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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201919

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201919

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201919
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMARGUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête enregistrée le 7 juillet 2022 à 14 heures 46 et des mémoires complémentaires enregistrés le 12 juillet 2022, M. D B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2022 A lequel le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros A jour de retard, en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- les décisions contestées sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'incompétence ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- le préfet n'a pas procédé à un examen individuel complet de sa situation ;

- la décision contestée est entachée d'une erreur de droit et d'un défaut de base légale dès lors qu'il ne pouvait faire l'objet que d'une décision de transfert sur le fondement de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il n'a jamais été informé qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement vers l'Autriche et non vers son pays d'origine et n'a jamais été invité à formuler des observations ;

- la décision contestée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- il ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée est irrégulière dans la mesure où elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français qui est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée ;

A un mémoire en défense enregistré le 11 juillet 2022, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Gottlieb, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués A les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gottlieb, magistrat désigné,

- les observations de Me Marguet, avocat commis d'office représentant M. B, qui demande à ce que celui-ci soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, conclut aux mêmes fins que la requête, A les mêmes moyens, et précise que M. B a présenté le 8 juillet 2022 une demande de communication pour vérifier si ses empreintes ont été enregistrées sur la base de données Eurodac, ainsi qu'une nouvelle demande d'asile au centre de rétention administrative ; le préfet n'apporte pas la preuve de la publication de l'arrêté de délégation au signataire de l'arrêté attaqué ; le requérant a déposé une demande d'asile en Autriche et le préfet n'a pas répondu à sa demande de communication des résultats de la base de données Eurodac ; il n'a pas fait état de cette demande d'asile au cours de son audition A les services de police car il n'a pas été effectivement assisté d'un interprète, a directement conversé en anglais avec le fonctionnaire de police et n'a pas compris les questions qui lui ont été posées ; en tout état de cause, on ne lui a pas demandé si ses empreintes avait été relevées dans un autre pays de l'Union européenne ; sa carte de demandeur d'asile autrichienne constitue un élément matériel suffisant pour considérer qu'il aurait dû faire l'objet d'une procédure de transfert ; il a quitté l'Egypte en raison de son homosexualité, qui est attestée A l'attestation de son épouse, et reste sanctionnée de manière détournée dans son pays d'origine ; la motivation de l'interdiction de retour est lapidaire ; elle n'est justifiée ni dans son principe, ni dans sa durée, dès lors qu'il n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement et que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- les observations de M. B, assisté d'un interprète en langue arabe ;

- et les observations de Me Dussault, représentant le préfet de la Moselle, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense ; il admet qu'il ne sait pas si les empreintes du requérant ont été passées à la borne Eurodac à la suite de la demande qu'il a présentée en rétention, mais insiste sur le fait que M. B n'a jamais indiqué qu'il avait présenté une demande d'asile au cours de son audition A les services de police et qu'à cette occasion, c'est lui qui a demandé un interprète en langue anglaise ; la lecture du procès-verbal de cette audition démontre que M. C a répondu à toutes les questions qui lui ont été posées et qu'il n'a pas manifesté de difficultés de compréhension ; à la date d'édiction de l'arrêté contesté, le préfet ne disposait d'aucun élément permettant de penser que M. B avait présenté une demande d'asile en Autriche ; il est difficile de savoir si la carte présentée A le requérant vaut preuve d'une demande d'asile en Autriche dès lors qu'on ne sait pas quand cette carte a été délivrée et si elle est toujours en cours de validité ; la décision fixant le pays de destination ne méconnaît pas l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; l'attestation de son épouse n'est pas suffisamment circonstanciée et le requérant a indiqué qu'il avait sollicité auprès des autorités françaises la délivrance d'un visa touristique en se prévalant d'une réservation d'hôtel, ce qui interroge sur les motifs de son départ d'Egypte.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant égyptien né le 18 septembre 1976, déclare être entré en France le 28 mai 2022. A un arrêté du 5 juillet 2022, le préfet de la Moselle a fait obligation à M. B de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit, et l'a interdit de retour en France pendant une durée d'un an. Placé en rétention au centre de rétention administrative de Metz, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 19 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'avocat commis ou désigné d'office dans les cas prévus A la loi peut saisir le bureau d'aide juridictionnelle compétent au lieu et place de la personne qu'il assiste ou qu'il a assistée ". Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée A la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 portant application de la loi du 10 juillet 1991 : " () L'admission provisoire est (), soit sur une demande présentée sans forme A l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et compte tenu de l'urgence, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Il résulte des dispositions des articles L. 611-1, L. 611-2 et L. 621-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire A rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application des articles L. 621-1 et suivants, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre.

5. Toutefois, il y a lieu de réserver le cas de l'étranger demandeur d'asile. En effet, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Aussi, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises, mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de cet article L. 572-1.

6. Il ne ressort pas du procès-verbal d'audition en date du 5 juillet 2022 que M. B, qui a été interpellé à cette date en situation irrégulière, aurait indiqué aux services de police qu'il avait présenté une demande d'asile dans un pays de l'Union européenne. L'intéressé fait toutefois valoir qu'il a sollicité l'asile en Autriche le 22 mai 2022 et produit une carte de demandeur d'asile à son nom délivrée A les autorités autrichiennes. Le préfet de la Moselle, qui n'a pas répondu à la demande du requérant, présentée le 8 juillet 2022 alors qu'il était placé en rétention administrative, tendant à qu'il soit procédé à la comparaison de ses empreintes à la borne Eurodac, ne conteste sérieusement pas l'authenticité de ce document et n'établit pas que la demande d'asile de l'intéressé aurait été définitivement rejetée A les autorités autrichiennes. Il en résulte que la situation de M. B, qui doit être regardé comme ayant la qualité de demandeur d'asile à la date de l'arrêté en litige, n'entrait pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 de ce code. A suite, en prenant une obligation de quitter le territoire français à l'encontre de M. B, le préfet de la Moselle a commis une erreur de droit.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 5 juillet 2022 A lequel le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, ainsi que, A voie de conséquence, des décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

9. En application de ces dispositions, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, immédiatement, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a toutefois pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. A suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que M. B obtienne définitivement l'aide juridictionnelle et que Me Marguet, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Marguet de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E:

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 5 juillet 2022 du préfet de la Moselle est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et que Me Marguet renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Marguet, avocat de M. B, une somme de 1 000 (mille) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 (mille) euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Moselle.

Lu en audience publique le 12 juillet 2022 à 16 heures 15.

Le magistrat désigné,

R. Gottlieb La greffière,

L. Stupar

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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