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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-1909948

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-1909948

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-1909948
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSCP SAVOYE ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 novembre 2019 et 16 mars 2022, la société Géry Trenteseaux Investissements, représentée par la SCP Savoye - Forgeois, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 24 septembre 2019 par laquelle le président de la métropole européenne de Lille a exercé le droit de préemption urbain sur les parcelles cadastrées AP 95, AP 123, AP 156 et AP 157 situées 9 avenue de l'Europe, rue du Gaz et rue du professeur A à Croix ;

2°) de mettre à la charge de la métropole européenne de Lille la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme en l'absence de projet réel et préexistant sur le terrain préempté ;

- à supposer qu'il y ait un projet sur le terrain préempté, celui-ci ne présente pas un intérêt général suffisant ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par des mémoires enregistrés le 14 avril 2021 et le 13 juillet 2022, celui-ci n'ayant pas été communiqué, la métropole européenne de Lille, représentée par la SCP Bignon Lebray, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge de la société Géry Trenteseaux Investissements au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir :

- à titre principal, que la requête est irrecevable dès lors qu'elle n'a pas été introduite par le représentant légal de la société, qu'en raison de son seul objet social, la société requérante ne dispose pas d'un intérêt à agir à l'encontre de la décision attaquée et que la promesse de vente dont elle se prévaut est caduque ;

- à titre subsidiaire, que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du commerce ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Babski, rapporteur public ;

- les observations de Me Forgeois, représentant la société Géry Trenteseaux Investissements ;

- les observations de Me Thoor, représentant la métropole européenne de Lille.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte authentique du 20 mars 2019, la société Géry Trenteseaux Investissements a conclu avec la société SOFILO un compromis de vente, au prix de 4 050 000 euros, portant sur un ensemble immobilier situé 9 avenue de l'Europe, rue du Gaz et rue du professeur A à Croix, d'une surface totale de 44 648 mètres carrés, comprenant notamment des bâtiments à usage de bureaux, de stationnement, d'activités et de restaurant et cadastré AP 95, AP 123, AP 156 et AP 157. Par un courrier du 19 juin 2019, Me Brault, notaire, a déclaré à la commune de Croix l'intention de la société SOFILO d'aliéner les biens précités au profit de la société Géry Trenteseaux Investissements. Par une décision du 24 septembre 2019, le président de la métropole européenne de Lille a exercé son droit de préemption sur les parcelles cadastrées AP 95, AP 123, AP 156 et AP 157. Par la requête susvisée, la société Géry Trenteseaux Investissements demande au tribunal d'annuler la décision du président de la métropole européenne de Lille en date du 24 septembre 2019.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :

2. En premier lieu, d'une part, la circonstance que la promesse de vente conclue le 20 mars 2019 comporte une clause de caducité dont le délai est atteint ou dont la mise en œuvre résulte de l'exercice par la métropole de son droit de préemption n'est pas de nature, par elle-même, à priver la société Géry Trenteseaux Investissements, eu égard à sa qualité d'acquéreur évincé, d'un intérêt à agir à l'encontre de la décision attaquée, une telle clause ne faisant notamment pas obstacle à ce que, en cas d'annulation de la décision de préemption et si le propriétaire et l'acquéreur en sont d'accord, la vente se poursuive. D'autre part, l'article 4 des statuts de la société requérante inclut dans son objet social " toutes opérations () immobilières () pouvant se rattacher directement ou indirectement () à tout patrimoine social ". Par suite, la contestation de la décision de préemption attaquée se rattache à son objet social et la société requérante dispose à ce titre d'un intérêt lui donnant qualité pour agir à l'encontre de cette décision.

3. En second lieu, les mandataires mentionnés à l'article R. 431-2 du code de justice administrative ont qualité, devant les tribunaux administratifs, pour représenter les parties et signer en leur nom les requêtes et les mémoires sans avoir à justifier du mandat par lequel ils ont été saisis par leur client. La présentation d'une action par un de ces mandataires ne dispense pas le tribunal administratif de s'assurer, le cas échéant, lorsque la partie en cause est une personne morale, que le représentant de cette personne morale justifie de sa qualité pour engager cette action. Une telle vérification n'est toutefois pas normalement nécessaire lorsque la personne morale requérante est dotée, par des dispositions législatives ou réglementaires, de représentants légaux ayant de plein droit qualité pour agir en justice en son nom. Par ailleurs, un requérant peut justifier à tout moment de la procédure de la qualité lui donnant intérêt pour agir.

4. Il résulte des dispositions de l'article L. 227-6 du code du commerce qu'une société par actions simplifiées, est représentée à l'égard des tiers par un président désigné dans les conditions prévues par les statuts et qui est investi des pouvoirs les plus étendus pour agir en toute circonstance au nom de la société dans la limite de l'objet social. Par suite, ce dirigeant a, de plein droit, qualité pour agir en justice au nom de la société.

