Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 novembre 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 5 janvier 2026, non communiqué, M. B... A..., représenté par Me Defosse-Braye, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser une somme de 6 200 euros en réparation des préjudices qu’il soutient avoir subis dans l’exercice des fonctions de gestionnaire-comptable du collège Jules Ferry de Neuves-Maisons ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’Etat a commis une faute dans la gestion et le versement de ses rémunérations, dès lors, d’une part, qu’il n’a reçu aucun bulletin de salaire au titre du mois de septembre 2022, d’autre part, que sa rémunération au titre de ce même mois ne lui a été versée, sous forme d’acompte, qu’à la mi-octobre 2022, ensuite, que son salaire du mois d’octobre, calculé sur la base d’un temps partiel au lieu d’un temps plein, est erroné, et que la différence n’a été régularisée que sur sa demande, le 31 octobre 2022, enfin que le salaire du mois de novembre a également été calculé sur la base d’un temps partiel et non d’un temps plein ; ces erreurs et retards de versement de rémunération lui ont causé un préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence, dès lors qu’il ne peut pas faire face à ses charges habituelles ;
- l’Etat a commis une faute en n’assurant pas sa formation complète à son poste de travail ; cette faute lui cause un préjudice moral, dès lors qu’il se trouve confronté à des demandes excédant ses compétences ;
- il a été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de la part de la principale de l’établissement, qui a adopté à son égard, à compter de la mi-novembre 2022, une attitude « déplacée et irrespectueuse » ainsi que « méprisante », générant une dégradation importante de son état de santé ;
- l’Etat a commis une faute en ne respectant pas le délai de prévenance de 8 jours prévu à l’article 45 du décret du 17 janvier 1986, dès lors qu’il n’a été informé du non-renouvellement de son contrat que le jour de son terme ;
- l’Etat a commis une faute en tardant à lui remettre ses documents de fin de contrat, dont son attestation Pôle Emploi, attestation qu’il n’a reçue que le 24 mars 2023 ;
- l’Etat a commis une faute en tardant à lui verser son indemnité de fin de contrat, au-delà du délai d’un mois prévu à l’article 45-1-1 du décret du 17 janvier 1986, dès lors que l’indemnité lui a été versée le 27 avril 2023.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 janvier 2024, le recteur de la région académique Grand Est, recteur de l’académie de Nancy-Metz, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le décret n°86-83 du 17 janvier 1986 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme de Laporte, rapporteure,
- et les conclusions de Mme Marini, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
Par plusieurs contrats à durée déterminée successifs, conclus sur la période allant du 16 septembre 2022 au 28 février 2023, M. B... A... a été recruté pour exercer les fonctions de gestionnaire-comptable du collège Jules Ferry de Neuves-Maisons. Le 21 juillet 2023, il a saisi le recteur de l’académie de Nancy-Metz d’une demande tendant à obtenir l’indemnisation des divers préjudices qu’il estime avoir subis dans l’exercice de ces fonctions. Cette demande ayant été implicitement rejetée, il demande, par la présente requête, la condamnation de l’Etat à lui verser une indemnité totale de 6 200 euros.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne l’absence de bulletin de paie pour le mois de septembre 2022 :
Il résulte de l’instruction que, si aucun bulletin de paie n’a été établi pour la rémunération de M. A... au titre du mois de septembre 2022, il a été destinataire, dans le cadre de la régularisation de cette rémunération, de deux documents intitulés « décompte de rappel », l’un établi au mois d’octobre 2022, l’autre au mois de novembre 2022, qui indiquent expressément qu’ils portent sur la rémunération du mois de septembre 2022. Ces documents tenant lieu de bulletin de paie, M. A... n’est pas fondé à soutenir qu’en n’établissant pas de bulletin de paie pour le mois de septembre, le recteur a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
En ce qui concerne le versement tardif des rémunérations :
Il résulte de l’instruction que la rémunération de M. A... au titre du mois de septembre 2022 ne lui a été versée que mi-octobre, sous la forme d’un acompte, régularisé sur le bulletin de salaire du mois d’octobre, que sa rémunération au titre du mois d’octobre 2022 a été versée à tort sur la base d’un temps partiel alors qu’il a exercé ses fonctions à temps plein, puis régularisée le 31 octobre 2022, que sa rémunération au titre du mois de novembre 2022 a également été versée à tort sur la base d’un temps partiel puis régularisée le 21 décembre 2022. Si M. A... soutient que le versement tardif de ses rémunérations lui a causé des difficultés pour faire face à ses charges personnelles, il n’apporte aucun élément de nature à établir la réalité de ce préjudice financier et ne justifie pas que le délai mis par le service à lui régler les sommes qui lui étaient dues lui aurait causé un préjudice distinct de celui qui est réparé par l’allocation des intérêts au taux légal.
