Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2025, Mme F... D..., représentée par Me Andic Anouz, demande au tribunal :
de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle et de surseoir à statuer dans l’attente de la décision d’aide juridictionnelle ;
d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 20 juin 2025 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays de destination en cas d’exécution d’office de la mesure d’éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an ;
d’enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour ou, à tout le moins, une autorisation provisoire de séjour ;
de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 2 000 euros à son conseil au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation par son conseil à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Elle soutient que :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
- elles ont été signées par une autorité incompétente ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur de droit dès lors qu’elle pouvait prétendre à la délivrance d’un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l’article L. 423-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entaché d’un défaut d’examen particulier ;
- elle est disproportionnée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que le moyen tiré de ce que la requérante pouvait prétendre à titre de séjour de plein droit sur le fondement de l’article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile est inopérant et que les autres moyens soulevés ne sont pas fondés.
Mme D... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision en date du 3 novembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Siebert, rapporteur,
- et les observations de Me Andic Anouz, représentant Mme D....
Considérant ce qui suit :
Mme D..., ressortissante turque née le 5 septembre 2003, est entrée sur le territoire français le 20 novembre 2022 selon ses déclarations. Sa demande d’asile a été rejetée par une décision du 20 octobre 2023 de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision du 17 septembre 2024 de la Cour nationale du droit d’asile. Par un arrêté du 20 juin 2025, dont elle demande l’annulation, la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d’exécution d’office de la mesure d’éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Sur l’aide juridictionnelle :
Mme D... été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 3 novembre 2025. Il n’y a pas lieu, par suite, de statuer sur ses conclusions tendant au bénéfice à titre provisoire de l’aide juridictionnelle, ni de surseoir à statuer dans l’attente de la décision du bureau d’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français :
Par un arrêté du 16 avril 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 48 de la préfecture du 18 avril 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle a donné à Mme E... A..., directrice de l’immigration et de l’intégration, délégation à l’effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de leur signataire doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, il ressort des termes de l’arrêté en litige qu’il comporte l’énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles la préfète de Meurthe-et-Moselle s’est fondée. Par suite, le moyen doit être écarté.
En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de Meurthe-et-Moselle aurait entaché la décision attaquée d’un défaut d’examen particulier de la situation de Mme D..., dont le mariage avec un compatriote le 1er février 2025 n’avait pas été porté à sa connaissance. Par suite, le moyen doit être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Mme D... se prévaut de sa durée de présence sur le territoire français depuis le mois de novembre 2022, de son mariage le 1er février 2025 avec un compatriote, M. C... B..., titulaire d’une carte de résident et de ce que sa belle-famille bénéficie d’une protection internationale en France. Toutefois, l’intéressée ne justifie d’une présence sur le territoire que depuis deux ans et demi à la date de l’arrêté en litige et n’étaye pas l’intensité de la relation qu’elle a nouée avec sa belle-famille, de sorte qu’elle ne justifie pas d’attaches suffisamment intenses, stables et anciennes sur le territoire. En outre, la requérante n’allègue aucun autre lien noué sur le territoire, notamment d’ordre amical, ni être dépourvue d’attaches dans son pays d’origine, la Turquie, où elle a vécu jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Dans ces conditions, en édictant la décision attaquée, la préfète de Meurthe-et-Moselle n’a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme D.... Par suite, le moyen doit être écarté.
En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / (…) ». Aux termes de l’article L. 423-1 du même code : « L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ».
Mme D... n’étant pas mariée à un ressortissant français, elle ne pouvait prétendre à la délivrance d’un titre de séjour de plein droit sur le fondement des dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l’erreur de droit doit être écarté.
En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de Meurthe-et-Moselle aurait commis une erreur manifeste d’appréciation de sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
En premier lieu, aux termes du dernier alinéa de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ». Ce dernier texte énonce que : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ».
Si Mme D... fait valoir, qu’étant d’origine kurde, elle craint pour sa vie en cas de retour en Turquie, le récit qu’elle expose à l’instance ne permet pas d’établir la réalité de risques personnels en cas de retour dans son pays d’origine. Au surplus, contrairement à ce que soutient Mme D..., sa demande d’asile, ainsi qu’il a été dit, a bien été examinée par les autorités compétentes. Par suite, le moyen tiré de l’inexacte application des textes précités doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
Aux termes de l’article L. 612-8 du même code : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ». Par ailleurs, aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ».
Ainsi qu’il a été dit, Mme D... est mariée depuis le 1er février 2025 avec un compatriote titulaire d’une carte de résident et sa belle-famille bénéficie d’une protection internationale en France. Si la préfète de Meurthe-et-Moselle fait valoir en défense que son époux bénéficie d’un titre en qualité d’enfant d’un parent réfugié, cette circonstance est sans incidence sur l’intensité du lien conjugal entretenu en France. Par ailleurs, Mme D..., entrée sur le territoire le 20 novembre 2022, n’a fait l’objet d’aucune précédente mesure d’éloignement et sa présence ne représente aucune menace pour l’ordre public. Dans ces conditions, la préfète de Meurthe-et-Moselle a fait une inexacte application des dispositions précitées en prononçant à l’encontre de la requérante une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an. Par suite, le moyen soulevé doit être accueilli.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soulevés à l’encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que Mme D... est seulement fondée à demander l’annulation de cette dernière décision.
Sur l’injonction :
Le présent jugement, qui annule la décision du 20 juin 2025 de la préfète de Meurthe-et-Moselle portant interdiction de retour sur le territoire français à l’encontre de Mme D..., n’implique aucune mesure d’exécution. Par suite, les conclusions à fin d’injonction doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Mme D... présentées sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er :
Il n’y a pas lieu de statuer sur les conclusions de Mme D... tendant au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : La décision du 20 juin 2025 de la préfète de Meurthe-et-Moselle prononçant une interdiction de retour sur le territoire français à l’encontre de Mme D... est annulée.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme F... D..., au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Andic Anouz.
Délibéré après l’audience publique du 3 mars 2026 à laquelle siégeaient :
M. Coudert, président,
Mme Grandjean, première conseillère,
M. Siebert, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mars 2026.
Le rapporteur,
T. SiebertLe président,
B. Coudert
La greffière,
I. Varlet
La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.