Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 juillet et 12 septembre 2025, Mme C... A..., représentée par Me Mesureur, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 20 juin 2024, par lequel le préfet de la Moselle a refusé de renouveler son titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l’a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de 12 mois ;
2°) d’enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale » ou « salarié », une carte de résident, ou subsidiairement de réexaminer sa situation et de la doter d’une autorisation provisoire de séjour et de travail, dans un délai d’un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement d’une somme de 1 800 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable, dès lors que la décision ne lui a pas été régulièrement notifiée ; elle avait averti la préfecture des Vosges de son changement de domicile, tout en souscrivant et en activant un contrat pour le réacheminement de son courrier ;
Sur les moyens communs aux décisions de refus de séjour, obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français :
- ces décisions sont entachées d’une insuffisance de motivation ;
- ces décisions méconnaissent les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
Sur les moyens communs aux décisions de refus de séjour et d’obligation de quitter le territoire français :
- ces décisions sont entachées d’un défaut d’examen ;
- ces décisions méconnaissent les articles 3 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
Sur les moyens propres à la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour :
- la décision est entachée d’une erreur de droit tirée de la méconnaissance des articles L. 421-5 et suivants ainsi que des articles L. 421-1 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le préfet a commis une erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article L. 431-5 du même code ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 426-17 du même code ;
Sur le moyen propre à la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision de refus de renouvellement du titre de séjour est illégale et prive de base légale la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
Sur les moyens propres à la décision interdisant le retour sur le territoire français :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours est illégale et prive de base légale la décision interdisant le retour sur le territoire français ;
- cette mesure est entachée d’erreur d’appréciation.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 juillet et 17 septembre 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la requête est irrecevable dès lors qu’elle est tardive ; le pli a été adressé à son dernier domicile connu, l’intéressée n’ayant pas averti la préfecture de la Moselle de son changement de domicile et elle ne démontre pas avoir effectivement saisi le code d’activation de son contrat de réacheminement postal ;
- les moyens de Mme A... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Samson-Dye
- et les observations de Me Carolin, substituant Me Mesureur, pour Mme A....
Le préfet de la Moselle n’était ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
Mme B..., ressortissante chinoise née le 11 juillet 1990, est entrée régulièrement en France le 12 février 2016 munie d’un visa long séjour portant la mention « étudiant ». Elle a obtenu plusieurs titres de séjour, valables du 1er décembre 2016 au 24 juillet 2023. Elle a sollicité le renouvellement de sa carte de séjour temporaire le 25 avril 2023. Par l’arrêté attaqué, en date du 20 juin 2024, le préfet de la Moselle a refusé de renouveler ce titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d’un an.
En premier lieu, l’arrêté attaqué comporte, pour chacune des mesures qu’il édicte, un exposé suffisant des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Dès lors, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier qu’il n’aurait pas été précédé d’un examen suffisant de la situation personnelle de l’intéressée, au regard des éléments qu’elle avait fait valoir dans sa demande de renouvellement de titre de séjour adressée à la préfecture de la Moselle, étant précisé, en tout état de cause, qu’il n’est pas établi qu’elle avait, à la date de l’arrêté litigieux, sollicité son admission au séjour sur un autre fondement que celui sur lequel son précédent titre de séjour lui avait été délivré.
En deuxième lieu, lorsqu’il est saisi d’une demande de délivrance d’un titre de séjour sur le fondement de l’une des dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet n’est pas tenu, en l’absence de dispositions expresses en ce sens, d’examiner d’office si l’intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d’une autre disposition de ce code, même s’il lui est toujours loisible de le faire à titre gracieux.
Il ressort des termes de l’arrêté litigieux que le préfet de la Moselle s’est borné à examiner le droit au séjour de Mme A... au regard de l’article L. 421-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, outre des considérations tenant à sa vie privée et familiale. Dès lors, les moyens tirés de ce que le refus de séjour méconnaît les dispositions des articles L. 421-1 et suivants, L. 431-5 et L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile sont inopérants, en l’absence de tout élément démontrant que la demande de titre de séjour sur laquelle statue le présent arrêté portait sur ces fondements.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 421-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui exerce une activité non salariée, économiquement viable et dont il tire des moyens d'existence suffisants, dans le respect de la législation en vigueur, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " entrepreneur/ profession libérale " d'une durée maximale d'un an. ». Et aux termes de l’article L. 421-6 de ce code : « Par dérogation à l'article L. 433-6, l'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " entrepreneur/ profession libérale " et qui est titulaire d'une carte de séjour délivrée pour un autre motif bénéficie d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an portant la mention demandée lorsque les conditions de délivrance de cette carte sont remplies. / A l'expiration de la durée de validité de cette carte, s'il continue à en remplir les conditions de délivrance, il bénéficie, à sa demande, d'une carte de séjour pluriannuelle portant la même mention. (…) ».
