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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201303

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201303

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201303
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mai 2022, M. B A, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 février 2022 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travailler ou la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, subsidiairement de réexaminer sa situation dans le même délai après lui avoir délivré sous huit jours une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le versement de cette somme valant renonciation de Me Martin à l'indemnisation prévue par la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- le préfet a commis une erreur manifeste quant à l'appréciation de l'authenticité des documents justifiant de son état-civil et de sa nationalité ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'abstenant de procéder à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions de l'article L. 435-1 du même code ainsi que celles de l'article L. 423-23 du même code et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 septembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 25 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les observations de Me Martin représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, qui se déclare ressortissant guinéen né le 16 mai 2001, serait entré en France le 19 février 2018 avant d'être confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance en date du 5 mars 2018 du procureur de la République près le tribunal de grande instance de Nancy puis confié à ce même service jusqu'à sa majorité par un jugement en assistance éducative du juge des enfants près le tribunal de grande instance de Nancy en date du 13 mars 2018. À compter de la rentrée scolaire 2018/2019, l'intéressé a suivi une formation en CAP " opérateur logistique " au lycée Bertrand Schwartz de Pompey, a validé son diplôme en 2020 puis a suivi un second CAP " conducteur routier de marchandises ". Par un courrier du 25 novembre 2018 transmis le 21 mars 2019 à la préfecture de Meurthe-et-Moselle par l'intermédiaire du service de l'aide sociale à l'enfance du département, M. A a présenté une demande de titre de séjour que le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejetée par la décision attaquée du 14 février 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " À titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. À la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit les copies d'un jugement supplétif n° 151 du 12 janvier 2018 tenant lieu d'acte de naissance, d'un extrait d'acte de naissance n° 161 de l'année 2001 ainsi qu'une carte d'identité consulaire.

6. Sur le fondement de deux rapports d'examen technique documentaire réalisés les 21 février 2019 et 26 mai 2021 par un agent de l'antenne de Nancy de la cellule zonale fraude documentaire de la police aux frontières, le préfet a relevé, d'une part, que le jugement supplétif d'acte de naissance était irrégulier au motif qu'il ne comporte aucune motivation de la requête ni élément de procédure et en raison de son contenu laconique et de la circonstance qu'il ne fait pas mention de sa transcription dans un registre d'état civil guinéen, d'autre part, que l'extrait du registre d'état civil ne comporte pas l'intégralité des mentions prévues par les articles 175 et 183 du code civil guinéen et qu'il est invalidé par le prononcé du jugement supplétif établi en 2018. S'agissant de la carte d'identité consulaire, le préfet indique qu'elle a été établie au vu des documents précédents non probants. Enfin, le préfet relève que ces documents ne comportent pas la double légalisation leur permettant de produire un effet de droit auprès des autorités françaises. Toutefois, alors que le rapport d'examen technique ne mentionne aucune anomalie formelle affectant l'extrait d'acte de naissance photocopié présenté par le requérant, le préfet ne précise pas quelles informations prévues par l'article 175 du code civil guinéen alors en vigueur manqueraient. Par ailleurs, il ressort de cette photocopie qu'y figurent, d'une part, le nom et la fonction de l'officier d'état civil qui a recueilli la déclaration de naissance, d'autre part, les prénom, nom, date de naissance, commune de naissance et rang de naissance de l'enfant ainsi que les noms, prénoms, années de naissance, professions et domicile des père et mère de l'enfant, enfin, le nom et le prénom, le domicile et le lien de parenté avec l'enfant du déclarant. Ce document d'état civil comporte ainsi les mentions relatives aux personnes prévues par l'article 175 du code civil guinéen dans sa rédaction alors en vigueur. D'autre part, le rapport d'expertise de la police aux frontières ne relève ni anomalie, ni irrégularité susceptibles de remettre en question le formalisme du jugement supplétif du 12 janvier 2018, et le préfet, en se bornant à soutenir sans autre précision que cet acte ne présente ni motivation de la requête, ni élément de procédure, ne conteste pas utilement son authenticité et sa véracité, alors qu'il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux. Or, la seule circonstance que ce jugement supplétif a été établi de manière superfétatoire dès lors que la naissance de M. A avait fait en 2001 l'objet d'une déclaration auprès d'un officier d'état civil dans le délai légal prévu par le code civil guinéen, n'est pas, en l'absence d'autres éléments et alors que ses mentions sont concordantes avec celles de la copie d'extrait d'acte de naissance produit, de nature à établir une telle fraude. Enfin, l'absence de légalisation de ces actes, alors au surplus que le requérant présente des actes légalisés en cours d'instance, ne permet pas de remettre en cause la véracité des mentions de ces actes d'état civil.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié à l'aide sociale à l'enfance le 5 mars 2018 alors qu'il était âgé de seize ans. Il a préparé à compter de l'année scolaire 2018/2019, soit depuis plus de six mois à la date de l'arrêté attaqué, au lycée professionnel Bertrand Schwartz de Pompey un CAP " opérateur logistique " qu'il a validé en juin 2020, puis un CAP " conducteur routier de marchandises " à compter de l'année 2020/2021 au lycée professionnel des métiers Saint-Michel d'Art-sur-Meurthe. Le caractère sérieux du suivi de cette formation est attesté notamment par les bulletins scolaires produits qui notent les efforts et le travail fourni malgré des difficultés de compréhension. L'avis de la structure auprès de laquelle est accueilli M. A est favorable et il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant représenterait une menace pour l'ordre public. Enfin, il n'est pas établi qu'il entretiendrait des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine de nature à faire obstacle à l'attribution d'une carte de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il s'en suit que M. A est fondé à soutenir que c'est à tort que le préfet a rejeté la demande de titre de séjour qu'il avait présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, dans ces conditions, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'annuler la décision du 14 février 2022 portant refus de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, qui annule la décision de refus de titre de séjour et les décisions subséquentes, implique nécessairement, eu égard aux motifs sur lesquels il se fonde, que le préfet de Meurthe-et-Moselle délivre au requérant le titre de séjour sollicité. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais liés à l'instance :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Martin, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Martin de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er :L'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 14 février 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A une carte de séjour portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 (mille) euros à Me Martin, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Martin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Martin.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience publique du 4 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2022.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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