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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303290

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303290

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303290
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantLEBON-MAMOUDY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 novembre 2023, et un mémoire complémentaire enregistré le 5 juin 2024, M. B A, représenté par Me Lebon-Mamoudy, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 août 2023 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 mai 2024, et un mémoire complémentaire enregistré le 6 juin 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 2 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-malien du 26 septembre 1994 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jouguet, rapporteure,

- et les observations de Me Lebon-Mamoudy, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant malien né le 10 juin 2003 à Lambidou (Mali), est entré en France le 25 avril 2019. Par une ordonnance du tribunal de grande instance de Nancy du 26 juin 2019, M. A a été confié à l'aide sociale à l'enfance. Le 30 avril 2021, M. A a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par une décision du 17 août 2023, dont M. A demande l'annulation, la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour.

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

3. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour délivré à titre exceptionnel portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, le préfet ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale notamment au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle restreint sur les motifs de refus de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France à l'âge de seize ans et a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance en vertu d'une ordonnance du tribunal de grande instance de Nancy en date du 26 juin 2019. Il ressort également des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, M. A était scolarisé depuis 2020 au sein du Centre de formation en apprentissage dans les métiers du bâtiment et des travaux publics (BTP CFA) de Pont à Mousson, et suivait depuis 2021 une formation comme apprenti plâtrier afin d'obtenir un certificat d'apprentissage professionnel " métiers du plâtre et de l'isolation ". Si M. A a obtenu, au titre de sa première année de CAP en 2022/2023, des résultats faibles en raison de difficultés de compréhension, les appréciations du corps enseignant sont encourageantes, et soulignent unanimement son attitude sérieuse et ses perspectives de progrès. Le bulletin de note transmis au titre du 1er semestre de sa deuxième année de CAP en 2023/2024, fait montre d'une amélioration substantielle de ses résultats, avec une moyenne de 12,38 et ne relève aucune absence. M. A bénéficie en outre d'un contrat d'apprentissage depuis le 2 mai 2022 jusqu'au 31 mai 2024. Enfin, son éducateur dans le cadre du suivi jeune majeur témoigne par ailleurs de sa motivation et de son sérieux pour réussir son projet professionnel, ainsi que de ses progrès importants en français. Dans ces conditions, en lui opposant un motif tiré de l'absence de caractère réel et sérieux de la formation suivie, la préfète de Meurthe-et-Moselle a entaché sa décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour d'une erreur manifeste d'appréciation.

5. En deuxième lieu, la préfète de Meurthe-et-Moselle fait valoir, dans ses écritures en défense, que les actes d'état civil produits par M. A étaient irrecevables. Ce faisant, la préfète doit être regardée comme demandant au tribunal de procéder à une substitution de motifs tirée de ce que le requérant ne justifie pas de son état civil ni de sa nationalité.

6. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un extrait de jugement supplétif d'acte de naissance du 26 juillet 2019, une copie du volet n°3 de son acte de naissance du 26 juillet 2019, un certificat de nationalité malienne du 13 juillet 2020 et une carte d'identité consulaire valable du 2 août 2021 au 1er août 2024. Pour contester le caractère probant de ces documents, la préfète de Meurthe-et-Moselle s'est fondée sur le rapport d'examen technique de la Direction zonale de la police aux frontières (DZPAF) du 28 février 2022.

8. D'une part, en l'absence de tout élément sur la qualité des supports des actes d'état civil maliens et les sécurités qu'ils doivent comporter selon la règlementation malienne, la circonstance que les actes présentés par M. A sont établis sur un support ordinaire grand public sans sécurité documentaire n'est pas de nature à établir que les mentions relatives à son identité sont irrégulières.

9. D'autre part, pour contester la valeur probante de l'extrait de jugement supplétif produit par M. A, la préfète ne peut utilement se prévaloir de l'article 473 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien qui, en admettant même qu'il soit applicable à un jugement supplétif d'acte de naissance, concerne en tout état de cause les pièces annexées à l'expédition d'un jugement alors que le document en cause n'est pas le jugement supplétif lui-même mais un extrait de jugement supplétif. La préfète ne peut pas plus utilement relever que le document d'état civil dont il s'agit ne mentionne pas tous les éléments ou la motivation requis pour un jugement supplétif alors qu'il ne s'agit, ainsi qu'il vient d'être dit, que d'un extrait de jugement supplétif et non le jugement supplétif lui-même. La préfète n'apporte aucune précision sur le texte de loi ou de règlement qui imposerait que la production d'un extrait de jugement supplétif d'acte de naissance soit accompagnée d'un certificat de non recours délivré sur le fondement des articles 509 et 557 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien, à supposer même qu'un jugement supplétif d'acte de naissance soit régi par ces dispositions. En outre, la circonstance que le délai d'appel de huit jours n'ait pas été respecté avant la transcription dans les registres d'état civil du jugement supplétif est sans incidence sur l'authenticité de l'extrait de jugement supplétif produit par M. A. Enfin, si la préfète fait valoir que les informations relatives au domicile et à la profession des parents et au sexe du requérant ne sont pas mentionnées, il n'indique pas la disposition de droit malien qui imposerait que de telles informations figurent sur un extrait conforme de jugement supplétif. Le volet n°3 de l'acte de naissance, dont les mentions sont cohérentes avec celles figurant sur l'extrait conforme du jugement supplétif n'est ainsi pas non plus susceptible d'être remis en cause, nonobstant les anomalies formelles qui ont été décelées sur ce document. Au regard de l'ensemble de ces éléments, la préfère de Meurthe-et-Moselle ne peut être regardée comme renversant la présomption de validité des mentions contenues dans les actes d'état civil produits par le requérant.

10. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le certificat de nationalité présenté par M. A fait référence à l'extrait d'acte de naissance du 26 juillet 2019 dont il a été dit au point précédent qu'il était régulier. Il ressort également des pièces du dossier que ce certificat de nationalité fait référence aux articles 224 et 233 de la loi n°2011-087 du 30 décembre 2011 portant code des personnes et de la famille et indique ainsi la disposition légale en vertu de laquelle l'intéressé a la nationalité malienne. Si le rapport de la police aux frontières relève que la nationalité malienne des parents n'est énoncée dans aucun des documents de référence, il ne précise pas la disposition en vertu de laquelle cette information devrait être mentionnée dans l'extrait d'acte de naissance qui a permis la délivrance du certificat contesté. Dans ces conditions, aucun élément avancé par la préfète ne permet non plus de remettre en cause la force probante du certificat de nationalité malienne produit par M. A qui justifie ainsi suffisamment de sa nationalité. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de faire droit à la substitution de motif sollicitée par la préfète de Meurthe-et-Moselle dans son mémoire en défense.

11. Il résulte de ce qui vient d'être dit, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant son admission au séjour.

12. Compte tenu du motif d'annulation de la décision attaquée, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle d'accorder à M. A dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement un titre de séjour portant la mention " salarié " et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lebon-Mamoudy, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lebon-Mamoudy d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 août 2023 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'État versera à Me Lebon-Mamoudy la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Lebon-Mamoudy renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Lebon-Mamoudy.

Délibéré après l'audience publique du 11 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La rapporteure,

A. JouguetLe président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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