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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2006715

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2006715

vendredi 17 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2006715
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantCAPSTAN NORD EUROPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 septembre 2020 et 10 juin 2022, la société à responsabilité limitée (SARL) Les Gourmandises de Sophie, représentée par Me Thiesset, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 27 septembre 2019 par laquelle l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser le licenciement de Mme D pour inaptitude et la décision du 22 juillet 2020 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a rejeté son recours hiérarchique formé à l'encontre de cette décision ;

2°) d'enjoindre à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion de réexaminer la demande d'autorisation de licenciement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision de l'inspectrice du travail du 27 septembre 2019 :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'obligation de reclassement a été respectée ;

- il n'existe pas de lien entre la demande d'autorisation de licencier Mme D et ses mandats syndicaux.

En ce qui concerne la décision de la ministre du travail du 22 juillet 2020 :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise par une autorité incompétente dès lors que la ministre du travail n'était plus compétente pour se prononcer sur la demande d'autorisation de licenciement ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la ministre du travail n'est pas compétente pour apprécier le lien entre une demande d'autorisation de licenciement et une appartenance syndicale, qu'elle est tenue d'annuler la décision de l'inspection du travail lorsqu'elle constate une illégalité de la décision de ce dernier et qu'elle était compétente pour se prononcer sur la demande d'autorisation de licenciement ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des faits en ce qu'il n'existe pas de lien entre la demande d'autorisation de licenciement et les mandats détenus par la salariée protégée ; la demande est au contraire fondée sur l'inaptitude de la salariée et sur l'impossibilité de la reclasser.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2022, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 28 juin 2022, Mme A D doit être regardée comme concluant au rejet de la requête.

Elle fait valoir que sa maladie a été reconnue comme étant une maladie professionnelle et que le tribunal judiciaire de Lille, par un jugement du 24 février 2022, a condamné M. C à douze mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de harcèlement moral entre septembre 2017 et le 23 juillet 2018.

Par une ordonnance du 8 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 10 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail.

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique,

- les observations de Me Lemoine substituant Me Thiesset, représentant la société Les gourmandises de Sophie, et celles de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D a été recrutée par un contrat à durée indéterminée à compter du 9 avril 2013, par la société Les gourmandises de Sophie, en qualité de secrétaire administrative et commerciale. L'intéressée détenait par ailleurs un mandat de délégué du personnel et de délégué syndical. Le médecin du travail a rendu le 17 juin 2019 un avis déclarant la salariée inapte à son emploi dans cette entreprise. Mme D bénéficiant de la protection prévue par l'article L. 2411-1 du code du travail, son employeur a saisi l'administration par un courrier du 19 juillet 2019 d'une demande d'autorisation de licenciement pour inaptitude. Le comité social et économique a été consulté le 8 juillet 2019 sur le reclassement de Mme D et sur son licenciement, sur lequel les membres ont rendu un avis favorable. Par un courrier du 9 juillet 2019, Mme D a été convoquée à un entretien préalable à son licenciement pour inaptitude. Par une décision du 27 septembre 2019, l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser le licenciement sollicité. Par une décision du 22 juillet 2020, prise sur recours administratif formé par la société requérante, la ministre du travail a confirmé la décision de l'inspectrice du travail. Par la présente requête, la société Les gourmandises de Sophie demande au tribunal l'annulation de la décision de la ministre du travail et celle de l'inspectrice du travail.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision de l'inspectrice du travail du 27 septembre 2019 :

2. Pour refuser d'autoriser le licenciement de Mme D, l'inspectrice du travail s'est fondée sur les motifs tirés de la méconnaissance, par l'employeur, de son obligation de reclassement et de l'existence d'un lien entre le licenciement envisagé et le mandat détenu par la salariée.

3. En premier lieu, d'une part, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 1226-12 du code du travail : " L'employeur ne peut rompre le contrat de travail que s'il justifie () soit de la mention expresse dans l'avis du médecin du travail que tout maintien du salarié dans l'emploi serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l'emploi. ". Il résulte de ces dispositions que l'employeur est dispensé de procéder à une recherche de reclassement du salarié déclaré inapte dès lors que l'avis du médecin du travail fait expressément état de ce que le " maintien du salarié dans un emploi serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans un emploi. ".

