Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée le 17 octobre 2025 sous le n° 2503312, M. B... C..., représenté par Me Andic-Anouz, demande au tribunal :
de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle et de surseoir à statuer dans l’attente de la décision d’aide juridictionnelle définitive ;
d’annuler pour excès de pouvoir les décisions du 29 septembre 2025 du préfet de Meurthe-et-Moselle portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination en cas d’exécution d’office de la mesure d’éloignement et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an ;
d’enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour ou, à tout le moins, une autorisation provisoire de séjour ;
de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 2 000 euros à Me Andic-Anouz au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation par son conseil à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Il soutient que :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
- elles ont été signées par une autorité incompétente ;
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des dispositions de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2025, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision en date du 3 novembre 2025.
II. Par une requête, enregistrée le 17 octobre 2025 sous le n° 2503313, Mme G... D... épouse C..., représentée par Me Andic-Anouz, demande au tribunal :
1°) de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle et de surseoir à statuer dans l’attente de la décision d’aide juridictionnelle définitive ;
2°) d’annuler pour excès de pouvoir les décisions du 29 septembre 2025 du préfet de Meurthe-et-Moselle portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination en cas d’exécution d’office de la mesure d’éloignement et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an ;
3°) d’enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour ou, à tout le moins, une autorisation provisoire de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 2 000 euros à Me Andic-Anouz au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation par son conseil à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Elle soulève les mêmes moyens que dans la requête n° 2503312.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2025, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Mme D... épouse C... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision en date du 14 octobre 2025.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Siebert, rapporteur,
- et les observations de Me Andic-Anouz représentant M. et Mme C....
Considérant ce qui suit :
Mme D... épouse C..., ressortissante turque née le 20 janvier 1976, et M. C..., ressortissant turc né le 2 avril 1973, sont entrés sur le territoire français respectivement les 1er octobre 2019 et 20 novembre 2022 selon leurs déclarations. Leurs demandes d’asile ont été rejetées par des décisions des 13 juillet 2021 et 20 octobre 2023 de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmées par des décisions des 28 juin 2023 et 18 septembre 2024 de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Leurs demandes de réexamen ont été rejetées par l’OFPRA le 18 février 2025, décisions confirmées par la CNDA le 25 juin 2025. Le 29 octobre 2024, le couple a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l’article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par deux arrêtés du 29 septembre 2025, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d’exécution d’office de la mesure d’éloignement et a prononcé à leur encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an. Par leurs requêtes, M. et Mme C... demandent l’annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Sur la jonction :
Les requêtes enregistrées sous les numéros 2503312 et 2503313 sont relatives au séjour et à l’éloignement de conjoints et ont fait l’objet d’une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
Sur l’aide juridictionnelle :
D’une part, M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 3 novembre 2025. D’autre part, Mme C... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 14 octobre 2025. Il n’y a pas lieu, par suite, de statuer sur les conclusions des requérants tendant au bénéfice, à titre provisoire, de l’aide juridictionnelle ni de surseoir à statuer dans l’attente des décisions du bureau d’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
Par un arrêté du 25 août 2025 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 99 de la préfecture du lendemain, le préfet de Meurthe-et-Moselle a donné à Mme E... A..., directrice de l’immigration et de l’intégration, délégation à l’effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de leur signataire doit être écarté.
En ce qui concerne les décisions portant refus de séjour :
Si les requérants soutiennent que les décisions portant refus de séjour seraient entachées d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des dispositions de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ils n’en demandent pas l’annulation. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. (…) ».
