Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 3 juillet 2025, le 26 septembre 2025 et le 6 octobre 2025, M. A... B..., représenté par Me Lehmann, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 20 mai 2025 par laquelle le directeur du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... a prononcé à son encontre une sanction de révocation de ses fonctions à compter du 27 mai 2025 ;
2°) d’annuler la décision du 21 mai 2025 par laquelle le directeur du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... l’a radié des cadres de la fonction publique à compter du 27 mai 2025 ;
3°) d’enjoindre au centre hospitalier de Bar-le-Duc C... de réintégrer M. B... dans les cadres dans un délai de 7 jours à compter du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... la somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision de révocation contestée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un vice de procédure en ce qu’il n’a pas été informé de ce qu’il avait le droit de se taire ;
- les faits de vente de jus de pomme reprochés ont été commis en 2020, au-delà du délai de trois ans dans lequel la procédure disciplinaire peut être engagée ;
- les faits de vente de juste de pomme et d’apport de tabac à un patient ne sont pas fautifs ;
- la sanction prononcée de révocation est disproportionnée ;
- la décision de radiation des cadres doit être annulée en conséquence de l’illégalité de la décision de révocation.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 17 septembre 2025 et le 6 octobre 2025, le centre hospitalier de Bar-le-Duc Fains Véel conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. B... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le décret n° 2014-99 du 4 février 2014 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Wolff, rapporteure,
- les conclusions de Mme Marini, rapporteure publique
- les observations de Me Lehmann, représentant M. B...,
- et les observations de Me Antoniazzi-Schoen, représentant le centre hospitalier de Bar-le-Duc C....
Une note en délibéré a été enregistrée le 27 novembre 2025 pour M. B... et n’a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
M. B... a exercé les fonctions de moniteur-éducateur au sein du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... à compter de 2011. Il a exercé ces fonctions, à partir de 2022, au sein de l’hôpital de jour « Les Croisettes » et avait pour mission de mettre en œuvre le projet socio-éducatif pour des personnes handicapées ou en difficulté, afin de développer leur capacité de socialisation, d’autonomie, d’intégration et d’insertion. M. B... a été suspendu à titre conservatoire de ses fonctions par une décision du 22 janvier 2025. Au terme d’une procédure disciplinaire, le directeur du centre hospitalier de Bar-le-Duc l’a révoqué de ses fonctions par un arrêté du 20 mai 2025, puis radié des cadres par un arrêté du 21 mai 2025. Par sa requête, M. B... demande au tribunal d’annuler ces arrêtés.
Sur les conclusions aux fins d’annulation et d’injonction sous astreinte :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 532-5 du code général de la fonction publique : « (...) L’avis de cet organisme et la décision prononçant une sanction disciplinaire doivent être motivés ».
Il ressort des termes de l’arrêté du 20 mai 2025, confirmés par ceux du mémoire en défense, que les faits retenus pour prononcer la sanction de révocation à l’encontre de M. B... sont les faits de vente de tabac à des patients vulnérables placés sous sa responsabilité, de vente de jus de pomme fabriqués par les patients à ses collègues et d’utilisation du véhicule de service à des fins personnelles. La décision de sanction litigieuse n’apparaît ainsi pas fondée sur les faits d’attitude inappropriée à l’égard des patients et des collègues, initialement reprochés à M. B.... A cet égard, cette décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivée.
En deuxième lieu, d’une part, aux termes de l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi » Il en résulte le principe selon lequel nul n’est tenu de s’accuser, dont découle le droit de se taire. Ces exigences s’appliquent non seulement aux peines prononcées par les juridictions répressives mais aussi à toute sanction ayant le caractère d’une punition.
De telles exigences impliquent que l’agent public faisant l’objet d’une procédure disciplinaire ne puisse être entendu sur les manquements qui lui sont reprochés sans qu’il soit préalablement informé du droit qu’il a de se taire. A ce titre, il doit être avisé, avant d’être entendu pour la première fois, qu’il dispose de ce droit pour l’ensemble de la procédure disciplinaire. Dans le cas où l’autorité disciplinaire a déjà engagé une procédure disciplinaire à l’encontre d’un agent et que ce dernier est ensuite entendu dans le cadre d’une enquête administrative diligentée à son endroit, il incombe aux enquêteurs de l’informer du droit qu’il a de se taire. En revanche, sauf détournement de procédure, le droit de se taire ne s’applique ni aux échanges ordinaires avec les agents dans le cadre de l’exercice du pouvoir hiérarchique, ni aux enquêtes et inspections diligentées par l’autorité hiérarchique et par les services d’inspection ou de contrôle, quand bien même ceux-ci sont susceptibles de révéler des manquements commis par un agent.
