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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2009288

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2009288

mercredi 26 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2009288
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantSARTIAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistré le 23 décembre 2020, M. E C, représenté par Me Sart, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision de l'inspection du travail du 12 mars 2020, autorisant son licenciement pour inaptitude ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 4 décembre 2020 par laquelle la ministre du travail a confirmé l'autorisation de licenciement précitée ;

3°) de dire que l'autorisation de le licencier de son emploi est refusée ;

4°) de mettre à la charge de la société Carpentier Logistique une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) de mettre à la charge de la société Carpentier Logistique les dépens.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation, la ministre du travail n'ayant pas répondu à l'ensemble des moyens qu'il avait soulevé ;

- la décision de l'inspectrice du travail est entachée d'une insuffisance de motivation, les vices substantiels de procédure qu'il a évoqués lors de l'enquête contradictoire n'ayant pas été examinés ;

- la décision de l'inspectrice du travail est entachée d'un vice de procédure, en ce que la demande d'autorisation de licenciement a omis d'informer l'inspection du travail de ce qu'il s'était porté candidat aux élections du comité social et économique du 6 décembre 2019 ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure, en ce que la consultation des membres du comité social et économique est intervenue tardivement et non en deux temps ;

- l'annulation des élections du 6 décembre 2019 par le tribunal de proximité de Calais remet en cause la régularité de la consultation du comité social et économique ;

- la consultation des délégués du personnel le 9 novembre 2019 n'était pas régulière ;

- la procédure menée par l'inspectrice du travail n'a pas été contradictoire, les éléments de nature à réfuter le traitement discriminant dont il fait l'objet n'ayant pas été portés à sa connaissance ;

- l'inspectrice du travail n'a pas recherché si le licenciement n'était pas en rapport, comme il l'affirme, avec son mandat de membre suppléant de la délégation unique du personnel, puis de candidat aux élections professionnelles, alors que son état de santé n'est que la conséquence d'un traitement discriminatoire de son employeur à son égard et que son employeur a fait obstacle à l'exercice de son mandat électif ;

- l'inspection du travail aurait dû vérifier si l'employeur avait satisfait aux obligations, financières notamment, résultant de la réintégration faisant suite à la précédente décision rendue par la ministre du travail ;

- son employeur n'a pas satisfait à son obligation de reclassement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision ministérielle est inopérant ;

- le moyen tiré de l'absence d'information par l'employeur de la candidature de M. C aux élections de fin 2019 est également inopérant à l'encontre des décisions en litige ;

- le moyen tiré du défaut de vérification du respect des obligations de l'employeur suite à la précédente décision ministérielle est aussi inopérant ;

- les autres moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 14 septembre 2021, la société Carpentier Logistique, représentée par Me Sartiaux, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. C, outre les dépens, une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à ce que la juridiction refuse elle-même le licenciement de M. C.