Les arrêtés en litige visent les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il a été fait application ainsi que l’ensemble des éléments constitutifs de la situation personnelle de M. et Mme C..., tels que portés à la connaissance de l’autorité préfectorale. Dans ces conditions, les décisions attaquées comportent l’ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, conformément aux dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
M. et Mme C... se prévalent de la présence sur le territoire français de leurs cinq enfants et de ce que l’état de santé de leur fille F..., née le 19 mai 2010, nécessite un suivi médical régulier en France, renforçant leur ancrage sur le territoire. Toutefois, les intéressés présents sur le territoire depuis, respectivement, six ans et presque trois ans à la date de l’arrêté en litige ne font état d’aucune relation qu’ils auraient nouée sur le territoire, notamment d’ordre amical, de sorte qu’ils ne justifient pas de liens suffisamment intenses, stables et anciens en France. En outre, il ne ressort pas des pièces des dossiers que les enfants du couple résideraient régulièrement sur le territoire français et les intéressés n’allèguent pas être dépourvus d’attaches dans leur pays d’origine, la Turquie, où ils ont vécu jusqu’à, respectivement, l’âge de quarante-trois ans et quarante-neuf ans. Enfin, la circonstance que leur fille mineure soit prise en charge médicalement en France n’est pas de nature, à elle-seule, à caractériser une intégration particulière sur le territoire. Dans ces conditions, en édictant les décisions attaquées, le préfet de Meurthe-et-Moselle n’a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. et Mme C... ni n’a entaché ses décisions d’une erreur manifeste dans l’appréciation de leurs conséquences sur la situation personnelle du couple. Par suite, les moyens doivent être écartés.
En dernier lieu, la décision attaquée n’ayant pas pour objet de fixer un pays de destination, le moyen tiré de ce que cette mesure aurait été prise en méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté comme inopérant. En tout état de cause, si les requérants font valoir que la continuité de soins de leur fille n’est pas garantie en cas de retour en Turquie, ce qui serait de nature à gravement dégrader son état de santé, ils ne versent à l’instance aucun élément de nature à corroborer leurs allégations ni à contredire le sens de l’avis rendu par le collège de médecins de l’Office français de l’immigration et de l’intégration le 4 février 2025, retenant que le défaut de prise en charge médicale ne devrait pas entraîner des conséquences d’une exceptionnelle gravité et que son état de santé lui permettait de voyager sans risque vers son pays d’origine. Par suite, le moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
Aux termes du dernier alinéa de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ». Ce dernier texte énonce que : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ».
D’une part, il ressort des termes des arrêtés en litige que le préfet de Meurthe-et-Moselle a retenu que les requérants n’alléguaient pas être exposés à des peines ou traitements contraires aux stipulations précitées en cas de retour dans leur pays d’origine, procédant ainsi à un examen particulier de leur situation personnelle. Par suite, le moyen doit être écarté.
D’autre part, si les intéressés font valoir qu’ils craignent pour leur sécurité en cas de retour en Turquie, ils n’étayent ni ne corroborent leurs allégations, alors que, ainsi qu’il a été dit, leurs demandes d’asile ainsi que leurs demandes de réexamen ont été rejetées par l’OFPRA et par la CNDA. Dans ces conditions, en fixant la Turquie comme pays de destination ou tout autre pays dans lequel les intéressés sont légalement admissibles, le préfet de Meurthe-et-Moselle a fait une exacte application des textes précités. Par suite, le moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
Aux termes de l’article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Les (…) décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ». Aux termes de l’article L. 612-8 du même code : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ». Enfin, aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ».
La décision d’interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l’autorité compétente, au vu de la situation de l’intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n’impose que le principe et la durée de l’interdiction de retour fassent l’objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l’importance accordée à chaque critère.
Il ressort des termes des arrêtés en litige, qui visent l’article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet de Meurthe-et-Moselle a examiné la situation de M. et Mme C... au regard des critères de l’article L. 612-10 précité en prenant en compte leurs durées de présence respectives sur le territoire, la nature et l’ancienneté de leurs liens avec la France, la circonstance qu’ils n’avaient pas fait l’objet d’une précédente mesure d’éloignement et que leur comportement ne représentait pas une menace pour l’ordre public. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de M. C... et Mme C... doivent être rejetées.
Sur les conclusions accessoires :
Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d’annulation, n’implique aucune mesure d’exécution. Par suite, les conclusions à fin d’injonction de M. et Mme C... doivent être rejetées, de même que leurs conclusions présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er :
Il n’y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. et Mme C... tendant au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. et Mme C... est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... C..., à Mme G... D... épouse C..., au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Andic-Anouz.
Délibéré après l’audience publique du 3 mars 2026 à laquelle siégeaient :
M. Coudert, président,
Mme Grandjean, première conseillère,
M. Siebert, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mars 2026.
Le rapporteur,
T. SiebertLe président,
B. Coudert
La greffière,
I. Varlet
La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.