4. Lorsqu'après son constat d'inaptitude, le médecin du travail apporte des précisions quant aux possibilités de reclassement du salarié, ses préconisations peuvent, s'il y a lieu, être prises en compte pour apprécier le caractère sérieux de la recherche de reclassement de l'employeur. Si l'avis du médecin du travail déclarant un salarié inapte à tout poste dans l'entreprise ne dispense pas l'employeur de son obligation légale de recherche de reclassement, les réponses apportées, postérieurement au constat régulier de l'inaptitude, par ce médecin, sur les possibilités éventuelles de reclassement concourent à la justification par l'employeur de l'impossibilité de remplir cette obligation.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 1226-10 du code du travail : " Lorsque le salarié victime d'un accident du travail ou d'une maladie professionnelle est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. / Cette proposition prend en compte, après avis du comité économique et social, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existant dans l'entreprise. Le médecin du travail formule également des indications sur l'aptitude du salarié à bénéficier d'une formation le préparant à occuper un poste adapté. / L'emploi proposé est aussi comparable que possible à l'emploi précédemment occupé, au besoin par la mise en œuvre de mesures telles que mutations, aménagements, adaptations ou transformations de postes existants ou aménagement du temps de travail. / () ".

6. Dans le cas où la demande de licenciement d'un salarié protégé est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'administration de s'assurer que l'employeur a, cherché à reclasser le salarié sur d'autres postes appropriés à ses capacités, le cas échéant par la mise en œuvre, dans l'entreprise, de mesures telles que mutations ou transformations de postes de travail ou aménagement du temps de travail. Le licenciement ne peut être autorisé que dans le cas où l'employeur n'a pu reclasser le salarié dans un emploi approprié à ses capacités au terme d'une recherche sérieuse, menée tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel. Lorsqu'après son constat d'inaptitude, le médecin du travail apporte des précisions quant aux possibilités de reclassement du salarié, ses préconisations peuvent, s'il y a lieu, être prises en compte pour apprécier le caractère sérieux de la recherche de reclassement de l'employeur.

7. Il ressort des pièces du dossier que le médecin du travail a, le 17 juin 2019, considéré que Mme D était inapte à l'emploi qu'elle exerçait dans l'entreprise mais également que " son état de santé ne permet[tait] pas un retour dans l'entreprise ", sans pour autant estimer que son maintien dans l'emploi serait gravement préjudiciable à sa santé ou qu'elle serait inapte à tout emploi, le médecin précisant même qu'un poste similaire pourrait être exercé " dans un autre contexte ".

8. La société requérante ne conteste pas qu'elle ne se trouvait pas dans aucun des deux cas dans lesquels elle aurait été dispensée de toute recherche de reclassement. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le 20 juin 2019, sur demande de l'employeur voulant connaître avec précision la position du médecin du travail sur la possibilité d'un reclassement de la salariée, ce dernier a souligné, par un courriel du même jour, que l'état de santé de Mme D ne permettait pas un reclassement dans l'entreprise. Dès lors, l'employeur qui pouvait, en vue de justifier du caractère sérieux de sa recherche de reclassement, se prévaloir des échanges qu'il avait eus, après l'avis d'inaptitude, avec le médecin du travail sur les possibilités de reclassement de cette salariée, a tenu compte des prescriptions du médecin pour constater l'impossibilité de la maintenir dans l'emploi. En outre, comme l'a mentionné la ministre dans sa décision, la société avait justifié de ce qu'aucun poste de l'entreprise, qui compte 21 salariés seulement et n'appartient à aucun groupe, n'était disponible. Il s'ensuit que la société Les gourmandises de Sophie est fondée à soutenir que le motif tiré d'un manquement par la société requérante à son obligation en matière de reclassement est entaché d'une erreur d'appréciation.

9. Mais, ainsi qu'il a été dit, l'inspectrice du travail s'est également fondée, pour refuser l'autorisation de licenciement demandée, sur le motif tiré d'un lien avec le mandat.

10. En second lieu, dans le cas où la demande de licenciement est motivée par l'inaptitude du salarié, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge, si cette inaptitude est telle qu'elle justifie le licenciement envisagé, compte tenu des caractéristiques de l'emploi exercé à la date à laquelle elle est constatée, de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé, des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi et de la possibilité d'assurer son reclassement dans l'entreprise. En revanche, dans l'exercice de ce contrôle, il n'appartient pas à l'administration de rechercher la cause de cette inaptitude. Toutefois, il appartient en toutes circonstances à l'autorité administrative de faire obstacle à un licenciement en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par un salarié ou avec son appartenance syndicale. Par suite, même lorsque le salarié est atteint d'une inaptitude susceptible de justifier son licenciement, la circonstance que le licenciement envisagé est également en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale fait obstacle à ce que l'administration accorde l'autorisation sollicitée. Le fait que l'inaptitude du salarié résulte d'une dégradation de son état de santé, elle-même en lien direct avec des obstacles mis par l'employeur à l'exercice de ses fonctions représentatives est à cet égard de nature à révéler l'existence d'un tel rapport.

