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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400159

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400159

mercredi 24 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400159
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMOUTON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 19 et 23 janvier 2024, Mme D A B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 janvier 2024 par lequel le préfet du Territoire de Belfort l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office et lui a opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Territoire de Belfort de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de 15 jours suivant la notification de la décision à intervenir, en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- l'arrêté ne lui a pas été notifié dans une langue qu'elle comprend ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen individuel de sa situation, et notamment pas avoir examiné la possibilité de la réadmettre en Espagne en application des articles L. 621-1 à L. 621-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 21 de la convention d'application des accords de Schengen ;

- la décision a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité en Espagne ;

- la décision porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- la décision est entachée d'un défaut d'examen individuel et approfondi de sa situation ;

- la décision est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant au risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle est installée en Espagne depuis plusieurs années, est mère de deux enfants de nationalité espagnole et bénéficie d'un titre de séjour espagnol ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen individuel de sa situation ;

- la décision est illégale par exception d'illégalité de la décision refusant un délai de départ volontaire ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle entraîne un signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen et est susceptible d'entraîner le retrait de son titre de séjour espagnol.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 janvier 2024, le préfet du Territoire de Belfort conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, magistrate désignée,

- les observations de Me Mouton, avocate commise d'office, représentant Mme A B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, ajoute qu'elle ne représente aucune menace à l'ordre public, les faits reprochés ayant été commis, non par elle mais par une amie, ainsi que décrit dans le procès-verbal d'audition du 18 janvier 2024 produit par le préfet, et signale qu'elle n'a aucune intention de s'installer en France, sa famille proche et notamment ses filles, dont l'une va avoir un enfant, résidant en Espagne ;

- les observations de Mme A B, assistée d'une interprète en langue espagnole, qui présente un billet de car " Flixbus " à son nom démontrant qu'elle est partie de Bilbao pour Toulouse le 6 janvier 2024 ;

- et les observations de M. C, représentant le préfet du Territoire de Belfort, qui :

. conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes moyens et ajoute que, s'il advenait que les autorités espagnoles, nouvellement saisies d'une demande de réadmission de la requérante par les services de la préfecture, acceptaient l'admission de cette dernière sur leur territoire, une décision en ce sens serait substituée à l'obligation de quitter le territoire français en litige ;

. sollicite, à titre subsidiaire, en ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire, une substitution de base légale, dès lors que, au vu du risque que l'intéressée se soustraie à la mesure d'éloignement, la décision refusant un délai de départ volontaire aurait pu être fondée sur les dispositions du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

. informe le tribunal, au cours de l'audience, que le centre de coopération policière et douanière, saisi par le préfet du Territoire de Belfort du titre de séjour produit par Mme A B, a confirmé la validité de ce document.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante paraguayenne née le 16 août 1976, est entrée en France le 7 janvier 2024 en provenance d'Espagne, munie d'un passeport en cours de validité l'autorisant à séjourner dans l'espace Schengen quatre-vingt-dix jours à compter du 2 juin 2023. Interpellée le 17 janvier 2024 par les services de police de Belfort, elle a été placée en garde à vue le même jour. Par un arrêté du 18 janvier 2024, le préfet du Territoire de Belfort lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la requête susvisée, Mme A B demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () ".

3. Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. () ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un État membre de l'Union européenne, () l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet État, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009 ".

4. Il résulte de ces dispositions que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre État ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'État membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen qui l'a autorisé à entrer ou l'a admis au séjour sur son territoire, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 de ce code. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'État membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, ou s'il est résident de longue durée dans un État membre ou titulaire d'une " carte bleue européenne " délivrée par un tel État, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet État ou de le réadmettre dans cet État.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B est titulaire d'une carte de séjour permanente, valable jusqu'au 29 mars 2030, délivrée en qualité de membre de la famille d'un ressortissant de l'Union européenne par les autorités espagnoles le 27 juillet 2020. D'autre part, il ressort du formulaire de renseignements administratifs complété le 18 janvier 2024 dans le cadre de la garde à vue de l'intéressée, qu'interrogée sur la perspective d'un retour dans son pays d'origine, Mme A B a répondu vivre en Espagne et disposer d'une carte de séjour espagnole. Elle doit ainsi être regardée comme ayant demandé à être éloignée vers ce pays en cas de mesure d'éloignement prise d'office. Dans ces conditions, il appartenait à l'autorité préfectorale d'envisager prioritairement la possibilité pour Mme A B d'être réadmise en Espagne Or, eu égard à la circonstance que le préfet n'a sollicité les autorités espagnoles en vue de la réadmission de l'intéressée que le 24 janvier 2024, la requérante est fondée à soutenir que le préfet ne s'est pas sérieusement livré à cet examen avant de prendre sa décision, la demande transmise le 18 janvier 2024 au centre de coopération policière et douanière en vue de vérifier les allégations de Mme A B relative à la seule existence d'un titre de séjour espagnol ne pouvant en tenir lieu. Par suite, Mme A B est fondée à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions précitées des articles L. 611-1 et L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède que Mme A B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 18 janvier 2024 par lequel le préfet du Territoire de Belfort a pris à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation de la décision ne lui accordant pas de délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. L'annulation de l'arrêté du 18 janvier 2024 implique nécessairement que l'autorité administrative procède au réexamen de la situation de Mme A B. Il y a lieu par suite, d'enjoindre au préfet du Territoire de Belfort de procéder à ce réexamen dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

8. En l'espèce, dès lors que Mme A B, qui a bénéficié de l'assistance d'une avocate désignée d'office, n'a pas sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle, les conclusions de la requête tendant à la mise à la charge de l'État d'une somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :L'arrêté du 18 janvier 2024 du préfet du Territoire de Belfort est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Territoire de Belfort de procéder au réexamen de la situation de Mme A B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A B et au préfet du Territoire de Belfort.

Lu en audience publique le 24 janvier 2024 à 16 heures 35.

La magistrate désignée,

G. Grandjean Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet du Territoire de Belfort en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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