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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2200735

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2200735

mardi 18 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2200735
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 mars 2022, et un mémoire enregistré le 16 septembre 2022 qui n'a pas été communiqué, M. A B, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du préfet de Meurthe-et-Moselle du 10 novembre 2021 en tant qu'elle refuse de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " avec autorisation de travailler ou à tout le moins, après lui avoir délivré une autorisation provisoire de séjour, de réexaminer sa situation, ce dans un délai d'un mois suivant la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'auteur de l'acte est incompétent ;

- le refus de séjour est entaché d'une erreur d'appréciation quant à l'authenticité des documents justifiant de son identité et de sa nationalité, l'absence de renseignement du pavé de légalisation sur le jugement supplétif est un simple oubli et les anomalies concernant la double légalisation ne sont pas susceptibles de renverser la présomption de validité du jugement supplétif, il n'est pas établi que les articles 554 et 555 du code de procédure civile guinéen s'appliquent aux jugements supplétifs, en l'absence de précision, le grief fondé sur l'absence des informations exigées par les dispositions de l'article 184 du code civil guinéen ne peut être retenu en l'absence de l'indication des informations manquantes, les dates et lieux de naissance de ses parents n'avaient pas à figurer dans l'extrait du registre de l'état civil dès lors qu'il ignore ces informations, ce conformément au même article 184, son identité et sa nationalité ont été considérées comme authentique par les autorités guinéennes qui lui ont délivré un passeport le 6 juillet 2022 ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est contraire à l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est contraire à l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 septembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle le 7 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Boulangé, rapporteur ;

- et les observations de Me Martin, avocate, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant guinéen né en 2002, est entré en France le 12 octobre 2018 et a été confié en sa qualité de mineur, aux services départementaux de l'aide sociale à l'enfance de Meurthe-et-Moselle. A l'approche de sa majorité, il a sollicité sa régularisation, mais par un arrêté du 9 avril 2021, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de faire droit à sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Toutefois, par un jugement du 26 août 2021, le tribunal administratif de Nancy a annulé la mesure d'éloignement prise par le préfet au motif qu'elle portait une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale. Il a également enjoint au préfet de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour. Cette décision lui a effectivement été délivrée le 14 septembre 2021, valable jusqu'au 13 octobre 2021. Par un courrier du 10 novembre 2021, le préfet de Meurthe-et-Moselle après un réexamen de la situation de l'intéressé au regard des pièces que ce dernier avait présentées le 15 septembre 2021 et, en se référant à sa décision antérieure du 9 avril 2021, lui refuse le séjour en France, en même temps qu'il procède à l'abrogation de l'autorisation provisoire de séjour dont il était détenteur. M. B demande l'annulation de cette décision en tant qu'elle lui refuse le séjour en France.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté n°21.BCI.41 du 8 septembre 2021, publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture de Meurthe-et-Moselle, le préfet de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. C le Goff, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous les arrêtés, décisions, requêtes (y compris déférés), circulaires, rapports, documents et correspondances relevant des attributions de l'Etat dans le département de la Meurthe-et-Moselle, à l'exception des arrêtés de conflit. Dès lors le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit donc être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Aux termes de ce dernier article : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Ces dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. B a produit les originaux d'un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance n°7197 du 23 juin 2020 du tribunal de première instance de Conakry 2, d'un extrait du registre d'état-civil n°2831 du 7 juillet 2020 de la commune de Dixinn en Guinée, d'un certificat de nationalité n°1141 du 23 juin 2020 du tribunal de première instance de Dixinn et d'une carte d'identité consulaire n°U8SFJPKM de l'ambassade de Guinée en France. La cellule de la fraude documentaire de la direction interdépartementale de la police aux frontières de Meurthe-et-Moselle a estimé que le jugement supplétif, qui ne comprend pas de formule exécutoire, n'est pas conforme aux articles 554 et 555 du code de procédure civile guinéen, est irrégulier en raison d'une double légalisation incomplète sur la signature du chef de greffe et non sur celle du président de la première section civile et administrative, et le pavé de la légalisation au verso du document n'étant pas renseigné. Le rapport d'expertise a relevé, en ce qui concerne l'extrait du registre d'état-civil, qu'il n'est pas conforme à l'article 184 du code civil guinéen en l'absence d'éléments d'information, et que sa légalisation est incomplète et ne comprend pas les informations permettant d'identifier l'autorité de délivrance. En ce qui concerne le certificat de nationalité, le caractère irrégulier de la légalisation incomplète a également été relevé. Quant à la carte consulaire, elle a été reconnue comme authentique.