Par ordonnance du 23 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 8 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. G,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été embauché par la société Transports Carpentier en qualité de conducteur routier, d'abord dans le cadre de contrats de travail temporaire ou à durée déterminée d'août 1998 à février 2000, puis à compter du 12 août 2002 dans le cadre d'un contrat à durée indéterminé, transféré à la société Carpentier Logistique par avenant du 2 janvier 2014. Il a été élu le 27 janvier 2017 membre suppléant, pour le syndicat Force Ouvrière, de la délégation unique du personnel de l'unité économique et sociale (UES) Carpentier Transport et Logistique. Le 15 septembre 2017, le médecin du travail a émis un avis d'inaptitude de M. C au poste de chauffeur. Par courrier du 23 novembre 2017, la société Carpentier Logistique a sollicité l'autorisation de licencier pour inaptitude M. C. Cependant, par décision du 26 janvier 2018, cette demande a été refusée, en l'absence de mention de l'avis des délégués du personnel. Par courrier du 15 juin 2018, après avis du médecin du travail du 6 avril 2018 mentionnant une inaptitude au poste de conducteur routier mais une possibilité de travail sédentaire de type administratif, de jour comme de nuit, la société Carpentier Logistique a proposé à M. C un poste d'opérateur de vidéo-surveillance posté la nuit. M. C ayant sollicité que la proposition de son employeur soit à nouveau examinée par le médecin du travail, celui-ci a conclu le 22 août 2018 que le travail de nuit n'était plus compatible avec l'évolution de son état clinique. Une nouvelle demande d'autorisation de licencier M. C de son emploi a été acceptée par décision de l'inspection du travail du 7 janvier 2019, laquelle a été annulée par décision de la ministre du travail du 8 juillet 2019 en l'absence d'information de M. C par son employeur de la possibilité de se faire assister par une personne de son choix appartenant au personnel de l'unité économique et sociale dans le cadre de sa convocation à l'entretien préalable. Après un nouvel avis du médecin du travail du 13 septembre 2019 et une consultation des délégués du personnel sur les possibilités de reclassement de M. C, celui-ci a été informé par courrier du 21 novembre 2019 d'une impossibilité de reclassement et a été convoqué à un entretien préalable par courrier du 25 novembre 2019. Le comité social et économique de la société Transports Carpentier ayant émis un avis favorable au licenciement pour inaptitude de M. C, l'inspection du travail a été sollicitée par courrier du 9 janvier 2020 en vue d'obtenir l'autorisation de licencier ce salarié de son emploi. Par décision du 12 mars 2020, l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement pour inaptitude de M. C, décision confirmée le 4 décembre 2020 par la ministre du travail. Par la présente requête, M. C doit être regardée comme demandant l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens de légalité externe :

2. En premier lieu, aux termes de l'alinéa 1er de l'article R. 2422-1 du code du travail, " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. "

3. Lorsque le ministre rejette le recours hiérarchique qui lui est présenté contre la décision de l'inspecteur du travail statuant sur la demande d'autorisation de licenciement formée par l'employeur, sa décision ne se substitue pas à celle de l'inspecteur ; que, par suite, s'il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre ces deux décisions, d'annuler, le cas échéant, celle du ministre par voie de conséquence de l'annulation de celle de l'inspecteur, des moyens critiquant les vices propres dont serait entachée la décision du ministre ne peuvent être utilement invoqués, au soutien des conclusions dirigées contre cette décision.

4. Il résulte de ce qui précède que M. C ne peut utilement se prévaloir d'une insuffisance de motivation de la décision de la ministre du travail.

5. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article R. 2421-5 du code du travail, " La décision de l'inspecteur du travail est motivée. ". La décision de l'inspectrice du travail du 12 mars 2020 vise les dispositions applicables du code du travail, énonce l'inaptitude de M. C, rappelle la procédure suivie et les avis recueillis par l'employeur, mentionne les efforts de reclassement de celui-ci et relève l'absence de lien entre la demande d'autorisation de licenciement et le mandat de l'intéressé. Elle est par suite suffisamment motivée, alors même qu'elle ne répondrait pas à l'ensemble des arguments présentés par le salarié au cours de l'enquête contradictoire.

