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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401596

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401596

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401596
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantSCP LEVI-CYFERMAN - CYFERMAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 mai 2024, Mme A B, représentée par Me Lévi-Cyferman, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 avril 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant autorisation de travail ou, à défaut, de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un défaut de motivation en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, ainsi que de l'article 12-1 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- il méconnaît le principe du contradictoire tel que garanti par les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il est entaché d'un défaut d'examen ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur le moyen commun aux décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français :

- ces décisions méconnaissent son droit d'être entendu tel que protégé par le principe général du droit de l'Union européenne découlant de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

Sur le moyen propre à la décision portant refus de séjour :

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur le moyen propre à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

Sur le moyen propre à la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :

- la préfète s'est estimée en situation de compétence liée et a méconnu les dispositions du I de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 7 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 en n'examinant pas s'il y avait lieu de prolonger le délai de départ volontaire de trente jours ;

Sur le moyen propre à la décision fixant le pays de destination :

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire, tel que garanti par les dispositions de l'article L. 121 1 du code des relations entre le public et l'administration, est inopérant ;

- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Philis a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante algérienne née le 26 mars 1961, est entrée en France le 14 janvier 2017 sous couvert d'un visa court séjour. Le 10 septembre 2018, elle a sollicité la délivrance d'un certificat de résidence sur le fondement des stipulations du 5° et du 7° de l'article 6 de l'accord franco-algérien. Par une décision du 5 juillet 2019 et une décision du 21 août 2019, le préfet de Meurthe-et-Moselle a respectivement rejeté sa demande d'admission au séjour et son recours gracieux. Le recours dirigé contre ces décisions a été rejeté le 11 mai 2021 par un jugement n° 2000702 du tribunal administratif de Nancy, confirmé par le président désigné de la cour administrative d'appel de Nancy par une ordonnance n° 22NC00082 du 25 novembre 2022. Le 23 décembre 2022, Mme B a de nouveau sollicité son admission au séjour. Par un arrêté du 18 avril 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Mme B, âgée de 63 ans à la date de la décision attaquée, est entrée régulièrement en France sous couvert d'un visa de court séjour le 14 janvier 2017. Si elle a vécu une longue partie de sa vie séparée de l'une de ses sœurs, Houria, deux certificats médicaux récents, établis par son médecin généraliste et son psychiatre, attestent que l'évolution déficitaire de la pathologie psychiatrique sévère dont Mme B souffre, ainsi que la diminution de ses capacités cognitives, nécessitent la présence de sa sœur à ses côtés au quotidien. Il ressort d'ailleurs des pièces du dossier que ce rapport de dépendance se traduit par l'hébergement de la requérante chez sa sœur Houria, titulaire d'un certificat de résidence algérien valable jusqu'en 2028. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce et à supposer même que son autre sœur Samia aurait vocation à retourner en Algérie, la préfète de Meurthe-et-Moselle a méconnu les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien et a porté au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en refusant de l'admettre au séjour et en l'obligeant à quitter le territoire français.

4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions accordant un délai de départ volontaire de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, en l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " soit délivré à Mme B sur le fondement des stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer ce certificat dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer immédiatement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lévi-Cyferman, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lévi-Cyferman de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 18 avril 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé d'admettre au séjour Mme B, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de délivrer à Mme B un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, immédiatement, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Lévi-Cyferman, avocate de Mme B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Lévi-Cyferman renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Lévi-Cyferman et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience publique du 5 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Samson-Dye, présidente,

M. Bastian, conseiller,

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

L. Philis

La présidente,

A. Samson-Dye

La greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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