En ce qui concerne la formation professionnelle :
Il résulte de l’instruction que M. A..., recruté en qualité de gestionnaire-comptable, a bénéficié, lors de son arrivée, et pendant trois semaines, d’une formation sur site par l’agent titulaire, placé à mi-temps thérapeutique, et qu’au départ de ce dernier en congé de maladie, le recteur a, par une décision du 26 septembre 2022, désigné une gestionnaire d’un autre établissement en qualité de tuteur. Cette dernière s’est rendue, une demi-journée par semaine, sur site, pour accompagner M. A... dans sa prise de fonctions, et l’a ensuite invité à la contacter librement en cas de difficulté. Dans ces conditions, M. A..., qui ne fait état au demeurant d’aucune obligation spécifique à la charge de l’administration de lui délivrer une formation préalable, n’est, en tout état de cause, pas fondé à rechercher la responsabilité pour faute de l’Etat à raison d’une formation professionnelle suffisante à l’occasion de sa prise de poste.
En ce qui concerne la faute résultant de l’attitude de la hiérarchie, la méconnaissance de l’obligation de sécurité, de ses conditions de travail et le harcèlement moral :
Aux termes de l’article L. 131-1 du code général de la fonction publique : « Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les agents publics en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille ou de grossesse, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race, sous réserve des dispositions des articles L. 131-5, L. 131-6 et L. 131-7. », et aux termes de l’article L. 133-2 du même code : « Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. »
Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime de discriminations ou d’agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l’existence d’une telle discrimination ou d’un tel harcèlement. Il incombe à l’administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tous harcèlement ou discriminations. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si les discriminations ou les agissements de harcèlement moral allégués sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu’il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d’instruction utile.
M. A..., pour établir qu’il subit des agissements constitutifs de harcèlement moral de la part de la directrice de l’établissement, soutient que cette dernière aurait adopté, à compter de la mi-novembre 2022, une « attitude déplacée et irrespectueuse », ainsi que « méprisante ». Il soutient que la situation s’est dégradée à partir du moment où il a refusé d’encaisser les chèques correspondant au voyage scolaire en Allemagne, en l’absence de régie de recettes, et qu’il a été convoqué, le 10 décembre 2022, à un entretien au cours duquel la principale lui aurait reproché son incompétence et demandé de finir son travail, au besoin en réalisant des heures supplémentaires. Elle aurait également établi un rapport défavorable quant à sa manière de servir, qu’elle aurait diffusé à l’ensemble de ses interlocuteurs directs. Toutefois, ces allégations, contestées par la principale du collège dans un rapport du 19 janvier 2024, et qui ne sont assorties d’aucun élément précis sur la réalité de comportements excédant l’exercice normal du pouvoir hiérarchique, ne sont pas, à elles seules, de nature à faire présumer l’existence d’agissements constitutifs d’un harcèlement moral.
Se fondant sur ces mêmes éléments, M. A... soutient que le comportement de sa hiérarchie serait fautif, par méconnaissance de l’obligation de sécurité pesant sur l’employeur, et qu’ainsi, ses conditions de travail seraient constitutives d’une faute. Toutefois, pour les mêmes motifs que précédemment, le requérant n’établit pas, par des faits précis, l’existence d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’administration.
En ce qui concerne la méconnaissance du délai de prévenance :
Aux termes de l’article 45 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions applicables aux agents non titulaires de l’Etat : « Lorsque l’agent contractuel est recruté par un contrat à durée déterminée susceptible d’être renouvelé en application des dispositions législatives ou réglementaires qui lui sont applicables, l’administration lui notifie son intention de renouveler ou non l’engagement au plus tard : / - huit jours avant le terme de l’engagement pour l’agent recruté pour une durée inférieure à six mois ; (…). ».
Si la méconnaissance de ce délai est sans incidence sur la légalité de la décision de ne pas renouveler le contrat de l’agent, cette illégalité constitue en revanche une faute susceptible d’engager la responsabilité de l’établissement, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct et certain.