6. En dernier lieu, aux termes de l'alinéa 1er de l'article R. 2421-11 du code du travail, " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat ". Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément à ces dispositions impose à l'inspecteur du travail, saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé, de mettre à même l'employeur et le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants qu'il a pu recueillir, y compris les témoignages, et qui sont de nature à établir ou non la matérialité des faits allégués à l'appui de la demande d'autorisation. Toutefois, lorsque la communication de ces éléments serait de nature à porter gravement préjudice aux personnes qui les ont communiqués, l'inspecteur du travail doit se limiter à informer le salarié protégé et l'employeur, de façon suffisamment circonstanciée, de leur teneur.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C a été reçu par l'inspection du travail au cours de son enquête contradictoire les 22 janvier 2020, 29 janvier 2020 et 6 mars 2020. Il ressort des termes mêmes de la décision de l'inspectrice du travail, et il n'est pas contesté par M. C, que c'est ce dernier qui a fait état, au cours de l'enquête contradictoire, de faits d'agressions verbales dont plusieurs salariés ont témoigné. Il est constant que M. C et son employeur n'ont pas eu connaissance de ces témoignages de salariés s'estimant victimes d'agressions verbales ou témoins de telles agressions à l'encontre de leur collègue, pour ne pas porter gravement préjudice aux personnes concernées. Toutefois, il n'est pas contesté que M. C a été informé oralement et de manière circonstanciée, comme le souligne la décision motivée de l'inspectrice du travail du 12 mars 2020, de la teneur exacte de ces témoignages, qui n'ont pas permis d'établir un lien entre le mandat de M. C et son licenciement, le requérant n'étant pas concerné par ces témoignages, qui n'avaient donc pas le caractère d'éléments déterminants. La circonstance que les éléments produits par le salarié pour convaincre l'administration de l'existence d'une discrimination à son égard n'aient pas été retenus n'implique pas que l'inspectrice du travail se soit fondée sur d'autres éléments, inconnus du salarié. Ainsi, contrairement à ce que suggère le requérant, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'administration se serait fondée sur d'autres éléments déterminants qui ne lui auraient pas été communiqués. Par suite, le moyen tiré du caractère non contradictoire de l'enquête réalisée par l'inspectrice du travail préalablement à sa décision ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne les moyens de légalité interne :

8. En premier lieu, pour opérer les contrôles auxquels elle est tenue de procéder lorsqu'elle statue sur une demande d'autorisation de licenciement, l'autorité administrative doit prendre en compte chacune des fonctions représentatives du salarié. Aux termes de l'article L. 2411-7 du code du travail : " L'autorisation de licenciement est requise pendant six mois pour le candidat, au premier ou au deuxième tour, aux fonctions de membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, à partir de la publication des candidatures. La durée de six mois court à partir de l'envoi par lettre recommandée de la candidature à l'employeur. / Cette autorisation est également requise lorsque la lettre du syndicat notifiant à l'employeur la candidature aux fonctions de membre élu à la délégation du personnel du comité social et économique a été reçue par l'employeur () ".

9. En l'espèce, la société Carpentier Logistique a considéré que la liste envoyée le 21 novembre 2019 à 11h59, reçue le même jour à 12h01, par le syndicat Force Ouvrière, sur laquelle figurait M. C, pour les élections de la délégation du personnel au comité social et économique au sein de l'UES Carpentier Transport et Logistique était irrecevable en raison de sa tardiveté, les candidatures devant être transmises à 12 heures au plus tard, de sorte qu'elle n'a pas mentionné dans la demande de licenciement de M. C adressée à l'inspection du travail par courrier du 9 janvier 2020 la candidature de celui-ci aux élections de la délégation du personnel au comité sociale et économique au sein de l'UES Carpentier Transport et Logistique. Le jugement du 20 mai 2020, par lequel le tribunal de proximité de Calais a annulé le premier tour des élections de la délégation du personnel au comité social et économique au sein de l'UES Carpentier Transport et Logistique du 6 décembre 2019 et ordonné l'organisation de nouvelles élections, n'a eu pour conséquence de priver, qu'à compter de ce jugement, tous les salariés élus le 6 décembre 2019 de leur qualité de membre du comité d'entreprise. Il s'ensuit que ce jugement est sans incidence sur la régularité de la décision, intervenue antérieurement, le 12 mars 2020, de l'inspectrice du travail, qui ne fait pas mention de la candidature de M. C aux élections de la délégation du personnel au comité sociale et économique au sein de l'UES Carpentier Transport et Logistique. Par ailleurs, le défaut de mention, dans la demande de licenciement de M. C présentée par son employeur à l'inspection du travail par courrier du 9 janvier 2020, de la candidature de celui-ci aux élections de la délégation du personnel au comité social et économique au sein de l'UES Carpentier Transport et Logistique du 6 décembre 2019, compte tenu notamment du caractère contradictoire de l'enquête effectuée par l'inspection du travail lui permettant de recueillir toute information utile, notamment du salarié protégé, sur l'ensemble des motifs de protection éventuels, n'a pas d'incidence sur la légalité de la décision prise à l'issue de cette enquête. Le moyen doit donc être écarté.