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme D souffre d'un syndrome dépressif, dont le caractère professionnel a été reconnu par la caisse primaire d'assurance maladie de Lille-Douai par une décision du 10 juillet 2020. Il ressort également des pièces du dossier que Mme D a porté plainte contre M. C, l'un des gérants de la société Les gourmandises de Sophie, pour des faits de harcèlement moral en raison de propos ou de comportements répétés ayant pour objet ou effet une dégradation des conditions de travail pouvant attenter aux droits, à la dignité, à la santé ou à l'avenir professionnel d'autrui. Il ressort des pièces du dossier, notamment des courriels entre la salariée et le gérant et du rapport de l'inspectrice du travail, que les relations sont conflictuelles entre eux, M. C ayant tenu des propos agressifs et dégradants à l'encontre de la salariée faisant fréquemment référence à ses fonctions représentatives, l'accusant notamment de " remonter les salariés contre [lui] " ou de ne jamais " assister la direction ". Au demeurant, dans son jugement du 24 février 2022, le tribunal judiciaire de Lille, qui a condamné M. C à douze mois d'emprisonnement assortis d'un sursis probatoire de deux ans, a considéré que les reproches, souvent rédigés en termes vexatoires ou désobligeants, tenus de manière répétée, ont eu pour effet de dégrader les conditions de travail de Mme D et de porter atteinte à ses droits et à sa dignité et ont altéré sa santé et sont, par suite, constitutifs d'un harcèlement moral et de discrimination syndicale. Si la société requérante soutient qu'il n'existe pas de lien entre le licenciement de Mme D et son mandat, elle n'apporte aucun élément permettant de remettre en cause le rapport de l'inspectrice du travail et le jugement du 24 février 2022 du tribunal judiciaire. Dès lors, l'inspectrice du travail n'a pas commis d'erreur d'appréciation en considérant qu'il existait un lien entre la dégradation de l'état de santé de Mme D et les obstacles à l'exercice de son mandat syndical et que l'existence de ce lien était de nature à établir un lien entre l'exercice actif du mandat par la salariée et la demande d'autoriser son licenciement.

12. Il résulte enfin de l'instruction que si l'inspectrice du travail a relevé, à tort, que la société requérante a manqué à son obligation de reclassement, cette circonstance n'est cependant pas de nature à entacher d'illégalité sa décision, dès lors qu'il résulte de l'instruction qu'elle aurait pris la même décision si elle s'était fondée uniquement sur le second motif qu'elle a opposé à la société requérante pour refuser l'autorisation de licencier Mme D, tiré de l'existence d'un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et son mandat représentatif ou avec son appartenance syndicale.

En ce qui concerne la décision de la ministre du travail du 22 juillet 2020 :

13. Lorsque le ministre rejette le recours hiérarchique qui lui est présenté contre la décision de l'inspecteur du travail statuant sur la demande d'autorisation de licenciement formée par l'employeur, sa décision ne se substitue pas à celle de l'inspecteur. Par suite, s'il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre ces deux décisions, d'annuler, le cas échéant, celle du ministre par voie de conséquence de l'annulation de celle de l'inspecteur, des moyens critiquant les vices propres dont serait entachée la décision du ministre ne peuvent être utilement invoqués, au soutien des conclusions dirigées contre cette décision. Dès lors, les moyens tirés de ce que la décision du 22 juillet 2020 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion serait insuffisamment motivée, aurait été prise par une autorité incompétente et serait entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation doivent être écartés comme inopérants.

14. Il résulte de ce qui précède que la société Les gourmandises de Sophie n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail du 27 septembre 2019 et, par voie de conséquence, celle de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 22 juillet 2020.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation des décisions en litige, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse à la société Les gourmandises de Sophie la somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Les gourmandises de Sophie est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Les gourmandises de Sophie, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à Mme A D.

Copie pour information à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.

Délibéré après l'audience du 24 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Bruneau, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2023.

La rapporteure,

signé

M. Bruneau

Le président,

signé

J.-M. Riou

La greffière,

signé

J. VANDEWYNGAERDE

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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