M. A... qui a été recruté, par des contrats à durée successifs couvrant la période allant du 16 septembre 2022 au 28 février 2023, sur une durée inférieure à six mois, bénéficiait, en application des dispositions précitées du décret du 17 janvier 1986, d’un délai de prévenance de 8 jours. En l’espèce, il est constant que M. A... n’a été informé du non-renouvellement de son contrat, dont le terme était fixé le 28 février 2023, que le jour-même, à 8 heures, à l’occasion d’un entretien avec la principale de l’établissement, qui, à cette occasion, lui a présenté son successeur et lui a demandé d’assurer la transmission des informations. Le requérant est, dès lors, fondé à soutenir qu’en ne respectant pas le délai de prévenance de 8 jours, le recteur a commis une faute susceptible d’engager la responsabilité de l’Etat.
M. A... se prévaut d’un préjudice moral constitué du fait qu’il ne « disposait d’aucune information sur le sort de son contrat ». Ce préjudice, constitué de l’incertitude dans laquelle il a été placé quant à son avenir professionnel, présente un caractère direct et certain avec la faute. Il en sera fait une juste appréciation en lui allouant une indemnité de 300 euros.
En ce qui concerne la remise tardive des documents de fin de contrat :
Si M. A... soutient que les documents de fin de contrat, et notamment l’attestation destinée à Pôle Emploi, lui ont été délivrés tardivement, il résulte de l’instruction qu’en l’absence de réception spontanée, le requérant a, par un courrier électronique du 18 mars 2023, demandé leur délivrance, et que ces documents lui ont été adressés le 24 mars 2023, soit seulement quelques jours plus tard. Dans ces conditions, M. A..., qui ne fait état d’aucun préjudice en lien direct et certain avec la faute alléguée, et notamment ne justifie pas qu’il remplissait les conditions de bénéfice de l’allocation d’aide au retour à l’emploi, n’est pas fondé à rechercher la responsabilité de l’Etat sur ce fondement.
En ce qui concerne le versement tardif de l’indemnité de fin de contrat :
Aux termes de l’article 45-1-1 du décret susvisé du 17 janvier 1986 : « I.- L’indemnité de fin de contrat prévue à l’article L. 554-3 du code général de la fonction publique n’est due que lorsque le contrat est exécuté jusqu’à son terme. Elle n’est pas due si l’agent refuse la conclusion d’un contrat de travail à durée indéterminée pour occuper le même emploi ou un emploi similaire auprès du même employeur, assorti d’une rémunération au moins équivalente. Le montant de rémunération brute globale au-delà duquel cette indemnité n’est pas attribuée est fixé à deux fois le montant brut du salaire minimum interprofessionnel de croissance applicable sur le territoire d’affectation et déterminé dans les conditions prévues à l’article L. 3231-7 du code du travail. II.- Le montant de l’indemnité de fin de contrat est fixé à 10 % de la rémunération brute globale perçue par l’agent au titre de son contrat et, le cas échéant, de ses renouvellements. L’indemnité est versée au plus tard un mois après le terme du contrat. ».
Il est constant que l’indemnité de fin de contrat a été versée à M. A... le 27 avril 2023, soit plus d’un mois après le terme du contrat intervenu le 28 février 2022, en méconnaissance des dispositions précitées. Toutefois, en se bornant à se prévaloir de ses difficultés à faire face à ses charges courantes, sans apporter aucun élément au soutien de ses allégations, M. A... ne justifie pas que le délai mis par le service à lui régler les sommes qui lui étaient dues lui aurait causé un préjudice distinct de celui qui est réparé par l’allocation des intérêts au taux légal.
Il résulte de tout ce qui précède que M. A... est seulement fondé à demander la condamnation de l’Etat à lui verser une indemnité de 300 euros en réparation de son préjudice résultant de la méconnaissance du délai de prévenance précédant la décision de non-renouvellement de son contrat à durée déterminée.
Sur les frais liés au litige :
Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire application des dispositions de l’article L.761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l’Etat la somme que demande M. A... au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E:
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. A... la somme de 300 euros.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’éducation nationale.
Copie en sera adressée au recteur de la région académique Grand Est, recteur de l’académie de Nancy-Metz.
Délibéré après l’audience du 22 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
M. Goujon-Fischer, président,
Mme de Laporte, première conseillère,
Mme Wolff, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2026.
La rapporteure,
V. de Laporte
Le président,
J. -F. Goujon-Fischer
Le greffier,
F. Richard
La République mande et ordonne à la ministre de l’éducation nationale, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.