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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2003522

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2003522

mardi 11 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2003522
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABINET REMY LE BONNOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires et des pièces, enregistrés les 15 mai 2020, 1er et 14 juin 2021, 26 novembre 2021 et 8 mars 2022, Mme A B, représentée par la SELAS Cabinet Rémy Le Bonnois, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner une expertise médicale avant-dire-droit et désigner tel expert médical qu'il plaira au tribunal avec mission habituelle ;

2°) de condamner in solidum la société Vert Marine et la société Allianz IARD à lui verser la somme de 2 000 euros à titre de provision à valoir sur l'indemnisation de ses préjudices résultant de sa chute au centre aquatique de Béthune et de surseoir à statuer sur leur liquidation dans l'attente du dépôt du rapport d'expertise ;

3°) de mettre à la charge in solidum de la société Vert Marine et la société Allianz la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de rejeter les conclusions présentées par la société Vert Marine et la société Allianz IARD.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dès lors que sa première demande indemnitaire n'a été adressée qu'à l'assureur de la société Vert Marine, que le courrier du 5 octobre 2018 ne comportait pas la mention des voies et délais de recours et que la jurisprudence " czabaj " n'est pas applicable aux contentieux indemnitaires ;

- elle est fondée à rechercher la responsabilité de la société Vert Marine, titulaire d'un contrat d'affermage portant sur l'exploitation du centre aquatique, en raison d'un défaut d'entretien normal de l'ouvrage à l'origine de sa chute ;

- elle est fondée à engager la responsabilité de la société Vert Marine et de son assureur au motif de la non-conformité de l'ouvrage aux dispositions de l'article A.322-21 du code du sport ;

- elle est fondée à obtenir 2 000 euros à titre provisionnel, eu égard aux souffrances endurées et aux blessures occasionnées par sa chute et il conviendra par ailleurs d'ordonner une expertise avant-dire droit afin d'évaluer son entier préjudice.

Par des mémoires, enregistrés les 29 juillet 2020, 15 juin 2021 et 8 mars 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) des Flandres, représentée par Me De Berny, conclut, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à la condamnation in solidum de la société Vert Marine et de la société Allianz IARD à lui verser la somme de 7 273, 62 euros à titre de provision sur ses débours provisoires, assortie des intérêts moratoires à compter de la notification de son premier mémoire, outre la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion ;

2°) à ce qu'il soit sursis à statuer dans l'attente de l'évaluation définitive de son préjudice ;

3°) à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la société Vert Marine et de la société Allianz IARD au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la responsabilité de la société Vert Marine est engagée à l'égard de Mme B pour défaut d'entretien normal de l'ouvrage ;

- elle est fondée à demander l'indemnisation des débours exposés dans l'intérêt de la requérante, conformément à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et aux articles 28 et suivants de la loi du 5 juillet 1985, s'élevant à un montant provisoire de 7 273, 62 euros, assorti des intérêts moratoires et de leur capitalisation ;

- elle est également fondée à demander le versement d'une somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 mai et 24 août 2021, la société par actions simplifiée (SAS) Vert Marine et la société anonyme (SA) Allianz IARD, représentées par Me Dutat, concluent au rejet de la requête, au rejet des conclusions de la CPAM des Flandres et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles font valoir que :

- la requête est tardive et, par suite, irrecevable ;

- la requérante n'établit pas, par les seules pièces produites, l'existence d'un lien de causalité entre la faute alléguée et sa chute pas plus d'ailleurs que l'existence d'un défaut d'entretien ;

- le revêtement posé étant antidérapant et la présence d'eau résiduelle sur le sol n'ayant rien d'inhabituel, la chute n'est due qu'à l'inattention de la victime ;

- la société Vert Marine ne saurait voir sa responsabilité pour faute engagée dès lors que les dispositions de l'article A.322-1 du code du sport ne prescrivent aucune obligation d'entretien des piscines ;

- la mesure d'expertise sollicitée ne revêt pas de caractère utile ;

- la requérante n'établit pas ne pas avoir été indemnisée par son assurance ni que les séquelles invoquées sont en lien direct avec sa chute du 27 août 2017.

Par un mémoire, enregistré le 6 septembre 2022, la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) demande au tribunal de surseoir à statuer dans l'attente de la liquidation de la pension de Mme B.

Elle soutient que :

- elle ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée ;

- dans le cadre de l'action subrogatoire prévue à l'article 1er de l'ordonnance du 7 janvier 1959, modifiée par l'ordonnance du 24 novembre 2021, elle est fondée à demander qu'il soit sursis à statuer dans l'attente de la liquidation de la pension de l'intéressée, actuellement placée en congés de longue durée.