6. La carte consulaire de M. B a pour seule vocation d'établir la preuve de résidence à l'étranger d'un ressortissant et ne saurait permettre de justifier de l'identité de l'intéressé. Et si la procédure de légalisation n'a pas pour objet d'attester du respect des conditions de fond des actes d'état-civil présentés ni de leur caractère authentique, mais seulement de la véracité de la signature et la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi, le préfet peut légalement refuser de prendre en compte un document qui ne serait pas légalisé ou dont la légalisation présenterait des anomalies.

7. M. B fait notamment valoir que la circonstance que le pavé de légalisation apposé par la direction générale des affaires juridiques et consulaires de Guinée ne soit pas renseigné au verso des documents produit est sans incidence dès lors que la légalisation par le consul de Guinée en France n'est pas remise en cause. Toutefois, ainsi que l'a relevé la cellule de fraude documentaire, la signature du magistrat ayant signé le jugement supplétif présenté par M. B comme justificatif de son identité n'a pas été légalisée par le consul de Guinée en France, ni par les services consulaires français en Guinée. Dans ces conditions, en se bornant à soutenir que le caractère incomplet de la légalisation résulterait d'un simple oubli et qu'il n'appartient pas au préfet d'apprécier la régularité juridique d'un acte d'état civil étranger, M. B ne remet pas sérieusement en cause l'analyse de la cellule de fraude documentaire. Dans ces conditions, le préfet de Meurthe-et-Moselle a pu estimer, sans faire une inexacte application des dispositions de l'article 47 du code civil et sans se croire, à tort, en situation de compétence liée, que les actes d'état civil fournis par le requérant étaient dépourvus de valeur probante.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

9. Pour délivrer un titre de séjour à M. B sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Meurthe-et-Moselle devait d'abord vérifier que ce dernier était dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire et avait été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans. Dès lors que le préfet a constaté que les actes d'état civil produits par le requérant ne permettaient pas d'établir son âge et, en conséquence, de justifier qu'il avait été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize et dix-huit ans, le préfet pouvait, pour ce seul motif, refuser la demande de titre de séjour présentée par le requérant sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de Meurthe-et-Moselle aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B ait sollicité un titre de séjour sur les fondements des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni que le préfet aurait examiné le droit au séjour de l'intéressé sur ces deux fondements. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de ces dispositions doivent être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

12. Il ressort des pièces du dossier que la présence en France de M. B, célibataire et sans enfant, est de trois ans seulement et qu'il a vécu la majeure partie de sa vie en dehors du territoire français. Il n'établit pas par ailleurs ne plus disposer d'attaches familiales dans son pays d'origine dans lequel, selon ses propres déclarations, vivent encore son père ainsi que deux sœurs plus jeunes que lui. Dans ces conditions, malgré les efforts d'intégration de l'intéressé, notamment par le suivi d'une formation professionnelle conduite avec sérieux et son engagement dans le sport, M. B ne saurait justifier d'une vie privée et familiale en France telle, qu'un refus de séjour serait contraire aux stipulations susmentionnées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, en refusant de délivrer un titre de séjour à M. B, le préfet de Meurthe-et-Moselle n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

13. Il résulte de ce qui précède que par les moyens qu'il invoque, M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 10 novembre 2021. Ses conclusions à fin d'annulation doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

15. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. B au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Marti, président,

M. Boulangé, premier conseiller,

M. Durand, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2022.

Le rapporteur,

P. BoulangéLe président,

D. Marti

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2200735

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