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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400559

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400559

vendredi 1 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400559
TypeDécision
RecoursExécution d'un jugement
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 février 2024 à 16 heures 54, M. B A, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 1er février 2024, notifié le 21 février 2024, par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités croates responsables de l'examen de sa demande d'asile, ensemble la décision du même jour l'assignant à résidence ;

3°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une autorisation provisoire jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa demande, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités italiennes :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, du droit de la défense et de la bonne administration ;

- elle est insuffisamment motivée en droit et en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 relatives à l'obligation d'information du demandeur d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 relatives à l'entretien individuel ;

- elle méconnaît les dispositions du règlement " Dublin III " concernant les membres de familles demandeurs ou bénéficiaires d'une protection internationale ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 3-2 et 17 du règlement Dublin, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des articles 4 et 18 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 33 de la convention de Genève ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- la décision attaquée devra être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision de transfert aux autorités italiennes.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 février 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête. Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance, magistrate désignée,

- les observations de Me Jeannot, représentant M. B A, présent, assisté d'un interprète en langue russe, qui conclut aux mêmes fins que la requête et souligne qu'il est de nationalité russe d'origine tchétchène et est arrivé une première fois en France début 2017 avec ses deux parents, et ses deux jeunes frères. Tous placés dans le dispositif Dublin, il a seul été transféré vers la Pologne. Ses parents et ses frères ont obtenu le statut de réfugié par des décisions de la cour nationale du droit d'asile du 21 octobre 2021 et du 22 mai 2023. La Pologne l'a reconduit en Russie et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire Schengen pendant trois ans. A son arrivée à Moscou, il a été arrêté par le FSB. Il a respecté les 3 ans avant de fuir à nouveau et de rejoindre les membres de sa famille. L'arrêté de transfert est entaché d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen en ne tendant pas compte du statut de réfugié des membres de sa famille. Le résumé de l'entretien individuel, qui est stéréotypé, indique de façon erronée qu'il n'a pas de membres de sa famille en France. Il en a informé l'agent de préfecture qui l'a reçu. L'identité de cet agent n'est pas précisée sur le compte-rendu, et aucune précision n'est donnée sur sa qualification pour mener l'entretien et appliquer les critères de détermination de l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile. Il a signé ce résumé alors que l'interprète au téléphone n'a pas pu lui en lire le contenu intégral. Il existe des défaillances systémiques en Croatie de nature à faire douter que sa demande d'asile sera examinée conformément à l'ensemble des garanties. La préfète du Bas-Rhin a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de droit en ne mettant pas en œuvre la clause discrétionnaire de l'article 17 au vu des risques en cas de retour en Russie, de son parcours migratoire et du principe d'unité familiale,

- Les observations de M. A, qui précise que les persécutions de sa famille sont issues du soutien politique de son oncle favorable à l'Ukraine. Il était jeune lors de ces évènements, mais ne peut retourner en Russie où il est recherché pour aller combattre en Ukraine. Après avoir été arrêté, il a vécu clandestinement au Daghestan.

- La préfète du Bas-Rhin n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique, conformément à l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Une note en délibéré a été produite le 1er mars 2024 par la préfète du Bas-Rhin, mais n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 24 décembre 1997, de nationalité russe, est entré en France pour la dernière fois en octobre 2023 et a sollicité le bénéfice de l'asile le 5 octobre 2023 auprès du guichet unique de la préfecture de la Moselle. La consultation du fichier Eurodac ayant révélé qu'il avait déposé une demande d'asile en Croatie le 19 juillet 2023, une demande de reprise en charge a été adressée aux autorités croates qui ont donné leur accord le 31 octobre 2023. Il demande l'annulation de l'arrêté du 1er février 2024, notifié le 21 février 2024, par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé de son transfert aux autorités croates responsables de l'examen de sa demande d'asile, et de l'arrêté du même jour l'assignant à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

