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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2006256

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2006256

mardi 4 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2006256
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantDEWAELE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 septembre 2020, Mme B C, représentée par Me Dewaele, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat au paiement de la somme de 91 000 euros assortie des intérêts au taux d'intérêt légal à compter de la réception de sa demande préalable par l'Etat et de sa capitalisation, en réparation des préjudices subis ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'illégalité entachant l'arrêté du 16 août 2017 est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- son préjudice moral ainsi que les troubles dans ses conditions d'existence en lien direct avec cette faute peuvent être évalués à la somme de 70 000 euros ;

- son préjudice financier en lien direct avec cette faute peut être évalué à la somme de 21 000 euros.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La clôture d'instruction a été fixée au 5 octobre 2022 à 23 h 59 par une ordonnance du 5 septembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'arrêt de la cour administrative de Douai n° 18DA01321 du 24 janvier 2019.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante centrafricaine, née le 14 août 1979 à Bangui (République centrafricaine), est entrée sur le territoire français le 21 septembre 2003 munie d'un passeport revêtu d'un visa D long séjour délivré par les autorités françaises à Bangui valable jusqu'au 11 décembre 2003. Elle est restée ensuite sur le territoire français en disposant d'abord de titres de séjour " étudiant ", renouvelés jusqu'au 12 octobre 2011 puis de titres de séjour en qualité de travailleur temporaire, jusqu'au 9 juin 2016. A l'expiration de son dernier titre de séjour, elle a déposé une demande de renouvellement de titre. Par un arrêté du 16 août 2017, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par un jugement n° 1710486 du 20 avril 2018, le tribunal administratif de Lille a rejeté la requête présentée par Mme C contre cet arrêté. Toutefois, l'intéressée a fait appel de ce jugement et, le 24 janvier 2019, par un arrêt n° 18DA01321 devenu définitif, la cour administrative d'appel de Douai a annulé cet arrêté et a enjoint le préfet du Nord à lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ". Par une lettre du 22 mai 2020, reçue en préfecture du Nord le 25 mai 2020, Mme C a saisi le préfet du Nord d'une demande indemnitaire relative à l'illégalité fautive de son arrêté du 16 août 2017. Cette demande indemnitaire préalable a fait l'objet d'un rejet implicite le 25 juillet 2020. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 91 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. Il résulte de l'instruction que, pour annuler l'arrêté du 16 août 2017, la cour administrative d'appel de Douai a retenu le moyen tiré de la méconnaissance par le préfet du Nord des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont était entachée la décision portant refus de séjour avant d'annuler, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixation du pays de destination. Eu égard à l'autorité de chose jugée s'attachant aux motifs constituant le support nécessaire du dispositif de ce jugement, Mme C est fondée à soutenir que l'illégalité de l'arrêté du 16 août 2017 constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne la réparation des préjudices :

3. En premier lieu, si la requérante produit deux attestations d'amies qui déclarent l'avoir hébergée durant cette période, sans que les périodes précises de ces hébergements soient précisées, il ne résulte pas de l'instruction que Mme C disposait effectivement d'un logement avant la décision de refus de titre de séjour, logement qu'elle aurait dû quitter du fait de l'arrêté du préfet du Nord. Elle n'établit pas plus la nature et le montant des difficultés financières qu'elle aurait rencontrées et qui l'auraient empêchée, selon ses affirmations, de payer ses factures ou d'accéder à des soins. Dans ces conditions, par les seules pièces produites, il n'est pas établi qu'un préjudice direct et certain dans les conditions d'existence de Mme C serait en lien direct avec la faute retenue.

4. En deuxième lieu, la requérante soutient qu'elle a subi un préjudice financier du fait de la non-exécution d'un contrat de travail d'une durée de dix mois qui lui avait été proposé par une association, pour un montant d'environ 1 100 euros net mensuel. Pour autant, elle se borne à produire une demande d'autorisation de travail établie par l'association Manasse en vue du recrutement de l'intéressée mais dépourvue de l'accord de l'autorité administrative et ne justifie pas de la décision de l'association en cause de renoncer à son recrutement en raison de l'arrêté du 16 août 2017. Par suite, l'existence d'un lien de causalité entre la seule faute invoquée, à savoir l'illégalité de l'arrêté du 16 août 2017 et le préjudice financier invoqué n'est pas établie.

5. En troisième et dernier lieu, compte tenu de l'état d'incertitude et d'angoisse dans lequel a été maintenue Mme C pendant près deux ans et demi en raison du refus de titre de séjour qui lui a été illégalement opposé et de la mesure d'éloignement prise à son encontre, alors même qu'elle résidait de façon continue et régulière sur le territoire français depuis 2003, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme C en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

6. Il résulte de ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à Mme C, en réparation de ses préjudices, une somme totale de 1 000 euros.

S'agissant des intérêts et de la capitalisation des intérêts :

7. Mme C a droit, ainsi qu'elle le demande, aux intérêts au taux légal sur la somme de 1 000 euros à compter de la date de réception de sa demande préalable par le préfet du Nord, soit le 25 mai 2020.

8. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 4 septembre 2020. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 25 mai 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme C n'a pas déposé de demande d'aide juridictionnelle dans le cadre de ce litige. En conséquence, son conseil ne peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros, au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme C la somme de 1 000 (mille) euros avec intérêts au taux légal à compter du 25 mai 2020. Les intérêts échus à la date du 25 mai 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3: Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,

Mme Monteil, première conseillère,

Mme Piou, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2023.

La rapporteure,

Signé

A.-L. A

Le président,

Signé

X. FABRE

La greffière,

Signé

M. NICODEME

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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