L’arrêté préfectoral attaqué est fondé sur la circonstance que la requérante n’établit pas exercer une activité dont elle tirerait des ressources suffisantes. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des avis d’imposition de l’intéressée, qu’elle justifie de revenus d’activité de 21 323 euros en 2021 avant abattement, auxquels s’ajoutent des revenus de capitaux mobiliers de 10 168 euros dont il n’est pas démontré qu’ils seraient liés à son activité non salariée, ainsi que 23 073 euros de revenus d’activité déclarés avant abattement pour 2022 et 24 500 euros avant abattement pour 2023. Il est constant en revanche qu’après application de l’abattement prévu pour la détermination du montant imposable à l’impôt sur le revenu, le revenu fiscal de référence de la requérante est nettement inférieur au montant annuel net du salaire minimal interprofessionnel de croissance, qui est susceptible d’être pris en considération pour déterminer si les ressources sont suffisantes. Pour apprécier le caractère suffisant des revenus tirés de l’activité, doivent notamment être soustraites du chiffre d’affaires les charges et cotisations versées, ainsi que les dépenses professionnelles engagées. Il ne ressort pas des éléments produits par l’intéressé que ces dépenses et charges seraient d’un niveau suffisamment faible pour justifier que Mme A... conserverait un revenu d’activité suffisant, après déduction de ces montants. Dans ces conditions, c’est à bon droit que le préfet a estimé qu’il n’était pas justifié de revenus d’existence suffisants et lui a refusé, pour ce motif, le renouvellement de son titre de séjour.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir d’ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d’autrui ». Et aux termes de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ».
Si Mme A... est présente en France depuis le 12 février 2016 et s’y est maintenue régulièrement, elle est, à la date de l’arrêté litigieux, célibataire et sans enfant, sans attache familiale sur le territoire national. La circonstance qu’elle ait eu un enfant né en janvier 2025, postérieurement à l’arrêté contesté du 20 juin 2024, dont le père est un ressortissant chinois en situation régulière, est sans incidence sur la légalité de cet arrêté, qui s’apprécie à la date de cette décision. Il ressort des pièces du dossier qu’à la date de l’arrêté attaqué, l’intéressée ne peut se prévaloir de liens personnels et familiaux en France d’une intensité, d’une stabilité et d’une ancienneté tels que le refus de titre de séjour et la mesure d’éloignement porterait une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et, en tout état de cause, des dispositions citées au point précédent doit donc être écarté.
En cinquième lieu, aux termes de l’article 3-1 de la convention relative aux droits de l’enfant : « 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. (…) ». Et aux termes de l’article 9 de la même convention : « 1. Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant. (…) ».
D’une part, la requérante ne peut utilement invoquer la méconnaissance des stipulations du premier paragraphe de l’article 9 de la convention relative aux droits de l’enfant, ces dernières créant seulement des obligations entre Etats.
D’autre part, la naissance d’un enfant postérieurement à l’arrêté attaqué est sans incidence sur la légalité de cet arrêté. Par suite, et alors que la requérante n’avait pas d’enfant à la date de l’arrêté attaqué, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l’enfant doit être écarté comme inopérant.
En sixième lieu, la décision du préfet de la Moselle refusant de renouveler le titre de séjour de Mme A... n’étant pas annulée, cette dernière n’est pas fondée à exciper de l’illégalité de cette décision au soutien de ses conclusions tendant à l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
En dernier lieu, les décisions du préfet de la Moselle portant obligation de quitter le territoire français et octroi d’un délai de départ volontaire de trente jours n’étant pas annulées, la requérante n’est pas fondée à exciper de l’illégalité de ces décisions au soutien de ses conclusions tendant à l’annulation de la décision d’interdiction de retour sur le territoire français.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A... tendant à l’annulation de l’arrêté du 20 juin 2024 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de renouveler son titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an doivent être rejetées, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction sous astreinte ne peuvent qu’être rejetées, ainsi que celles relatives aux frais d’instance.
Toutefois, la naissance, postérieurement à l’arrêté attaqué, de l’enfant de Mme A... avec un ressortissant chinois en situation régulière en France est une circonstance nouvelle qui devra être prise en compte par l’administration dans l’hypothèse où elle envisagerait de mettre en œuvre la mesure d’exécution en litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... A... et au préfet de la Moselle.
Délibéré après l’audience du 29 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
- Mme Samson-Dye, présidente,
- Mme Bourjol, première conseillère,
- Mme Philis, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 février 2026.
La présidente-rapporteure
A. Samson-Dye
L’assesseure la plus ancienne
A. Bourjol
La greffière
L. Bourger
La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.