Dans le cas où un agent sanctionné n’a pas été informé du droit qu’il a de se taire alors que cette information était requise en vertu des principes énoncés aux points 4 et 5, cette irrégularité n’est susceptible d’entraîner l’annulation de la sanction prononcée que lorsque, eu égard à la teneur des déclarations de l’agent public et aux autres éléments fondant la sanction, il ressort des pièces du dossier que la sanction infligée repose de manière déterminante sur des propos tenus alors que l’intéressé n’avait pas été informé de ce droit.
D’une part, il ressort des pièces du dossier, en particulier du procès-verbal de la séance du conseil de discipline du 16 mai 2025, que M. B... a été informé, préalablement à la tenue de cette séance, du droit qu’il avait de se taire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ce droit ne peut qu’être écarté.
D’autre part, en se bornant à soutenir que son droit de se taire a été méconnu avant la séance du conseil de discipline, sans préciser à quel moment il fait ainsi référence, M. B... n’assortit pas son moyen des précisions suffisantes permettant d’en apprécier le bien-fondé.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 532-2 du code général de la fonction publique : « Aucune procédure disciplinaire ne peut être engagée au-delà d’un délai de trois ans à compter du jour où l’administration a eu une connaissance effective de la réalité, de la nature et de l’ampleur des faits passibles de sanction. (...) ».
Il ressort des pièces du dossier que c’est à l’occasion de l’enquête administrative et des auditions conduites du 4 au 7 février 2025 que les faits reprochés de vente de jus de pommes fabriqués par des patients à des collègues ont été portés à la connaissance de la direction du centre hospitalier de Bar-le-Duc C.... Par suite, bien que la fabrication et la vente de jus de pomme litigieuses aient été réalisées en 2020, la nature exacte et l’ampleur des faits reprochés à M. B... n’ont été effectivement connus qu’à l’occasion desdites auditions, en 2025. Par suite, M. B... n’est pas fondé à soutenir que l’action disciplinaire diligentée en raison de ces faits était prescrite en application des dispositions précitées.
En quatrième lieu, il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l’objet d’une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
D’une part, il ressort des pièces du dossier que M. B... a initié une activité consistant à faire presser par les patients des pommes préalablement récoltées avec leur aide et celle d’une collègue dans le jardin de l’hôpital afin d’en faire du jus, nonobstant le refus opposé par la directrice des soins faute de financement disponible. Pour conduire cette activité, M. B... explique avoir avancé la somme nécessaire à l’utilisation du pressoir et avoir ensuite vendu les bouteilles à des collègues afin de couvrir ses dépenses, sans en tirer de bénéfice. Ce faisant, et alors que M. B... ne produit aucun justificatif de la somme qu’il aurait payée, ni de celle qu’il aurait perçue à l’issue de la vente, ce dernier n’en a pas moins manqué à son obligation d’obéissance hiérarchique et de probité, en particulier en cédant à titre onéreux le fruit du travail des patients dont il avait la responsabilité. Les faits reprochés présentent ainsi, contrairement à ce qu’il soutient, un caractère fautif.
D’autre part, il ressort des pièces du dossier, en particulier du rapport établi par le cadre supérieur de santé, que le 17 mai 2024 au matin, M. B... a quitté le service, alors qu’il devait conduire une activité avec deux patients, en utilisant le véhicule du service et qu’il est revenu au service vers 12h30. M. B..., qui ne conteste pas la matérialité des faits reprochés, explique qu’il a dû s’absenter pour aller récupérer son véhicule personnel chez le garagiste, puisqu’il partait en congés l’après-midi, et n’avait ainsi d’autre option que d’utiliser le véhicule du service. Toutefois, une telle circonstance, alors que M. B... a agi sans solliciter l’autorisation de s’absenter et d’utiliser ce véhicule, ni même avertir de son départ, ne saurait expliquer un tel agissement, constitutif d’un manquement à ses obligations de service.