4. Le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 pose en principe au paragraphe 1 de son article 3 qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre. Cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre. Selon le même règlement, l'application des critères d'examen des demandes d'asile est écartée en cas de mise en œuvre, soit de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre, soit de la clause humanitaire définie par le paragraphe 2 de ce même article 17 du règlement. Aux termes de l'article 17 du règlement n°604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement./ L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () L 'État membre qui devient responsable en application du présent paragraphe l'indique immédiatement dans Eurodac conformément au règlement (UE) no603/2013 en ajoutant la date à laquelle la décision d'examiner la demande a été prise () ". La faculté laissée, par l'article 17 du règlement 604/2013 précité, à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. M. A, ressortissant russe d'origine tchétchène, fait valoir qu'il a quitté pour la dernière fois son pays en 2023 dans le but de rejoindre la France pour y solliciter l'asile, après avoir été renvoyé en 2019 en Russie. Il précise avoir été immédiatement hébergé chez ses parents, tous deux ayant obtenu le statut de réfugié en France en 2021 en raison des opinions politiques qui leur sont imputées par les autorités russes à cause de l'implication politique du frère de son père dans le conflit russo-ukrainien. Par un arrêt n° 21020750, n° 21020820 et n° 21021137 du 21 octobre 2021, la cour nationale du droit d'asile a reconnu comme étant établis les risques de Rezvan A, son père, d'être exposé à des persécutions en cas de retour en Russie eu égard à ses liens avec l'opposition armée à la Russie, justifiant que la qualité de réfugié lui soit reconnue, et, sur le fondement du principe de l'unité de famille, a reconnu la même qualité à son épouse et leur fils C A né le 4 janvier 1997. Par un arrêt n° 22053989 du 22 mai 2023, la qualité de réfugié a également été reconnue à son frère Umalat A, né le 22 mars 2000, compte tenu de son profil familial, de son ciblage personnel et du durcissement constaté en Russie dans l'éradication de la dissidence à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Il ressort des termes de cet arrêt que, compte tenu de l'arrestation de B A lors de son renvoi en Russie par la Pologne, les craintes de son frère d'être lui-même exposé à des persécutions au sens de l'article 1er de la convention de Genève du 28 juillet 1951 en cas de retour en Russie devaient être regardées comme établies. Eu égard à ces éléments concordants avec les déclarations du requérant à l'audience, à la présence en France à la fois de ses deux parents et de ses deux jeunes frères, qui ont tous obtenu le statut de réfugié à la suite du même parcours migratoire que lui en 2016, et des évènements intervenus à la suite de son renvoi en Russie, la préfète du Bas-Rhin doit être regardée comme ayant, dans les circonstances particulières de l'espèce, entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à solliciter l'annulation de l'arrêté du 1er février 2024 ordonnant son transfert aux autorités croates et, par voie de conséquence, de l'arrêté du même jour l'assignant à résidence.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard à ses motifs, l'annulation prononcée aux termes du présent jugement implique nécessairement que la préfète du Bas-Rhin délivre à M. A une autorisation provisoire de séjour en qualité de demandeur d'asile. Il y a lieu de l'enjoindre d'y procéder dans un délai de quinze jours. En l'état, il n'y a pas lieu de prononcer une astreinte.

Sur les frais du litige :

8. Ainsi qu'il a été dit ci-dessus, il y a lieu d'admettre M. A à l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Jeannot, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Jeannot d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés en date du 1er février 2024 par lesquels la préfète du Bas-Rhin a décidé du transfert de M. A aux autorités croates responsables de l'examen de sa demande d'asile, et l'a assigné à résidence, sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour en qualité de demandeur d'asile dans un délai de quinze jours.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Jeannot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Jeannot, avocate de M. A, une somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète du Bas-Rhin et à Me Jeannot.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er mars 2024.

La magistrate désignée,

F. Milin-RanceLa greffière,

A. Mercy

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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