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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300295

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300295

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300295
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 janvier 2023, M. A B, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour ainsi que l'arrêté du 29 novembre 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour d'un an portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou " travailleur temporaire " l'autorisant à travailler dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, en tout état de cause, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour d'une durée minimale de six mois l'autorisant à travailler et comportant son identité complète et sa nationalité dépourvue de la mention " X se disant ", sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Jeannot, avocate de M. B, de la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

- elles sont entachées d'incompétence de l'auteur de l'acte.

En ce qui concerne la décision portant refus implicite de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet n'a pas examiné sa situation sur le fondement de ces dispositions et qu'il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour.

En ce qui concerne la décision portant refus exprès de titre de séjour :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 47 du code civil dès lors que le préfet n'a pas examiné sa situation sur le fondement de ces dispositions et qu'il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre sur le fondement de ces dispositions ;

- le préfet ne reverse pas la présomption de validité de ses actes d'état civil ;

- elle est entachée d'erreurs de droit dès lors que le préfet a estimé pouvoir refuser cette demande au seul motif qu'il ne justifierait pas de son identité et qu'il appartenait à l'administration de se placer au jour de la demande de titre de séjour afin d'apprécier son droit au séjour ;

- les autorités administratives françaises ne peuvent remettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère hormis le cas où le document aurait un caractère frauduleux ;

- le préfet a entaché sa décision d'une erreur de droit et d'un détournement de pouvoir en allongeant de manière excessive la durée de l'instruction de la demande de titre de séjour et ainsi se prévaloir d'une situation qu'il a lui-même créée ;

- le rapport de la police de l'air et des frontières doit être écarté des débats ;

- le préfet s'est cru en situation de compétence liée vis-à-vis de ce rapport ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision sur sa situation personnelle et familiale ;

- il appartenait au préfet de s'estimer saisi d'une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-1 ou L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison du retard dans l'instruction de la demande lequel est imputable au préfet ;

- elle est entachée d'erreurs de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sur le fondement des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une méconnaissance de ces stipulations ainsi que des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une méconnaissance de l'autorité de la chose jugée par l'arrêté rendu le 8 novembre 2022 par la Cour administrative d'appel de Nancy qui avait annulé la décision portant obligation de quitter le territoire français en raison de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle était susceptible d'avoir sur sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 6 de la directive du 16 décembre 2008, dès lors que le préfet s'est estimé, à tort, en situation de compétence liée pour prendre à son encontre une décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale et a des conséquences manifestement excessives sur sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fabas, conseillère,

- les observations de Me Jeannot, représentant M. B.

Une note en délibéré a été produite le 17 mai 2023 par Me Jeannot pour M. B et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant malien, est né le 1er avril 2003 et entré en France le 22 octobre 2018, selon ses déclarations. Par un jugement en assistance éducative du 28 décembre 2018, il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité. Il a sollicité, le 3 décembre 2021, la délivrance d'un titre de séjour auprès du préfet de Meurthe-et-Moselle. Par un arrêté du 29 novembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté ainsi que la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur sa demande de titre.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de refus de séjour :

2. Si le silence gardé par l'administration fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation de la décision par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a implicitement refusé de délivrer à M. B le titre de séjour qu'il sollicitait doivent être regardées comme dirigées contre l'arrêté du 29 novembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 29 novembre 2022 :

3. D'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente les documents justifiant de son état civil et de sa nationalité () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié. En outre, en cas de contestation, par l'administration, de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

6. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. B, le préfet de Meurthe-et-Moselle s'est fondé sur la circonstance qu'il existait un doute sur l'authenticité et les conditions d'obtention des documents d'état civil produits par l'intéressé au motif, notamment, qu'un rapport d'examen technique documents du 19 avril 2022 avait conclu que les documents de M. B n'était pas recevables.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B a produit à l'appui de sa demande de titre de séjour un acte de naissance établi le 13 juillet 2021, un jugement supplétif d'acte de naissance du 30 avril 2021, un extrait d'acte de naissance établi le 28 octobre 2021, un certificat de nationalité établi le 2 novembre 2021 et une carte d'identité consulaire délivrée le 30 septembre 2021. Si le préfet fait valoir que les documents ne sont pas recevables et sont ainsi dépourvus de toute valeur, le préfet n'établit ni même n'allègue que le jugement supplétif serait frauduleux. Ce jugement supplétif, dont le caractère frauduleux n'est pas établi, était suffisant pour démontrer l'identité de M. B. Au surplus, les mentions de ce jugement sont corroborées par le certificat de nationalité et la carte d'identité consulaire produits par l'intéressé, dont l'authenticité n'a pas été remise en cause par le rapport d'examen technique documentaire du 19 avril 2022. Enfin, la circonstance que les autorités maliennes n'aient pas répondu à la demande d'avis formulé par le préfet quant à l'authenticité des documents présentés par M. B n'est pas de nature à faire présumer que ces documents ne seraient pas authentiques. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que le préfet n'a pas renversé la présomption d'authenticité des actes d'état civil et que c'est à tort qu'il a estimé que l'intéressé ne justifiait ni de son état civil ni de sa nationalité et a refusé de lui délivrer, pour ce motif, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 422-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 29 novembre 2022 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, celles lui faisant obligation de quitter sans délai le territoire français, fixant son pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Le présent jugement, par lequel le tribunal fait droit aux conclusions à fin d'annulation présentées par M. B, n'implique cependant pas, eu égard au motif d'annulation ci-dessus énoncé, que l'administration prenne une nouvelle décision dans un sens déterminé. Par suite, les conclusions du requérant tendant à ce que lui soit délivré un titre de séjour doivent être rejetées. Il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement. En application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a également lieu d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer immédiatement à M. B une autorisation provisoire de séjour comportant une autorisation d'exercer une activité professionnelle et sur laquelle figure l'identité et la nationalité de M. B, dépourvue de la mention " X se disant ", valable jusqu'à ce qu'il ait de nouveau statué sur sa demande. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Jeannot, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Jeannot de la somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 29 novembre 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé à M. B la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour comportant une autorisation d'exercer une activité professionnelle et sur laquelle figure l'identité et la nationalité de M. B, dépourvue de la mention " X se disant " valable jusqu'à ce qu'il ait de nouveau statué sur sa demande.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à Me Jeannot en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Jeannot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Jeannot et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Fabas, conseillère,

- M. Bastian, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2023.

La rapporteure,

L. Fabas

Le président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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