5. Il ressort des pièces du dossier que la société requérante, constituée sous forme d'une société par actions simplifiées est représentée par son président en exercice qui a en outre, par un acte du 27 septembre 2022, donné mandat à Me Forgeois pour introduire la requête susvisée. Dans ces circonstances, la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité pour agir de la société requérante faute de représentation régulière doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1 () ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. () Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. () Lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en œuvre pour mener à bien un programme local de l'habitat ou, en l'absence de programme local de l'habitat, lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en œuvre pour mener à bien un programme de construction de logements locatifs sociaux, la décision de préemption peut, sauf lorsqu'il s'agit d'un bien mentionné à l'article L. 211-4, se référer aux dispositions de cette délibération. Il en est de même lorsque la commune a délibéré pour délimiter des périmètres déterminés dans lesquels elle décide d'intervenir pour les aménager et améliorer leur qualité urbaine. "

7. Lorsqu'une collectivité publique décide d'exercer le droit de préemption urbain pour constituer une réserve foncière à l'intérieur d'un périmètre qu'elle a délimité en vue d'y mener une opération d'aménagement et d'amélioration de la qualité urbaine, les exigences de motivation résultant de l'article L. 210-1 doivent être regardées comme remplies lorsque la décision fait référence aux dispositions de la délibération délimitant ce périmètre et qu'un tel renvoi permet de déterminer la nature de l'action ou de l'opération d'aménagement que la collectivité publique entend mener pour améliorer la qualité urbaine au moyen de cette préemption. A cette fin, la collectivité peut soit indiquer l'action ou l'opération d'aménagement prévue par la délibération délimitant ce périmètre à laquelle la décision de préemption participe, soit renvoyer à cette délibération elle-même si celle-ci permet d'identifier la nature de l'opération ou de l'action d'aménagement poursuivie.

8. En l'espèce, la décision de préemption en litige mentionne que le droit de préemption urbain est exercé, conformément aux délibérations métropolitaines n°11 B 0376 du 1er juillet 2011 et n° 15 C 0382 du 17 avril 2015, dans le cadre du projet d'aménagement du secteur élargi " Branche de Croix ".

9. D'une part, si la décision souligne les " très forts enjeux urbains " du secteur au regard de sa localisation et des importantes potentialités de reconversion de friches lourdement impactées par les pollutions anciennes et s'inscrit dans le cadre " d'un projet d'envergure métropolitaine qui s'inscrit dans de nombreuses politiques métropolitaines (innovation en matière de développement durable, traitement des pollutions (), résorption des friches, énergie, eau et confortement de la trame verte et bleue, support de l'intensité urbaine, renouvellement urbain) conformément à l'objectif de renouvellement urbain ", ces mentions ne permettent pas, à elles seules, de caractériser la nature du projet d'aménagement envisagé par l'établissement public de coopération intercommunale sur la parcelle en litige.

10. D'autre part, la délibération de Lille Métropole Communauté Urbaine du 1er juillet 2011, devenue la métropole européenne de Lille, visée dans la décision attaquée, délimite le périmètre du projet d'aménagement " Branche de Croix ", expose les caractéristiques du site et les grandes lignes du projet. Ultérieurement, par la délibération du 17 avril 2015, également visée dans la décision attaquée, le conseil métropolitain s'est borné à " prendre en considération les orientations et conclusions de l'étude d'aménagement sur le secteur élargi de la Branche de Croix ", à " reporter le périmètre aux obligations du plan local d'urbanisme " et à " fixer un périmètre permettant d'opposer des sursis à statuer aux demandes d'autorisation d'occupation des sols ". Si cette dernière délibération rappelle que le projet d'aménagement tend à la requalification du territoire et s'appuie sur la renaturation des cours d'eau, le traitement des pollutions tout en créant un vaste espace ouvert au public, une gestion alternative des eaux et des pollutions diffuses, la création de nouveaux espaces de loisirs et la fixation des limites urbanisables du secteur global et son phasage dans le temps, elle ne permet pas d'identifier, eu égard notamment aux caractéristiques du bien préempté et au secteur géographique dans lequel il se situe, vaste de 79 hectares, la nature de l'opération ou de l'action pour la réalisation de laquelle le droit de préemption urbain a été exercé par la métropole européenne de Lille. Par suite, ni la décision attaquée, ni l'une des délibérations auxquelles elle renvoie ne permet d'identifier la nature de l'opération ou de l'action d'aménagement poursuivie sur la parcelle en litige. Par ailleurs, si l'opération d'aménagement et d'amélioration de la qualité urbaine auquel l'arrêté de préemption aurait vocation à se rattacher a été précisée dans le cadre du schéma directeur d'aménagement rédigé en 2014 et dans une étude de capacité de juillet 2019, il ne ressort pas des pièces du dossier que le plan directeur d'aménagement du secteur était annexé à l'une des délibérations précitées ou à la décision attaquée. Dans ces conditions, la décision du 24 septembre 2019 est, pour l'application des dispositions mentionnées au point 6 du présent jugement, insuffisamment motivée.

11. Il résulte de ce qui précède que la décision du 24 septembre 2019 par laquelle le président de la métropole européenne de Lille a exercé son droit de préemption sur les parcelles cadastrées AP 95, AP 123, AP 156 et AP 157 à Croix doit être annulée. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun des autres moyens invoqués n'est susceptible, en l'état du dossier, de fonder cette annulation.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la société Géry Trenteseaux Investissements, qui n'est pas partie perdante dans l'instance, verse la somme que la métropole européenne de Lille demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la métropole européenne de Lille une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par la société Géry Trenteseaux Investissements et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 septembre 2019 du président de la métropole européenne de Lille est annulée.

Article 2 : La métropole européenne de Lille versera à la société Géry Trenteseaux Investissements une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Géry Trenteseaux Investissements et à la métropole européenne de Lille.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Chevaldonnet, président,

- Mme Grard, première conseillère,

- M. Liénard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

Q. LIENARD

Le président,

Signé

B. CHEVALDONNET

La greffière,

Signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme

Le greffier,

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