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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400914

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400914

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400914
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantCOCHE-MAINENTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 mars 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 16 mai 2024, M. B A, représenté par Me Coche-Mainente, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2024 par lequel le préfet de la Meuse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et prononcé une interdiction de retour sur le territoire français de 18 mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Meuse de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " salarié/travailleur temporaire " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour de 6 mois renouvelable, l'autorisant à travailler, dans un délai de 8 jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Meuse de procéder sans délai à l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen résultant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour Me Coche-Mainente de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie.

Sur la décision refusant de lui accorder un titre de séjour :

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision est intervenue au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il lui appartenait de faire viser son contrat de travail par les services de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait le principe de non rétroactivité de la loi en faisant application des dispositions de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute pour le préfet d'établir le caractère frauduleux des actes d'état civil qu'il produit ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 435-1 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision porte une atteinte excessive au droit au respect de sa vie privée au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision de refus de séjour, elle-même illégale ;

- elle porte une atteinte excessive au droit au respect de sa vie privée au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision de refus de délai de départ volontaire :

- la décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire, elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire, elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

Sur la décision portant interdiction de retour :

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation au regard de ses attaches privées et familiales en France.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 mai 2024, et un mémoire complémentaire enregistré le 24 mai 2024, le préfet de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de relever d'office, le moyen tiré de la méconnaissance du champ d'application des dispositions du 2° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A ait fait l'objet de l'une des condamnations prévues aux articles 441-1 et 441-2 du code pénal.

Des observations ont été présentées en réponse à ce moyen d'ordre public par le préfet de la Meuse par un mémoire enregistré le 27 juin 2024.

Des observations ont été présentées en réponse à ce moyen d'ordre public pour M. A par un mémoire enregistré le 15 juillet 2024.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 18 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code pénal ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jouguet, rapporteure,

- et les observations de Me Coche-Mainente représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant malien né le 30 juin 2005 à Kayes, est entré sur le territoire français au cours de l'année 2021. Par un jugement du 2 septembre 2022 du tribunal judiciaire de Verdun, il a été confié à l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité. Le 18 septembre 2023, il a sollicité son admission au séjour à titre exceptionnel sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 18 mars 2024, le préfet de la Meuse a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de 18 mois. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " " La délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à tout étranger : / () ; 2° Ayant commis les faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles 441-1 et 441-2 du code pénal ; / () ". Aux termes de l'article R. 441-1 du code pénal : " Constitue un faux toute altération frauduleuse de la vérité, de nature à causer un préjudice et accomplie par quelque moyen que ce soit, dans un écrit ou tout autre support d'expression de la pensée qui a pour objet ou qui peut avoir pour effet d'établir la preuve d'un droit ou d'un fait ayant des conséquences juridiques. / Le faux et l'usage de faux sont punis de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende ". Aux termes de l'article R. 441-2 de ce même code : " Le faux commis dans un document délivré par une administration publique aux fins de constater un droit, une identité ou une qualité ou d'accorder une autorisation est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. / L'usage du faux mentionné à l'alinéa précédent est puni des mêmes peines () ".

3. D'une part, les dispositions précitées de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, issues de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration, sont entrées en vigueur le 28 janvier 2024. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu le principe de non-rétroactivité des lois dès lors que les dispositions de l'article L. 431-1-1 étaient applicables à la date de la décision attaquée, la date de dépôt de la demande de titre de séjour étant à cet égard sans incidence.

4. D'autre part, pour refuser la délivrance du titre de séjour sollicité, le préfet de la Meuse s'est fondé sur les dispositions précitées après avoir relevé que M. A a produit de faux documents d'identité dans le but d'obtenir indument un titre de séjour. Pour retenir le caractère falsifié de l'acte de naissance n° 330 du 28 décembre 2021 produit par M. A à l'appui de sa demande de titre de séjour, le préfet s'est fondé sur un rapport technique établi le 8 février 2024 par un analyste du bureau de la fraude documentaire et à l'identité du service départemental de la police aux frontières de Meurthe-et-Moselle, selon lequel ce document serait un faux en écriture, en ce qu'il serait distinct d'un précédent acte de naissance transmis par le requérant et analysé en date du 19 avril 2022. Le préfet de la Meuse soutient que ces deux documents, bien que signés le même jour par la même autorité, présenteraient des cachets humides différents et des signatures distinctes. Il ressort cependant de l'examen des actes de naissance litigieux, que les informations d'état civil qu'ils contiennent sont identiques et que les signatures et cachets humides, dont la lisibilité est imparfaite, ne montrent pas de différences manifestes. En outre, les anomalies formelles relevées par la préfecture, à les supposer établies, sont insuffisantes à elles seules pour établir le caractère frauduleux des actes présentés. Dans ces conditions, en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions du 2° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Meuse a entaché sa décision d'une erreur de droit.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 18 mars 2024 par laquelle le préfet de la Meuse a refusé à M. A la délivrance d'un titre de séjour doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, celles portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. En premier lieu, compte tenu du motif d'annulation de la décision attaquée, et après examen des autres moyens de la requête, le présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de la Meuse de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement, et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

7. En second lieu, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ". Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription () ".

8. Le présent jugement, qui prononce l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français opposée à M. A, implique nécessairement l'effacement du signalement du requérant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Meuse de saisir, sans délai, les services ayant procédé à ce signalement, en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de cette annulation.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

9. La présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. A doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Coche-Mainente, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Coche-Mainente d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 18 mars 2024 du préfet de la Meuse est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Meuse de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Meuse de saisir, sans délai, les services ayant procédé au signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de l'annulation visée à l'article 1er.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Coche-Mainente, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Meuse et à Me Coche-Mainente.

Délibéré après l'audience du 27 août 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

La rapporteure,

A. JouguetLe président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de la Meuse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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