Enfin, M. B... reconnaît avoir vendu du tabac en provenance du Luxembourg à un patient en affirmant avoir agi dans son intérêt afin de lui permettre d’économiser de l’argent sur le tabac et, ainsi, de rembourser ses dettes auprès d’un commerçant. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, en particulier de plusieurs signalements des patients de l’hôpital de jour « Les Croisettes » auprès de l’Union départementale des associations familiales (UDAF) de Meurthe-et-Moselle, que M. B... a proposé et vendu, de manière dissimulée, le soir après les heures de service et à leur domicile, du tabac en provenance du Luxembourg à au moins quatre patients, dont certains sous mesure de protection de l’UDAF, à un prix plus élevé que celui pratiqué en France. Les signalements précisent également que M. B... exerçait des actes de pression et d’intimidation sur les patients afin d’obtenir le paiement du tabac qu’il avait vendu, en leur rappelant quotidiennement leurs obligations de paiement, l’un de ces patients ayant d’ailleurs dû être placé en hospitalisation complète à la suite de ces agissements. Contrairement à ce que soutient le requérant, la fragilité des personnes en cause, dont les propos, précis et concordants, ont été rapportés par les soins de l’UDAF, en charge de leur protection, ne saurait conduire à mettre en doute la fiabilité des faits ainsi relatés. De tels faits, constitutifs d’un manquement de l’intéressé à son devoir de dignité et de probité, présentent un caractère fautif.
Dans ces conditions, le centre hospitalier de Bar-le-Duc C... était fondé à considérer que les faits de vente de jus de pomme, d’utilisation d’un véhicule de service à des fins personnelles sans autorisation et de vente de tabac à des patients vulnérables sont fautifs et de nature à justifier le prononcé d’une sanction disciplinaire.
En cinquième lieu, il est constant que M. B..., qui est moniteur-éducateur depuis 2011 au sein du centre hospitalier de Fains-Veel, n’a jamais fait l’objet d’une procédure disciplinaire. Il produit en outre quelques attestations d’anciens et actuels collègues qui le décrivent comme un professionnel investi et dynamique. Si les comptes-rendus d’évaluations professionnelles décrivent par ailleurs M. B... comme un professionnel volontaire et créatif, il est également dépeint comme impulsif et direct, présentant des difficultés dans le dialogue et la communication, notamment vis-à-vis de ses collègues. En tout état de cause, les manquements au devoir de dignité et de probité, dont l’intéressé s’est rendu coupable au détriment de publics particulièrement fragiles et vulnérables dont il avait pour mission de contribuer à la prise en charge et à l’accompagnement, constituent des manquements graves au regard de la mission de soutien qu’un moniteur-éducateur doit exercer à l’égard des publics dont il a la charge. Dans ces conditions, et bien que M. B... minimise les faits reprochés et leur gravité, en expliquant avoir agi dans l’intérêt des patients, il n’est pas fondé à soutenir que la sanction de révocation prononcée serait disproportionnée.
En dernier lieu, aucun des moyens n’étant de nature, ainsi qu’il a été dit, à entraîner l’annulation de la décision révoquant M. B... de ses fonctions, celui-ci n’est pas fondé à demander l’annulation, par voie de conséquence, de la décision du 21 mai 2025 le radiant des cadres de la fonction publique.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B... tendant à l’annulation des décisions du directeur du centre hospitalier de Bar-le-Duc du 20 mai et du 21 mai 2025 ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction sous astreinte, doivent être rejetées.
Sur les frais liés à l’instance :
D’une part, les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une somme soit mise à la charge du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante.
D’autre part, il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire droit aux conclusions du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions du centre hospitalier de Bar-le-Duc C... présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au centre hospitalier de Bar-le-Duc C....
Délibéré après l’audience publique du 27 novembre 2025 à laquelle siégeaient :
M. Goujon-Fischer, président,
Mme de Laporte, première conseillère,
Mme Wolff, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2025.
La rapporteure,
É. Wolff
Le président,
J. -F. Goujon-Fischer
Le greffier,
F. Richard
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.