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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2101700

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2101700

jeudi 8 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2101700
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantGERME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 11 juin 2021, 1er avril 2022, 23 juin 2022, et 4 octobre 2022, M. A B, représenté par Me Germe, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 6 mai 2021 par laquelle la ministre des armées a rejeté son recours administratif préalable obligatoire contre la décision refusant de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie ayant entraîné un congé maladie du 25 février 2020 au 24 août 2020 ;

2°) d'annuler la décision du 6 mai 2021 par laquelle la ministre des armées a rejeté son recours administratif préalable obligatoire contre la décision refusant de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie ayant entraîné un congé maladie du 25 août 2020 au 24 février 2021 ;

3°) d'ordonner une expertise médicale ;

4°) d'enjoindre au ministre des armées de reconnaître l'imputabilité au service de son état de santé et de le placer à solde entière à compter du 24 février 2021, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions contestées sont entachées d'un vice de forme dès lors qu'elles ne mentionnent pas la date et l'avis de la commission de réforme ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que les faits qu'il relate comme étant à l'origine de son état de santé ne sont pas contestés par sa hiérarchie, qu'il ne présente aucun antécédent particulier ni aucun élément extérieur de nature à le justifier et que ses états de service sont très positifs ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la ministre des armées a estimé, à tort, que la présomption d'absence de lien entre son affection et ses conditions de travail n'était pas utilement remise en question ;

- il serait utile qu'il fasse l'objet d'une expertise médicale se prononçant sur le lien entre son affection et l'exercice de ses fonctions.

Par des mémoires en défense enregistrés le 1er juin et le 16 septembre 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Un mémoire et des pièces complémentaires ont été produits, pour le ministre des armées, le 21 octobre 2022, et n'ont pas été communiqués.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Sousa Pereira, rapporteure publique,

- et les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, officier sous contrat de l'armée de terre, était affecté à la base aérienne d'Etain en tant que pilote d'hélicoptère de reconnaissance et d'attaque. Par des décisions du 22 septembre 2020 et du 4 janvier 2021, il a été placé en congé de longue durée pour maladie, respectivement, du 25 février au 24 août 2020 et du 25 août 2020 au 24 février 2021. Les 27 novembre 2020 et 10 février 2021, M. B a exercé auprès de la commission de recours des militaires des recours administratifs préalables obligatoires contre ces décisions en tant qu'elles refusent de reconnaître l'imputabilité de son état de santé au service. Par des décisions du 6 mai 2021, ses demandes ont été rejetées par la ministre des armées. M. B demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 4138-12 du code de la défense : " Le congé de longue durée pour maladie est attribué, après épuisement des droits de congé de maladie ou des droits du congé du blessé prévus aux articles L. 4138-3 et L. 4138-3-1 pour les affections dont la liste est fixée par décret en Conseil d'Etat. / Lorsque l'affection survient du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions ou à la suite de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, ce congé est d'une durée maximale de huit ans. () ". Aux termes de l'article R. 4138-47 du même code : " Le congé de longue durée pour maladie est la situation du militaire, qui est placé, au terme de ses droits à congé de maladie ou de ses droits à congé du blessé, dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions pour l'une des affections suivantes : () 3° Troubles mentaux et du comportement présentant une évolution prolongée et dont le retentissement professionnel ou le traitement sont incompatibles avec le service. ". Aux termes de l'article R. 4138-48 du même code : " Le congé de longue durée pour maladie est attribué, sur demande ou d'office, dans les conditions fixées à l'article L. 4138-12, par décision du ministre de la défense, ou du ministre de l'intérieur pour les militaires de la gendarmerie nationale, sur le fondement d'un certificat médical établi par un médecin des armées, par périodes de six mois renouvelables ". Aux termes de l'article R. 4138-49 du même code : " La décision mentionnée à l'article R. 4138-48 précise si l'affection ouvrant droit à congé de longue durée pour maladie est survenue ou non du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions ou à la suite de l'une des causes exceptionnelles prévues par les dispositions de l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite. () ". Une maladie contractée par un militaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

3. M. B a été placé en congé maladie à partir du 6 septembre 2019, plusieurs fois renouvelés, puis, à compter du 25 février 2020, en congé de longue durée pour maladie. Par les décisions contestées, le ministre des armées a refusé de reconnaître que la maladie dont souffre M. B est survenue du fait ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions.

