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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303182

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303182

jeudi 1 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303182
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er novembre 2023, Mme A D, représentée par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 septembre 2023 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou une autorisation provisoire de séjour ou, à tout le moins, de réexaminer sa situation, et, dans l'attente, de lui délivrer sous huit jours une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son avocate, Me Martin, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Martin s'engage à renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- sa requête est recevable ;

- la décision est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il n'est pas garantie que sa fille puisse bénéficier d'un traitement en cas de retour dans son pays d'origine compte tenu de ses faibles revenus ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la mesure d'éloignement porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'elle est de nationalité géorgienne, et non russe.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 décembre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés et que le moyen tiré de ce que la décision fixant la Russie comme pays de destination constitue une erreur de plume sans incidence sur la légalité de la décision.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Di Candia, président-rapporteur,

- et les observations de Me Martin, pour Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante géorgienne née le 15 novembre 1971, a déclaré être entrée en France le 21 mai 2022. Sa demande d'asile a été rejetée par des décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 14 février 2023 et de la Cour nationale du droit d'asile du 20 juillet 2023. L'intéressée a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 5 septembre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français en fixant le pays à destination duquel elle pourra être éloignée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par Mme C B, directrice de l'immigration et de l'intégration, à laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a délégué sa signature à l'effet de signer notamment les décisions en matière de refus de séjour et d'éloignement des étrangers, par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les parents étrangers de l'étranger mineur qui remplit les conditions prévues à l'article L. 425-9, ou l'étranger titulaire d'un jugement lui ayant conféré l'exercice de l'autorité parentale sur ce mineur, se voient délivrer, sous réserve qu'ils justifient résider habituellement en France avec lui et subvenir à son entretien et à son éducation, une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / Cette autorisation provisoire de séjour ouvre droit à l'exercice d'une activité professionnelle. / Elle est renouvelée pendant toute la durée de la prise en charge médicale de l'étranger mineur, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. / Elle est délivrée par l'autorité administrative, après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans les conditions prévues à l'article L. 425-9. " Aux termes de l'article L. 425-9 de ce code : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () "

4. Pour refuser de délivrer le titre de séjour en litige, la préfète de Meurthe-et-Moselle s'est notamment fondé sur l'avis du 24 avril 2023 par lequel le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a considéré que l'état de santé de l'enfant Mégi nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire, celle-ci pourrait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et que son état de santé lui permet de voyager sans risque vers son pays d'origine.

5. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'OFII, venant au soutien de ses dires, doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

6. Il ressort des pièces du dossier que la fille de Mme D souffre d'un syndrome néphrétique d'évolution rapide par glomérulonéphrite, nécessitant une prise en charge médicale ainsi qu'un traitement approprié. Pour remettre en cause le refus qui lui a été opposé, Mme D fait valoir que le traitement suivi par sa fille, bien que disponible en Géorgie, n'est pas pris en charge par le système de santé géorgien et que le coût demeurant à sa charge demeure trop onéreux par rapport à ses ressources. Elle produit d'ailleurs une attestation de sa nièce selon laquelle cette dernière acceptait de prendre en charge financièrement son traitement lorsqu'elle résidait en Géorgie. Toutefois, à supposer même que les ressources de sa nièce ne suffisent plus à lui permettre de prendre en charge le traitement de sa fille, les documents produits par la requérante ne suffisent pas à établir que les caractéristiques du système de santé en Géorgie ne lui permettraient pas de se procurer effectivement un traitement approprié pour sa fille. Dès lors, les pièces et éléments produits par la requérante ne permettent pas de remettre en cause l'appréciation portée par la préfète de Meurthe-et-Moselle au regard de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration selon lequel elle peut bénéficier d'un traitement approprié à l'état de santé de sa fille en Géorgie, son pays d'origine. Dans ces conditions, et en dépit de l'état de santé de sa fille, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

7. En troisième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

8. La requérante qui réside en France avec ses trois enfants, se prévaut de son intégration en France, ainsi que de la scolarisation de ses enfants et de l'état de santé de sa fille. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la requérante, qui n'est entrée en France qu'en 2022, ne justifie pas être dépourvue de toute attache familiale dans son pays d'origine, où elle reconnait d'ailleurs pouvoir compter sur la présence de sa nièce. La requérante n'apporte aucune précision quant à la stabilité et l'intensité des liens personnels qu'elle aurait noués sur le territoire français. Ainsi, aucune circonstance ne fait obstacle à ce que sa vie privée et familiale se poursuive en Géorgie. Dans ces conditions, le refus de séjour litigieux ne peut être regardé comme portant au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste qu'aurait commise le préfet dans l'appréciation de sa situation personnelle doit également être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

10. La décision attaquée n'a pas pour objet, ni pour effet de séparer l'intéressée de sa fille, et il ne ressort pas des pièces du dossier que la reconstitution de la cellule familiale serait impossible en Géorgie, dès lors que ses deux autres enfants, majeurs à la date de la décision attaquée, font eux aussi l'objet d'une mesure d'éloignement. Par suite, dès lors que la fille de Mme D a vocation à la suivre et que rien ne fait obstacle à ce qu'elle y poursuive sa scolarité et bénéficie d'un traitement médical, la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas entaché sa décision portant refus de séjour d'une méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, faute pour la requérante d'avoir démontrer l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait, par voie de conséquence, entachée d'illégalité, ne peut être qu'écarté.

12. En deuxième lieu, et pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8 et 10, en prenant à l'encontre de la requérante la décision l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète n'a ni porté une atteinte excessive au droit au respect à la vie privée et familiale de l'intéressée tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni méconnu celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ni enfin entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

13. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :

1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ;

2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;

3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.

/ Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

14. Ainsi que le fait valoir la requérante, la décision attaquée fixe la Russie comme pays de renvoi alors que la requérante est originaire de la Géorgie. Ainsi, nonobstant la circonstance que cette décision indique qu'il peut également être reconduit " dans tout pays dans lequel il établirait être légalement admissible ", Mme D est fondée à soutenir que cette décision méconnaît les dispositions visées précédemment et doit en conséquence être annulée mais seulement en ce qu'elle fixe la Russie comme pays de destination.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination en tant qu'elle fixe la Russie comme pays de renvoi. En conséquence, elle n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui annule la décision fixant le pays de destination en tant qu'elle fixe la Russie comme pays de renvoi n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction formulées par Mme D ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais d'instance :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée par Mme D, au bénéfice de son conseil, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas, principalement, la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a fixé le pays à destination duquel Mme D est susceptible d'être renvoyée est annulée en tant qu'elle fixe la Russie comme pays de renvoi.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Martin.

Délibéré après l'audience publique du 11 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

Mme Bourjol, première conseillère,

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er février 2024.

Le président-rapporteur,

O. Di CandiaL'assesseure la plus ancienne,

A. Bourjol

Le greffier,

P. Lepage.

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 230318

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