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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301139

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301139

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301139
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCORSIGLIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 13 avril et 3 septembre 2023, M. B A, représenté par Me Corsiglia, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 10 mars 2023 portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné ;

3°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer le titre de séjour qu'il sollicitait dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dès notification du jugement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil, Me Corsiglia sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ou, dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, à lui verser cette somme directement.

Il soutient que :

- l'auteur des décisions est incompétent ;

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- le préfet ne renverse pas la présomption d'authenticité attachée à ses documents d'état civil ;

- le préfet ne pouvait lui opposer la décision prise par le directeur des services de greffe judiciaires du tribunal judiciaire de Nancy pour estimer que ses actes d'état civil ne présentaient pas un caractère probant ;

- la seule circonstance qu'il continue à entretenir des contacts téléphoniques avec certains membres de sa famille qui vivent toujours dans son pays d'origine n'est pas suffisante pour lui refuser la délivrance d'un titre de séjour dès lors que sa situation doit être appréciée dans sa globalité ;

- il justifie de motifs exceptionnels de nature à ce qu'il soit admis exceptionnellement au séjour.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision doit être annulée par voie de conséquence de la décision portant refus de séjour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision doit être annulée par voie de conséquence des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 juin 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau de l'aide juridictionnelle du 14 avril 2023.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Di Candia, président-rapporteur, a été entendu à l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant malien né le 2 mai 2004, est entré en France le 28 octobre 2018, selon ses déclarations. Par une ordonnance de placement provisoire du 2 novembre 2018, l'intéressé a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de l'Isère. Par un jugement en assistance éducative du tribunal de grande instance de Nancy du 17 décembre 2018, il a été ensuite confié aux services de l'aide sociale à l'enfance de Meurthe-et-Moselle jusqu'à sa majorité. Par un courrier du 23 mars 2022, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour auprès de la préfecture de Meurthe-et-Moselle. Par un arrêté du 10 mars 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Par une décision du 14 avril 2023, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nancy a admis M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne la présomption d'authenticité des actes d'état civil :

4. Aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente les documents justifiant de son état civil et de sa nationalité () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié. En outre, en cas de contestation, par l'administration, de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

6. A l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un jugement supplétif d'acte de naissance du 5 juin 2020, un acte de naissance du 12 juin 2020, un certificat de nationalité du 23 octobre 2020, une carte d'identité consulaire du 22 janvier 2020 ainsi qu'un certificat de nationalité malienne du 7 avril 2021. Si le préfet, en s'appuyant sur les conclusions de l'expertise documentaire du 4 février 2021, a estimé que le jugement supplétif était irrégulier, il n'établit ni même n'allègue que le jugement supplétif serait frauduleux. Or, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux. Au surplus, sur le fondement d'un rapport d'examen technique documentaire réalisé par le service territorial de la police aux frontières de Nancy, le préfet a estimé que le jugement supplétif d'acte de naissance était irrégulier au motif que les informations relatives à l'enfant et aux parents étaient incomplètes au regard de l'article 125 du code des personnes et de la famille malien et que la date de naissance ne respecte pas les conditions fixées par l'article 126 de ce code. Or le préfet ne précise pas quelles sont les mentions qui seraient manquantes, alors au demeurant qu'il n'établit pas que l'article 125 invoqué du code des personnes et de la famille malien serait applicable aux jugements supplétifs tenant lieu d'acte de naissance et que le document produit ne constitue qu'un extrait de jugement supplétif. Enfin, les mentions de ce jugement sont corroborées par le certificat de nationalité et la carte d'identité consulaire produits par l'intéressé, dont l'authenticité n'a pas été remise en cause par le rapport d'examen technique documentaire du 28 décembre 2022, celui-ci s'étant borné à relever que ces documents étaient dépourvus de force probante s'ils n'étaient pas accompagnés de l'acte de naissance ayant permis leur délivrance. Dans ces conditions, et alors même que les autres documents produits par M. A comportaient des incohérences, ces seuls documents suffisent à établir l'état civil de M. A. Dès lors, ce dernier est fondé à soutenir que le préfet n'a pas renversé la présomption d'authenticité des actes d'état civil et que c'est à tort qu'il a estimé que l'intéressé ne justifiait ni de son état civil ni de sa nationalité et a refusé de lui délivrer, pour ce motif, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 422-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que M. A est fondé à soutenir que le préfet de Meurthe-et-Moselle a entaché sa décision d'une erreur de droit en considérant que les actes d'état civil produits n'étaient pas authentiques.

En ce qui concerne le droit au séjour :

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions citées au point précédent avant l'expiration de l'année qui suit son dix-huitième anniversaire a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance le 17 décembre 2018, soit à l'âge de 14 ans et 7 mois. L'intéressé justifie suivre sérieusement une formation dès lors qu'il a suivi en 2021-2022 une première année de CAP monteur d'installateur sanitaires, durant laquelle il a obtenu de bons résultats avec une moyenne générale annuelle de 12,90. Il a été admis en deuxième année où il a à nouveau obtenu une moyenne générale annuelle de 14,12 pour le premier semestre et les encouragements du conseil de classe. En outre, le rapport de fin de minorité et la dernière évaluation par le travailleur social, réalisée à l'appui de son contrat jeune majeur, le décrivent comme un jeune courageux qui fait preuve de persévérance face aux difficultés rencontrées, agréable et acteur de son projet. Si le préfet fait valoir que le requérant entretient toujours des contacts téléphoniques avec sa mère et sa grand-mère qui vivent toujours dans son pays d'origine, cette circonstance n'est pas suffisante, à elle-seule, pour estimer que M. A ne remplit pas les autres conditions de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que le préfet aurait dû faire une évaluation globale des conditions posées par ces dispositions. Dès lors, M. A remplissait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions citées au point précédent.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 10 mars 2023 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, les décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de destination.

Sur les conclusions d'injonction sous astreinte :

11. Il ne résulte pas de l'instruction que des éléments de fait ou de droit nouveaux justifieraient que l'autorité administrative oppose une nouvelle décision de refus. Par suite, eu égard au motif d'annulation ci-dessus retenu, le présent jugement implique nécessairement que cette autorité délivre à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Les dispositions précitées de l'article L. 423-22 n'implique toutefois pas que cette carte de séjour mentionne une autorisation de travailler. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de délivrer ce titre dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer immédiatement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Corsiglia, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Corsiglia de la somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. A tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 10 mars 2023 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'Etat versera à Me Corsiglia une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Corsiglia renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Corsiglia.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

Mme Bourjol, première conseillère,

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

Le président-rapporteur,

O. Di Candia

L'assesseure la plus ancienne,

A. Bourjol, Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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