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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203199

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203199

mardi 15 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203199
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCHAIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 novembre 2022 à 19 heures 08, M. A C, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 5 septembre 2022 par lequel la préfète de la Meuse a fixé son pays de destination en application d'une interdiction judiciaire du territoire français ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Meuse de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'auteur de la décision contestée est incompétent ;

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- la décision contestée ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2022, la préfète de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marini, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Chaïb, avocate commise d'office, représentant M. C qui sollicite le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. M. C était incarcéré et a été libéré le 8 novembre dernier. Il fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire. La décision fixant le pays de destination est insuffisamment motivée et ne fait état d'aucune information sur la situation du requérant. Ce dernier n'a pas pu faire valoir ses observations avant l'adoption de la décision contestée. En Tunisie, il vendait de l'alcool avec ses frères et pour cette raison il a eu des problèmes avec des islamistes ;

- et les observations de M. E, représentant la préfète de la Meuse, qui indique que l'arrêté contesté est motivé en droit et rappelle la condamnation de M. C et qu'il n'établit pas être exposé à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays. Il a été informé avant l'adoption de la décision contestée mais n'a pas produit d'observations. Le requérant n'a jamais fait état de menaces et n'a pas demandé l'asile.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien est entré France à une date inconnue. Par un jugement du 17 décembre 2021, le tribunal judiciaire de Troyes a condamné M. C à une peine d'interdiction judiciaire du territoire français de trois ans. Par un arrêté du 5 septembre 2022, dont le requérant demande l'annulation, la préfète de la Meuse a fixé le pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par M. Christian Robbe-Grillet, secrétaire général de la préfecture, auquel la préfète de la Meuse a, par un arrêté du 13 octobre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, délégué sa signature à l'effet de signer notamment les décisions en matière d'éloignement des étrangers. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit, dès lors, être écarté.

5. En deuxième lieu, aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'impose au préfet de notifier une décision fixant le pays de destination à son destinataire par l'intermédiaire d'un interprète ou dans une langue qu'il comprend. Ainsi, les conditions de notification d'une telle décision n'ont d'incidence que sur les voies et délais de recours contentieux mais n'affectent pas sa légalité. Le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué a été notifié en l'absence d'un interprète est, par suite, sans incidence sur la légalité de la décision fixant le pays de destination et doit ainsi être écarté.

6. En troisième lieu, l'arrêté contesté vise l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il mentionne que le requérant est né en Tunisie, précise qu'il n'établit pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine et qu'il sera éloigné à destination du pays dont il a la nationalité ou dans lequel il est légalement admissible. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

7. En quatrième lieu, lorsque le préfet prend à l'encontre d'un étranger une décision fixant son pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire de territoire à laquelle ce dernier a été condamné, une telle décision, qui n'est pas prise pour l'exécution d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, a le caractère d'une mesure de police devant être motivée et demeure soumise aux dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Ces dispositions font obligation à l'autorité administrative, préalablement à l'intervention de mesures de police, de mettre à même la personne intéressée de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales en ayant la faculté de se faire assister par un conseil de son choix. Ces garanties procédurales ne peuvent être écartées que dans les cas énumérés aux 1° à 4° de l'article L. 121-2, et en particulier " en cas d'urgence " ou " lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ".

8. Il ressort des pièces du dossier que par des courriers des 28 avril 2022 et 1er septembre 2022, notifiés respectivement les 3 mai et 2 septembre 2022, la préfète de la Meuse a informé M. C de ce qu'à l'issue de sa détention, en application de l'interdiction judiciaire du territoire français, il serait éloigné à destination du pays dont il a la nationalité et l'a invité à produire des observations. M. C n'établit pas, et n'allègue pas, avoir produit des observations en retour ou en avoir été empêché. Dans ces conditions, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

9. En cinquième lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'éloignement de M. C est la conséquence nécessaire de l'interdiction du territoire français prononcée à son encontre par le jugement du tribunal judiciaire de Troyes précité, dont il ne ressort d'aucune des pièces du dossier qu'il serait frappé d'appel, et qui emporte de plein droit cette mesure d'éloignement, dont la préfète était tenu d'assurer l'exécution. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté comme étant inopérant.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

11. M. C fait valoir, sans l'établir, qu'il serait menacé en cas de retour en Tunisie parce qu'il a vendu de l'alcool avec ses frères et serait ainsi entré en conflit avec des islamistes. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

14. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. C au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfère de la Meuse.

Lu en audience publique le 15 novembre 2022 à 15h35.

La magistrate désignée,

C. B

La greffière

M. D

La République mande et ordonne à la préfète de la Meuse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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