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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301417

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301417

mardi 23 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301417
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 5 mai 2023 et le 22 mai 2023, M. A C, demande au tribunal, d'annuler l'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 4 mai 2023 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel il peut être reconduit et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de trente-six mois.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen individualisé de sa situation ;

- l'auteur de la décision est incompétent ;

- la décision méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- l'auteur de la décision est incompétent ;

- la décision doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- l'auteur de la décision est incompétent ;

- la décision doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- l'auteur de la décision est incompétent ;

- la décision doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction ;

- la décision porte une atteinte disproportionnée au principe de circulation ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 mai 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Durand, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Durand, magistrat désigné,

- les observations de Me Grandhaye, avocate commise d'office, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,

- les observations de M. C, assisté par un interprète en langue albanaise,

- et les observations de Me Morel, représentant le préfet de Meurthe-et-Moselle, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant albanais né le 15 mars 1989, est entré sur le territoire français au cours de l'année 2013 et s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire, le 18 décembre 2013. Le 16 février 2023, il a été mis fin à cette protection au regard de sa situation pénale. Par arrêté du 4 mai 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle a obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et prononcé à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois. M. C, placé en rétention, demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun :

2. Par un arrêté n°22.BCI.26 du 8 août 2022, publié au recueil des actes administratifs de Meurthe-et-Moselle le même jour, le préfet de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer les décisions relevant des attributions de l'Etat, à l'exception des arrêtés de conflit. Par suite, M. B, signataire de l'arrêté contesté, était compétent pour signer les décisions en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision contestée vise les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que M. C s'est vu retirer le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, le 16 février 2023. La décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision contestée que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation de M. C.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. C est devenus hémiplégique à la suite d'un accident vasculaire cérébrale survenu en 2008 générant une perte partielle de la faculté d'expression et de compréhension. Si l'intéressé, par les éléments qu'il produit, justifie de la réalité de sa pathologie, il ne produit aucun élément de nature à justifier qu'il bénéfice d'une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et dont il serait privé en cas de retour en Albanie. Par suite, en l'état des pièces du dossier le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. C soutient qu'il réside régulièrement en France depuis dix ans et qu'il est hébergé chez sa mère qui est régulièrement admise au séjour dans ce pays. Toutefois, l'intéressé est célibataire et sans enfant et ne justifie pas avoir développé un réseau amical ou une activité professionnelle en France. Par ailleurs, il a été condamné, notamment, pour des faits de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant par huit jours, récidive et violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité, à une peine de sept mois d'emprisonnement, par jugement du 25 janvier 2019 du tribunal correctionnel de Nancy, et a été écroué à la maison d'arrêt de Nancy-Maxéville le 24 février 2022. Par un second jugement du 26 juillet 2022, le tribunal correctionnel de Nancy a condamné l'intéressé à dix mois d'emprisonnement pour détention non autorisée de stupéfiants et remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d'argent ou objet de détenu. Dans ces conditions, en dépit de la durée non contestée de sa présence sur le territoire, compte tenu des conditions du séjour en France de M. C et eu égard à la menace pour l'ordre public que constitue sa présence, le préfet n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision lui retirant son titre de séjour a été prise et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

9. Le requérant n'établissant pas l'illégalité de la décision du préfet de Meurthe-et-Moselle l'obligeant à quitter le territoire français, il n'est pas fondé à soutenir que la décision portant refus de délai de départ volontaire est illégale en raison de l'illégalité de cette précédente décision.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

11. Aux termes de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le bénéfice de la protection subsidiaire est accordé à toute personne qui ne remplit pas les conditions pour se voir reconnaître la qualité de réfugié mais pour laquelle il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'elle courrait dans son pays un risque réel de subir l'une des atteintes graves suivantes :/ 1° La peine de mort ou une exécution ; / 2° La torture ou des peines ou traitements inhumains ou dégradants ; / 3° S'agissant d'un civil, une menace grave et individuelle contre sa vie ou sa personne en raison d'une violence qui peut s'étendre à des personnes sans considération de leur situation personnelle et résultant d'une situation de conflit armé interne ou international. ".

12. Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou aux articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Toutefois, ainsi qu'il ressort de l'arrêt du 15 avril 2021 de la Cour européenne des droits de l'homme K.I. contre France (n° 5560/19), le fait que la personne ait la qualité de réfugié est un élément qui doit être particulièrement pris en compte par les autorités. Dès lors, la personne à qui le statut de réfugié a été retiré, mais qui a conservé la qualité de réfugié, ne peut être éloignée que si l'administration, au terme d'un examen approfondi de sa situation personnelle prenant particulièrement en compte cette qualité, conclut à l'absence de risque pour l'intéressé de subir un traitement prohibé par les stipulations précitées dans le pays de destination.

13. Il ressort des pièces du dossier et des déclarations faites par M. C lors de l'audience que l'intéressé, de nationalité albanaise, s'est vu octroyer le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 18 décembre 2013, au motif qu'il avait été victime de faits de vengeance de la part des membres d'une autre famille en lien avec des activités de trafic de stupéfiants. Par décision du 16 février 2023, le bénéfice de cette protection lui a été retiré au motif que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. L'intéressé soutient que les risques ayant justifié son admission au bénéfice de la protection subsidiaire demeurent et qu'un retour en Albanie l'expose à des traitements inhumains ou dégradants. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les menaces ayant conduit l'OFPRA à accorder à M. C le bénéfice de la protection subsidiaire ont disparu. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la décision en litige méconnaît les stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en tant qu'elle fixe l'Albanie comme pays de destination.

14. Il résulte de ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté en litige en tant qu'il fixe l'Albanie comme pays de destination.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

16. Il ressort des pièces du dossier que M. C a résidé régulièrement en France pendant près de dix ans, du 18 décembre 2013 au 16 février 2023. L'intéressé n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement et justifie du séjour régulier en France de sa mère. Dans ces circonstances, bien que, comme il l'a été dit, son comportement constitue une menace pour l'ordre public, le préfet de Meurthe-et-Moselle a commis une erreur d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois.

17. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 4 mai 2023, en tant qu'il prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de trente-six mois.

D E C I D E :

Article 1 : L'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 4 mai 2023 est annulé en tant seulement qu'il fixe l'Albanie comme pays de destination et prononce à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Lu en audience publique le 23 mai 2023 à 14 heures 55.

Le magistrat désigné

F. Durand

La greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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