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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300715

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300715

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300715
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mars 2023, M. A B, représenté par Me Boussoum, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 décembre 2022 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé sa révocation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de le réintégrer dans ses fonctions à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la procédure est irrégulière et méconnaît les droits de la défense dès lors que l'administration n'a pas transmis ses dossiers individuel et disciplinaire, qu'elle ne lui a pas indiqué les faits qui lui sont reprochés et qu'elle n'a pas différé la tenue du conseil de discipline du 28 avril 2022 en dépit de son état de santé ;

- la matérialité des faits reprochés n'est pas établie ;

- les faits relatifs à une prétendue exhibition sexuelle, retenus par l'administration, ne sont pas constitutifs d'une faute ;

- la sanction qui lui a été infligée est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 ;

- le décret n° 95-654 du 9 mai 1995 ;

- l'arrêté du 6 juin 2006 portant règlement général d'emploi de la police nationale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Philis,

- et les conclusions de Mme Cabecas, rapporteure publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a intégré la police nationale en qualité de gardien de la paix le 1er février 2002. Il a été affecté à la circonscription de sécurité publique (CSP) de Nancy à compter du 1er septembre 2010. Le 15 avril 2021, le contrôleur général, directeur départemental de la sécurité publique de Meurthe-et-Moselle, a saisi le commissaire divisionnaire fonctionnel, adjoint au chef du service de voie publique de la CSP de Nancy, du comportement de M. B et lui a confié le soin de diligenter une enquête administrative. Dans ce cadre, par un arrêté du 20 avril 2021, M. B a été suspendu de ses fonctions le 24 juin 2021. Les conclusions de l'enquête administrative ont conduit l'administration à engager une procédure disciplinaire à l'encontre de ce dernier. Après avis favorable du conseil de discipline, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, par un arrêté du 21 décembre 2022, révoqué l'intéressé de ses fonctions. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 532-4 du code général de la fonction publique : " Le fonctionnaire à l'encontre duquel une procédure disciplinaire est engagée a droit à la communication de l'intégralité de son dossier individuel et de tous les documents annexes. / L'administration doit l'informer de son droit à communication du dossier. / () ". Aux termes de l'article 1er du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat : " L'administration doit dans le cas où une procédure disciplinaire est engagée à l'encontre d'un fonctionnaire informer l'intéressé qu'il a le droit d'obtenir la communication intégrale de son dossier individuel et de tous les documents annexes et la possibilité de se faire assister par un ou plusieurs défenseurs de son choix. / Les pièces du dossier et les documents annexes doivent être numérotés. " Aux termes de l'article 4 de ce décret : " () / Ce conseil peut décider, à la majorité des membres présents, de renvoyer à la demande du fonctionnaire ou de son ou de ses défenseurs l'examen de l'affaire à une nouvelle réunion. Un tel report n'est possible qu'une seule fois. " Aux termes de l'article 5 de ce même décret : " () / Le rapport établi par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire ou par un chef de service déconcentré ayant reçu délégation de compétence à cet effet et les observations écrites éventuellement présentées par le fonctionnaire sont lus en séance. / () ".

3. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. B a été informé de son droit à obtenir la communication de l'intégralité de son dossier individuel avant la date du 27 janvier 2022 à laquelle devait se réunir la commission administrative paritaire interdépartementale Grand Est, compétente en matière disciplinaire à l'égard des fonctionnaires du corps d'encadrement et d'application de la police nationale. Cette dernière a toutefois décidé de renvoyer l'examen du dossier disciplinaire de l'intéressé à une date ultérieure afin de lui permettre d'en prendre connaissance dans des délais suffisants pour préparer sa défense, compte tenu d'un changement d'adresse postale. Par un courrier du 29 mars 2022, reçu le 1er avril 2022, M. B a de nouveau été informé de son droit à la communication de son dossier en vue de sa convocation à une nouvelle séance de cette commission, prévue le 28 avril 2022. En dépit des nombreuses démarches entreprises par l'administration pour l'inviter à consulter son dossier, y compris en fixant un rendez-vous à son domicile, M. B n'a donné suite à aucune de ces sollicitations. En raison de cette inertie, la commissaire de police, cheffe du service de voie publique de la CSP de Nancy, a dressé deux procès-verbaux de carence, dont la teneur n'est pas contestée par M. B. Par les pièces qu'il produit, le requérant ne démontre pas davantage avoir été empêché de donner suite aux invitations de son administration à consulter son dossier. Dans ces conditions, M. B, qui n'a pas effectué les diligences nécessaires pour obtenir la communication de son dossier, n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été irrégulièrement privé d'une garantie tirée du défaut de consultation de son dossier. Pour les mêmes motifs, et alors qu'aucune disposition n'impose la communication du rapport de l'autorité disciplinaire lu en séance du conseil de discipline, il ne peut pas davantage soutenir qu'il n'a pas été informé des faits qui lui sont reprochés.

4. D'autre part, si M. B se prévaut du caractère irrégulier de la procédure préalable à l'arrêté attaqué, faute pour l'administration d'avoir reporté la séance du 28 avril 2022, alors que son état de santé faisait obstacle à sa comparution, la production d'un courriel, envoyé deux heures avant la tenue du conseil de discipline, n'est pas de nature à établir une telle impossibilité. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier qu'il a déjà bénéficié d'un report à sa demande, permis à une seule reprise par l'article 4 du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984, qu'il a été informé de la possibilité de présenter des observations écrites et de se faire représenter en séance dans le courrier de convocation devant le conseil de discipline, faculté qu'il n'a pas entendu utiliser. Dès lors, il ne peut sérieusement soutenir que l'absence de renvoi de l'affaire aurait entaché la procédure d'irrégularité et méconnu les droits de la défense.

5. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure, pris en toutes ses branches, doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code général de la fonction publique : " L'agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. " Aux termes de l'article R. 434-14 du code de la sécurité intérieure : " () / Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d'une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération. " Aux termes de l'article 29 du décret susvisé du 9 mai 1995 fixant les dispositions communes applicables aux fonctionnaires actifs des services de la police nationale : " Le fonctionnaire actif des services de la police nationale doit, en tout temps, qu'il soit ou non en service, s'abstenir en public de tout acte ou propos de nature à porter la déconsidération sur le corps auquel il appartient ou à troubler l'ordre public. " Aux termes de l'article 30 de ce même décret : " Le fonctionnaire actif des services de la police nationale, quelle que soit sa position, ne peut exercer une activité de nature à jeter le discrédit sur la fonction ou à créer une équivoque préjudiciable à celle-ci. / () ". Aux termes de l'article 113-10 du règlement général d'emploi de la police nationale annexé à l'arrêté susvisé du 6 juin 2006 : " () En tout temps, en service ou hors service, ils s'abstiennent, en public, de tout acte ou propos de nature à porter la déconsidération sur l'institution à laquelle ils appartiennent. / () ".

7. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire sont établis au vu de l'ensemble des éléments versés au dossier et, dans l'affirmative, s'ils présentent un caractère fautif de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

8. Par ailleurs, en principe, l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose à l'administration comme au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'un jugement devenu définitif, tandis que la même autorité ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Une décision rendue en dernier ressort présente à cet égard un caractère définitif, même si elle peut encore faire l'objet d'un pourvoi en cassation ou est effectivement l'objet d'un tel pourvoi et si, par suite, elle n'est pas irrévocable.

9. Pour prononcer la sanction de révocation litigieuse à l'encontre de M. B, le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est fondé sur des faits de violence conjugale commis le 19 mars 2017, ainsi que des faits d'exhibition sexuelle commis à plusieurs reprises, entre le 20 mai 2020 et le 12 avril 2021, ainsi que sur son inertie à rendre compte de la procédure pénale dont il a fait l'objet à sa hiérarchie, les négligences commises dans la transmission de ses arrêts de travail et le manque de respect, sous l'emprise d'un état alcoolique, dont il a fait preuve à l'égard de collègues le 14 février 2021.

10. Par un premier jugement du 3 décembre 2020, devenu définitif, le tribunal correctionnel de Nancy a reconnu M. B coupable des faits de violence conjugale commis le 19 mars 2017 et l'a condamné à une peine d'emprisonnement de trois mois avec sursis. Par un second jugement du 21 mai 2021, devenu définitif, le tribunal correctionnel de Nancy l'a également reconnu coupable des faits d'exhibition sexuelle commis le 20 mai 2020 et sur la période du 1er novembre 2020 au 12 avril 2021 à Nancy, ainsi que le 10 avril 2021 à Essey-lès-Nancy, a prononcé à son encontre un suivi socio-judiciaire pour une durée d'un an assorti notamment d'une peine complémentaire d'interdiction de détenir ou de porter une arme soumise à autorisation pour une durée de cinq ans et a ordonné son inscription au fichier national automatisé des auteurs d'infractions sexuelles. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier, en particulier de son audition du 25 août 2021, dans le cadre de l'enquête administrative, que M. B a reconnu avoir manqué à son obligation de rendre compte à sa hiérarchie des procédures judiciaires en cours et avoir manqué de respect à des collègues en tenant des propos injurieux dans un contexte difficile de séparation le 14 février 2021. En outre, l'intéressé ne conteste pas les éléments produits en défense relatifs à ses négligences dans la transmission de ses arrêts de travail. S'il invoque le retentissement psychologique de la pathologie dont il souffre, à l'origine de ces négligences, cette circonstance, au demeurant non établie, est sans incidence sur la légalité de la décision, l'expertise psychiatrique réalisée sur l'intéressé dans le cadre de l'instance pénale ayant conclu à l'absence de trouble psychique de nature à abolir le discernement. Dans ces conditions, alors que le comportement de M. B, a fait l'objet d'une médiatisation ayant eu pour effet de jeter le discrédit sur l'administration, l'ensemble des griefs retenus par le ministre de l'intérieur et des outre-mer sont établis et constituent des manquements graves et caractérisés aux obligations mentionnées au point 6 notamment aux obligations d'exemplarité et de dignité auxquelles sont astreints les fonctionnaires de police. Par suite, l'autorité investie du pouvoir disciplinaire n'a pas inexactement qualifié les faits en retenant leur caractère fautif.

11. En vertu de l'article L. 533-1 du code général de la fonction publique, reprenant les dispositions de l'article 66 de la loi susvisée du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, les sanctions disciplinaires susceptibles d'être infligées aux fonctionnaires de l'Etat sont réparties en quatre groupes. La sanction de révocation relève du quatrième groupe.

12. A supposer même que les états de service de M. B étaient satisfaisants, l'administration n'a pas pris, eu égard à la gravité des fautes commises par cet agent, une sanction disproportionnée en le révoquant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 21 décembre 2022 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée, pour information, à la préfète de la zone de défense et de sécurité Est.

Délibéré après l'audience publique du 20 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

Mme Bourjol, première conseillère,

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

La rapporteure,

L. Philis

Le président,

O. Di CandiaLa greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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