistrées le 8 novembre 2025 et communiquées.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Rifflard, conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Rifflard, magistrat désigné,
- les observations de Me Atmani, représentant M. A..., qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, mais qui précise que les conclusions à fin d’injonction visent en réalité le préfet de la Marne et non le préfet de l’Aube ;
- et les observations de M. A....
Le préfet de la Marne n’était ni présent, ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Les requêtes enregistrées sous les n° 2503606 et n° 2503607 concernent le même requérant et présentent à juger des questions identiques. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
M. A..., ressortissant afghan né le 5 septembre 2002, déclare être entré en France le 22 octobre 2008. Un premier titre de séjour valable du 4 septembre 2020 au 3 septembre 2021 lui a été délivré sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel a ensuite fait l’objet de renouvellements. Le 12 février 2024, il a sollicité le renouvellement de son titre de séjour auprès des services de la préfecture de la Marne.
La commission du titre de séjour a été réunie le 22 octobre 2024 et a rendu un avis favorable à ce renouvellement. Par un arrêté du 27 octobre 2025, le préfet de la Marne a décidé de rejeter cette demande de renouvellement de titre de séjour, de faire obligation à M. A... de quitter
le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à l’encontre l’intéressé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois. Par un second arrêté du 27 octobre 2025, le préfet de la Marne a décidé de l’assigner à résidence au 4 rue de l’arsenal à Châlons-en-Champagne pour une durée de quarante-cinq jours, avec interdiction de sortir de l’arrondissement de Châlons-en-Champagne sans autorisation et obligation de se présenter tous les jours, sauf les dimanches et jours fériés, entre 7h00 et 8h00 au commissariat de police de Châlons-en-Champagne. M. A... demande au tribunal d’annuler ces deux arrêtés.
Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ». Pour l’application de ces stipulations, l’étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit apporter toute justification permettant d’apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu’il a conservés dans son pays d’origine.
Pour refuser de renouveler le titre de séjour de M. A..., le préfet de la Marne, qui s’est seulement fondé à cet égard sur l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a retenu que la présence en France de l’intéressé constitue une menace à l’ordre public dès lors que, d’une part, il a été condamné, le 28 septembre 2021 par le tribunal correctionnel de Reims à 105 heures de travaux d’intérêt général et 90 jours-amende à 5 euros pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants, offre ou cession non autorisée de stupéfiants, puis le 9 décembre 2021 à un an et deux mois d’emprisonnement par la chambre des appels correctionnels de la cour d’appel de Reims pour des faits de vol en réunion (tentative) et vol en réunion, et le 17 mai 2023 à quatre mois d’emprisonnement avec sursis probatoire pendant deux ans par le président du tribunal correctionnel de Reims pour des faits de remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d’argent ou objet de détenu. D’autre part, le préfet a retenu que M. A... a été interpellé par les services de police le 6 juillet 2019 pour vol par effraction dans un local d’habitation ou lieu d’habitation, le 3 novembre 2019 pour remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d’argent ou objet de détenu et le 24 janvier 2020 pour des faits de violence avec usage ou menace d’une arme suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours, port sans motif légitime d’armes à feu, munitions ou élément essentiel de catégorie D,
le 12 avril 2020 pour dégradation ou détérioration de biens destinés à l’utilité ou la décoration publique, le 12 juin 2020 pour vol par effraction dans un local d’habitation ou lieu d’entrepôt,
le 20 novembre 2020 pour vol avec arme, le 3 mai 2021 pour des faits d’offre ou cession non autorisée de stupéfiants et détention non autorisée de stupéfiants, le 10 août 2021 pour offre ou cession non autorisée de stupéfiants et le 9 mars 2023 pour remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d’argent ou objet de détenu. Enfin, le préfet s’est également référé à une interpellation en date du 23 août 2025 pour usage illicite de stupéfiants.
Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et n’est pas contesté par le préfet de la Marne qui n’a pas produit de mémoire en défense, que M. A... est présent en France depuis l’âge de six ans, y étant entré avec sa mère, tous deux munis de visas. Il a réalisé toute sa scolarité en France, jusqu’au lycée à Reims. Sont présents en France ses parents et sa fratrie, dont il produit à l’instance les cartes de résident s’agissant des membres de sa famille majeurs. Il ne ressort pas des pièces du dossier, ni n’est même soutenu par le préfet, qu’il aurait des attaches en Afghanistan. Par ailleurs, il justifie d’un emploi en contrat à durée indéterminée d’opérateur de producteur, son employeur attestant de sa parfaite intégration au sein de son équipe de travail. Dans ces conditions, et en dépit des faits ayant troublé l’ordre public repris au point précédent, M. A... est fondé à soutenir qu’en refusant de renouveler son titre de séjour, le préfet de la Marne a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquels cette décision a été prise et qu’il a, dès lors, méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soulevés par M. A..., que ce dernier est fondé à demander l’annulation de la décision du préfet de la Marne portant refus de renouvellement de son titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, l’annulation des autres décisions de l’arrêté du 27 octobre 2025 par lequel le préfet de la Marne lui a également fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois, et l’arrêté du même jour par lequel le préfet de la Marne a décidé de l’assigner à résidence.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l’absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que le préfet de de la Marne délivre à M. A... un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en le munissant dans cette attente d’une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu d’enjoindre au préfet de de la Marne de délivrer ce titre de séjour un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Par ailleurs, aux termes de l'article R. 435-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Le récépissé de demande de renouvellement d'une carte de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle autorise son titulaire à exercer une activité professionnelle ». Aux termes de l'article R. 5221-2 du code du travail : « Sont dispensés de l'autorisation de travail prévue à l'article R. 5221-1 : (…) 4° Le titulaire de la carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ", délivrée en application des articles (…) L. 423-23, (…) ». Il résulte de l’instruction que la demande de renouvellement de titre de séjour de M. A... portait sur une carte de séjour délivrée sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, il y a lieu que l’autorisation provisoire de séjour précédemment indiquée qui sera délivrée à M. A... l’autorise à travailler.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros à verser à M. A... au titre des frais liés au litige et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du 27 octobre 2025 du préfet de la Marne sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Marne de délivrer à M. A... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement en le munissant dans cette attente d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler.
Article 3 : L’Etat versera à M. A... une somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C... A... et au préfet de la Marne.
Copie en sera délivrée au ministre de l’intérieur.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 novembre 2025.
Le magistrat désigné,
R. RIFFLARD
Le greffier,
PICOT
La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui le concerne et à tous
les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.