La procédure a été communiquée à la commune d'Armentières qui n'a pas produit de mémoire.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour se prononcer sur les conclusions indemnitaires dirigées contre la société Allianz IARD.

Des observations, enregistrées le 15 septembre 2022, ont été produites pour Mme B.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Piou,

- les conclusions de M. Even, rapporteur public,

- et les observations de Me Sabba, représentant Mme B, et celles de Me Dutat, représentant la société Vert Marine et la société Allianz IARD.

Considérant ce qui suit :

1. Le 27 août 2017, Mme B, née le 18 décembre 1961, a fait une chute alors qu'elle se trouvait au centre aquatique de Béthune. Par courrier du 31 août 2018, elle a saisi la société Allianz IARD, assureur de la société Vert Marine chargée de l'exploitation et de la gestion de cet ouvrage en vertu d'un contrat d'affermage conclu le 22 novembre 2017 avec la communauté d'agglomération Béthune Bruay Artois Lys Romane, d'une demande d'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis à raison de cette chute. Cette demande a cependant été rejetée par courrier du 5 octobre 2018. Le 24 janvier 2020, Mme B a alors saisi la société Vert Marine d'une demande indemnitaire, restée sans réponse. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'ordonner une expertise médicale avant-dire-droit en vue d'évaluer l'ensemble de ses préjudices résultant de cette chute et de condamner in solidum ces deux sociétés à lui verser la somme provisionnelle de 2 000 euros. La CPAM des Flandres demande quant à elle, dans le dernier état de ses écritures, la condamnation in solidum de ces mêmes sociétés à lui verser la somme de 7 273,62 euros à titre de provision à valoir sur l'ensemble de ses débours, assortie des intérêts légaux à compter de la date d'enregistrement de son premier mémoire, outre la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les conclusions dirigées contre la société Allianz IARD :

2. Il n'appartient qu'aux juridictions judiciaires de connaître des actions tendant au paiement des sommes dues par un assureur au titre de ses obligations de droit privé et à raison du fait dommageable commis par son assuré, alors même que l'appréciation de la responsabilité de cet assuré dans la réalisation du fait dommageable relève du juge administratif, sauf à ce que le contrat d'assurance présente le caractère d'un contrat administratif. En l'espèce, le contrat d'assurance conclu entre la société Vert Marine et la société Allianz IARD, toutes deux personnes privées, ne constitue pas un contrat administratif. Dès lors, le juge judiciaire est seul compétent pour connaître des conclusions présentées par Mme B et par la CPAM contre la société Allianz IARD, ès qualité d'assureur de la société Vert Marine.

3. Il s'ensuit que ces conclusions doivent être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

4. Il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés.

5. Si la société Allianz IARD a, par décision du 5 octobre 2018, rejeté la demande indemnitaire de Mme B, il ne résulte pas de l'instruction que cette décision ait été prise au nom et pour le compte de la société Vert Marine. Au surplus, compte tenu de ce qui précède, le délai raisonnable d'un an courant à compter de la date de notification de la décision du 5 octobre 2018, laquelle n'est au demeurant établie par aucune pièce, ne peut être utilement opposé dans le cadre d'un contentieux indemnitaire. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête opposée en défense ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour défaut d'entretien d'un ouvrage public :

6. Il appartient à l'usager victime d'un dommage qu'il impute à un défaut d'entretien d'un ouvrage public de rapporter la preuve du lien de cause à effet entre l'ouvrage public et le dommage dont il se plaint. La personne publique ou privée en charge de cet ouvrage doit alors, pour que sa responsabilité ne soit pas retenue, établir que celui-ci faisait l'objet d'un entretien normal ou que le dommage est imputable à la faute de la victime ou à un cas de force majeure.

7. Il résulte de l'instruction, en particulier des attestations rédigées par la fille et le fils de la requérante, alors présents sur place, et qui ne sont contredites par aucun autre témoignage produit par la partie défenderesse que, le 27 août 2017, Mme B a fait une chute sur le sol glissant de la piscine du centre aquatique de Béthune, aux abords du grand bassin. En défense, la société Vert marine, en charge de l'exploitation de l'ouvrage, fait valoir, mais sans l'établir, que le sol était revêtu d'un carrelage antidérapant. Ladite société, par ailleurs, ne soutient ni même n'allègue avoir dûment entretenu l'ouvrage, avoir pris de quelconques mesures pour parer à la glissance importante du sol ou mis en place une signalisation adéquate alors qu'il résulte de l'instruction, notamment tant d'un article paru le 12 janvier 2011 dans le journal " l'avenir de l'Artois " que de plusieurs avis émis sur internet et de la réponse apportée par une personne identifiée comme étant le propriétaire de l'ouvrage, que cette glissance du sol est connue depuis de nombreuses années et que plusieurs chutes ont déjà été signalées. Ainsi, la société Vert Marine n'apporte pas la preuve qui lui incombe de l'entretien de l'ouvrage public dont elle a la charge et Mme B est par suite fondée à rechercher sa responsabilité.