4. D'une part, M. B produit plusieurs attestations de ses collègues décrivant à la fois l'existence d'un déficit de moyens humains et matériels sur la base d'Etain, où M. B exerce ses fonctions, mais aussi une particulière sollicitation de l'intéressé par sa hiérarchie au-delà des limites de ses fonctions. Il ressort également du rapport d'enquête des services du ministère des armées du 16 novembre 2018, établi à la suite d'un accident aérien survenu en juillet 2018, que les conditions d'exercice d'activité sur les bases aériennes sont complexifiées par le manque de disponibilité des appareils d'arme et une activité aérienne déstructurée, gravement préjudiciables à la formation et l'entraînement de base. Ce rapport relève notamment que " ces dix dernières années se caractérisent par une dette cumulée en heures de vol et la baisse de technique qu'elle induit, une pression opérationnelle croissante et une complexification des conditions d'exercice du métier " et précise, spécifiquement pour la base d'Etain, que doit être ancrée l'arrivée d'hélicoptères de nouvelle génération afin de lever les incertitudes relatives à la fin de vie des appareils plus anciens. Ce rapport précise enfin que la base d'Etain, où est affecté M. B, a connu une période d'incertitude quant à son devenir. Au regard de ces éléments, M. B justifie d'une situation professionnelle très tendue qui a pu, dans les circonstances de l'espèce, occasionner une situation de souffrance au travail à l'origine d'une pathologie anxio-dépressive. D'autre part, il n'est ni soutenu, ni même allégué que l'affection de M. B résulterait d'une cause étrangère au service. Ce dernier, qui justifie par ailleurs d'appréciations élogieuses au titre des années 2014 à 2018, ne présentait avant son placement en congé pour maladie aucun antécédent d'ordre médical à raison des troubles anxieux sévères, compliqués de symptômes dépressifs, nécessitant une prise en charge spécialisée et un traitement médicamenteux. Il ressort également des différentes attestations produites qu'il n'existe aucune autre circonstance personnelle qui serait de nature à établir que les troubles psychologiques dont souffre M. B aurait une origine autre que professionnelle. Au contraire, le médecin qui l'a examiné le 18 juillet 2019 relevait que le requérant rapportait ses troubles à ses conditions de travail. Dans ces conditions, et alors au demeurant que la ministre des armées, pour refuser de reconnaître la maladie de l'intéressé comme imputable au service, s'est fondée exclusivement sur un avis technique de l'inspecteur du service de santé des armées reposant sur un unique entretien téléphonique entre le médecin et le requérant du 18 mai 2020, la maladie qui a justifié le placement de M. B en congé de longue durée pour maladie à compter du 25 février 2020 doit être regardée comme ayant été contractée dans l'exercice par celui-ci de ses fonctions.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise ni de se prononcer sur l'autre moyen de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation des décisions du 6 mai 2021 par lesquelles le ministre des armées a rejeté ses recours administratifs préalables obligatoires exercés contre les décisions refusant de reconnaître que sa maladie est survenue du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 4138-12 du code de la défense : " () Lorsque l'affection survient du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions ou à la suite de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, ce congé est d'une durée maximale de huit ans. Le militaire perçoit, dans les conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, sa rémunération pendant cinq ans, puis une rémunération réduite de moitié les trois années qui suivent. () ". Aux termes de l'article R.4138-52 du même code : " Le militaire placé en congé de longue durée pour maladie perçoit la solde indiciaire, l'indemnité pour charges militaires, les primes et indemnités liées à la qualification ainsi que l'indemnité pour services aériens au taux n° 1 dans la limite des droits ouverts par l'exécution des épreuves de contrôle. Il perçoit en outre la totalité des indemnités de résidence et pour charge de famille ainsi que, le cas échéant, la majoration de l'indemnité pour charges militaires ".

7. D'une part, le présent jugement implique que la maladie professionnelle de M. B soit reconnue comme imputable au service. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre des armées, dans un délai de deux mois, de reconnaître que sa maladie est survenue du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions, à compter du 25 février 2020, date de son placement en congé de longue durée pour maladie.

8. D'autre part, il résulte de l'instruction que la solde de M. B a été réduite de moitié à compter du 25 février 2021. Toutefois, en application des dispositions précitées, lorsque la maladie est imputable au service, le militaire doit percevoir sa rémunération pendant une durée de cinq ans et celle-ci n'est réduite de moitié qu'à compter de l'expiration de ce délai. Dans ces conditions, M. B avait droit de percevoir, postérieurement au 25 février 2021, l'intégralité de la rémunération telle qu'elle est fixée à l'article R. 4158-52 du code de la défense. Il y a donc lieu d'enjoindre au ministre des armées, dans un délai de deux mois, de reconstituer la solde de M. B à compter du 25 février 2021 et de lui verser l'intégralité de la rémunération qu'il aurait dû percevoir à compter de cette date, déduction faite des sommes déjà versées.

9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a toutefois pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Les décisions du 6 mai 2021 par lesquelles le ministre des armées a rejeté les recours administratifs préalables obligatoires exercés contre les décisions refusant de reconnaître que la maladie de M. B est survenue du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre des armées, dans un délai de deux mois, de reconnaître que la maladie de M. B est survenue du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions à compter du 25 février 2020, date de son placement en congé de longue durée pour maladie, de reconstituer la solde de M. B à compter du 25 février 2021 et de lui verser l'intégralité de la rémunération qu'il aurait dû percevoir à compter de cette date, déduction faite des sommes déjà versées.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Cabecas, conseillère,

- Mme Fabas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 8 décembre 2022.

La rapporteure,

L. CLe président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. LepageLa République mande et ordonne à la ministre des armées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2101700

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