Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 14 et 18 mars 2026, M. B... A..., représenté par Me Cissé, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 13 mars 2026 par lequel le préfet de la Moselle l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de trois ans ;
2°) d’enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation administrative et, dans l’attente de ce réexamen, de la mettre en possession d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à rester sur le territoire français dans les délais de, respectivement, un mois et quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1500 euros à verser à son conseil au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l’arrêté dans son ensemble :
- la compétence du signataire n’est pas établie ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il ne lui a pas été notifié dans une langue qu’il comprend ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux et individualisé de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation quant à sa situation personnelle et s’agissant d’une menace à l’ordre public ;
- son droit au séjour n’a pas été examiné, en méconnaissance de l’article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ :
- elle est entachée d’erreur d’appréciation dès lors que son comportement ne caractérise pas de menace pour l’ordre public et qu’il ne présente pas de risque de fuite ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est dépourvue de base légale ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation et méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dans son principe-même ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation, en ce qui concerne sa durée.
Par un mémoire enregistré le 23 mars 2026, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu’aucun des moyens invoqués n’est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l’union européenne ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Samson-Dye pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Samson-Dye, magistrate déléguée,
- les observations de Me Habibeche, substituant Me Cissé, représentant M. A..., qui conclut aux mêmes fins que ses écritures, par les mêmes moyens, et soutient en outre que le requérant a tenté de demander un titre de séjour et a effectué des démarches en ce sens ;
- les observations de M. A... ;
- et les observations de Me Morel, pour le préfet de la Moselle, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures, par les mêmes moyens, et souligne en outre que l’intéressé n’a pas présenté de demande de titre de séjour.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience en application de l’article R. 922-16 du code l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant camerounais, né le 12 avril 1995 à Yaounde, allègue être entré en France à l’âge de deux ans. Il a bénéficié de titres de séjour, et en dernier lieu d’une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu’au 29 novembre 2025. Par un arrêté du 13 mars 2026, dont il demande l’annulation, le préfet de la Moselle l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, M. A... a été placé en rétention.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
D’une part, M. A... allègue être arrivé en France à l’âge de deux ans, et y être demeuré depuis lors. S’il n’établit pas la date de son arrivée sur le territoire national, il produit toutefois des certificats de scolarité établissant qu’il a été inscrit à l’école élémentaire et qu’il a régulièrement suivi la classe pendant les années scolaires 2001/2002 à 2005/2006, avant d’être scolarisé au collège pendant les années 2006/2007 à 2009/2010, puis dans deux lycées en 2010/2011 puis 2012/2013. Il justifie par ailleurs avoir obtenu une carte de séjour temporaire valable du 23 juillet 2015 au 22 juillet 2016, puis deux cartes de séjour pluriannuelles, valables jusqu’au 5 octobre 2021 et jusqu’au 29 novembre 2025. Au regard de l’ensemble des éléments produits par les parties, le requérant doit être regardé comme justifiant de sa présence en France depuis septembre 2001.
La mère du requérant, qui est le seul parent mentionné sur son acte de naissance, était de nationalité française et est décédée en 2021, sur le territoire national. Le requérant se prévaut par ailleurs de la présence en France d’autres proches, qu’il présente comme des membres de sa fratrie, de nationalité française. M. A... établit par ailleurs avoir été embauché en contrat à durée déterminée, renouvelé, du 7 avril 2025 au 29 novembre 2025, et que son employeur souhaite le recruter à nouveau du 1er avril 2026 au 31 mai 2026, par une promesse d’embauche du 10 décembre 2025, réitérée le 16 mars. Dans ces circonstances, et quand bien même M. A... est célibataire et sans enfant, il justifie avoir établi le centre de ses intérêts en France.
D’autre part, le préfet fait valoir que M. A... représenterait une menace pour l’ordre public. Il ressort des pièces du dossier que s’il a fait l’objet d’une condamnation à deux mois d’emprisonnement pour des faits de violence sur une personne chargée de mission de service public suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours, cette peine a été prononcée par le tribunal correctionnel de Meaux le 24 octobre 2013, pour des faits survenus le 17 juillet 2013, soit plus de douze ans avant l’arrêté attaqué, ce qui ne caractérise pas une menace actuelle. De manière plus récente, le requérant a été condamné à une amende de cinq cent euros, par ordonnance pénale du président du tribunal judiciaire d’Evry du 6 septembre 2022, pour des faits de conduite d’un véhicule malgré l’invalidation du permis de conduire, survenus le 9 mai 2022. Pour regrettables que soient ces derniers faits, ils ne sauraient suffire à caractériser une menace grave à l’ordre public.
L’administration fait valoir par ailleurs que l’intéressé est défavorablement connu des services de police, en produisant plusieurs fiches issues du traitement des antécédents judiciaires. Toutefois, la majeure partie de ces documents porte sur des évènements survenus entre 2011 et 2014, et qui sont donc trop anciens pour, par eux-mêmes, caractériser une menace actuelle pour l’ordre public. Si l’intéressé a été interpellé pour menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l’encontre d’un dépositaire de l’autorité publique et rébellion, en avril 2021, cette seule circonstance ne suffit pas, au regard des éléments produits par l’administration, à caractériser une menace pour l’ordre public, alors notamment qu’il n’est pas établi, ni même allégué, que ces faits auraient donné lieu à des poursuites. Si, en dernier lieu, le requérant a été interpellé le 13 mars 2026 pour des faits de violence, le procès-verbal de garde à vue de M. A..., produit par l’administration, reconnaît des coups portés de manière réciproque, sans que le document en établisse la gravité. Ce seul document, en l’absence d’autres éléments, et notamment d’indications sur l’existence de poursuites, ne suffit pas à établir l’existence de faits susceptibles de caractériser une menace grave pour l’ordre public, en l’état du dossier.
Il résulte de tout de ce qui précède que les pièces du dossier ne permettent pas, au regard de l’ensemble des faits dont se prévaut l’administration, d’établir M. A... représente effectivement une menace grave et actuelle pour l’ordre public. Dans ces conditions, M. A... est fondé à soutenir que l’obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations citées au point 2. Il est, dès lors, fondé à demander l’annulation de cette décision, et des autres mesures contestées édictées par l’arrêté du 13 mars 2026, par voie de conséquence, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
L’exécution de l’annulation prononcée par le présent jugement, qui ne porte pas sur un refus de titre de séjour mais sur une mesure d’éloignement, n’implique pas qu’il soit enjoint à l’administration de délivrer un titre de séjour à M. A.... En revanche, il y a lieu d’enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer la situation de M. A... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l’attente, et sans délai, une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais du litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce de mettre à la charge de l’Etat, partie perdante, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. C... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 13 mars 2026 du préfet de la Moselle portant obligation de quitter le territoire français à l’encontre de M. A..., refus de délai de départ volontaire, désignation du pays de renvoi et interdiction de retour d’une durée de trois ans est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de réexaminer la situation de M. A... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l’attente, et sans délai, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L’Etat versera à M. A... la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à B... Ze et au préfet de la Moselle.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mars 2026.
La magistrate désignée,
Samson-Dye
La greffière,
O. Tsimbo-Nussbaum
La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.