Sur la faute de la victime :

8.Il ne résulte de l'instruction ni que Mme B connaissait les lieux ni qu'elle aurait adopté un comportement inattentif ou inadapté à l'utilisation de cet ouvrage. Dans ces conditions, et alors qu'il est établi que le carrelage revêtait un caractère anormalement glissant, excédant les risques auxquels peuvent raisonnablement s'attendre les usagers d'un centre aquatique, la société Vert Marine n'est pas fondée à soutenir que la requérante a commis une faute de nature à l'exonérer même partiellement de sa responsabilité.

Sur la réalisation, avant-dire droit, d'une expertise :

9.Aux termes des dispositions de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. () ".

10. L'état du dossier ne permet pas de statuer sur l'étendue des préjudices subis par Mme B. Il y a, par suite, lieu d'ordonner une expertise aux fins précisées dans le dispositif du présent jugement et de réserver, jusqu'en fin d'instance, les droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement.

Sur le versement d'une provision :

11. Le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.

12.Il résulte de l'instruction qu'à son arrivée en urgence à la clinique Anne d'Artois, Mme B souffrait d'une luxation du genou. A la suite d'une IRM réalisée le 5 septembre suivant, les médecins lui ont diagnostiqué une rupture complète des ligaments croisés antérieur et postérieur, une rupture partielle du faisceau superficiel du ligament collatéral médial ainsi qu'une désinsertion de l'attache proximale du gastrocnémien latéral sur l'épicondyle latérale et des infiltrations postéro-latérales sans rupture du muscle du biceps fémoral ou du muscle poplité. Ces blessures ont nécessité une période d'immobilisation. Dans ces conditions, eu égard notamment aux douleurs ressenties par l'intéressée et aux périodes d'immobilisation totale ou partielle contrainte, il y a lieu de condamner la société Vert Marine à verser à la requérante la somme de 2 000 euros que cette dernière demande à titre de provision.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions indemnitaires dirigées contre la société Allianz IARD sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaitre.

Article 2 : Il sera, avant de statuer plus avant sur l'évaluation des préjudices subis par Mme B, procédé à une expertise avec pour mission pour l'expert de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme B et, notamment, tous documents relatifs aux actes de soins et au suivi médical réalisés à la suite de sa chute du 27 août 2017 ; procéder à l'examen sur pièce du dossier médical de Mme B ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen clinique de Mme B ;

2°) dire si l'état de santé actuel de Mme B est totalement ou partiellement imputable à cette chute et, le cas échéant, dans quelle mesure ;

3°) déterminer l'existence d'éventuels préjudices, tant patrimoniaux qu'extrapatrimoniaux, et en évaluer le taux ou l'importance sur une échelle de 1 à 7, notamment, le déficit fonctionnel temporaire, le déficit permanent, les souffrances endurées, le préjudice esthétique, temporaire et définitif, le préjudice d'agrément, le préjudice moral ainsi que tous éléments utiles sur les conséquences dommageables ;

4°) fixer, si possible, la date de consolidation de l'état de santé de Mme B ;

5°) fournir, plus généralement, tous éléments de nature à permettre au tribunal de se prononcer en toute connaissance de cause, en particulier sur le lien entre sa chute et les préjudices dont la requérante cherche à obtenir réparation.

Article 4 : L'expert, qui sera désigné par le président du tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-2 du code de justice administrative, accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans le délai imparti par l'ordonnance le désignant et notifiera aux parties des copies du rapport dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative.

Article 8 : La société Vert Marine est condamnée à verser à Mme B la somme de 2 000 euros à titre de provision.

Article 9 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 10 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance maladie des Flandres, à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales, à la commune d'Armentières, à la SAS Vert Marine et à la SA Allianz IARD.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,

Mme Monteil, première conseillère,

Mme Piou, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2022.

La rapporteure,

signé

C. PIOU

Le président,

signé

X. FABRE

La greffière,

signé

A. HAUTCOEUR

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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