10. En deuxième lieu, si le jugement du 20 mai 2020, par lequel le tribunal de proximité de Calais a, ainsi qu'il a été dit au point précédent, annulé le premier tour des élections de la délégation du personnel au comité social et économique au sein de l'UES Carpentier Transport et Logistique du 6 décembre 2019 et ordonné l'organisation de nouvelles élections, a eu pour conséquence de priver, à compter de ce jugement, tous les salariés élus le 6 décembre 2019 de leur qualité de membre du comité d'entreprise, il n'a en revanche pas eu pour effet de remettre en cause la régularité de l'avis émis par le comité d'entreprise le 6 janvier 2020 sur le projet de licenciement de M. C, au vu duquel s'est prononcée l'inspectrice du travail. Ce jugement est dès lors sans incidence sur la régularité de la procédure suivie par l'employeur et, par conséquent, sur la légalité de la décision au terme de laquelle la ministre du travail a confirmé la décision de l'inspectrice du travail.

11. En troisième lieu, il résulte de l'article L. 1226-2 du code du travail que l'avis des délégués du personnel doit être recueilli avant que la procédure de licenciement d'un salarié inapte à son emploi en conséquence d'une maladie ou d'un accident non professionnel ne soit engagée.

12. Si le procès-verbal de la réunion des membres du comité social et économique du 6 janvier 2020 mentionne en page 1 que la convocation de ses membres avait pour objet une information et consultation sur les possibilités de reclassement de M. C à la suite de son inaptitude, il ressort tant de ce document, qui fait référence en page 6 aux deux avis précédemment émis le 9 novembre 2019 sur les possibilités de reclassement du requérant et ne soumet au vote que l'avis sur le projet de licenciement, que des procès-verbaux du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail et de la délégation unique du personnel de l'UES Carpentier réunis le 9 novembre 2019, que la mention précitée figurant en page 1 du procès-verbal de la réunion du 6 janvier 2020 constitue une erreur matérielle, l'avis des délégués du personnel ayant bien été recueilli avant l'envoi par lettre recommandée du 25 novembre 2019 de la convocation de M. C à un entretien préalable. Par suite, le moyen tiré de la tardiveté de la consultation des délégués du personnel doit être écarté.

13. En quatrième lieu, s'agissant de la consultation des délégués du personnel lors de la réunion du 9 novembre 2019, la délégation unique du personnel de l'UES Carpentier était bien compétente pour donner un avis sur les possibilités de reclassement de M. C, l'élection des membres du comité social et économique étant intervenue postérieurement à la convocation du salarié à un entretien préalable. La circonstance, à la supposer même établie, que la question des possibilités de reclassement de M. C n'ait pas été évoquée à 8h30 est indifférente, dès lors qu'il ressort du procès-verbal de la réunion de la délégation unique du personnel de l'UES Carpentier que les délégués du personnel ont bien émis un avis au cours de cette réunion du 9 novembre 2019. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal précité et de la notice d'information explicative jointe à la convocation des membres de la délégation, que toutes les informations utiles ont été données préalablement à l'avis émis par les délégués du personnel, notamment en mentionnant de manière exhaustive les différents avis donnés par le médecin du travail et les démarches entreprises par l'employeur pour tenter de trouver un poste adapté à M. C. La circonstance qu'il ait été indiqué dans la notice d'information précitée que M. C a expliqué l'arrêt de travail du 29 mars 2017 au 3 juillet 2017 par la maladie de Crohn, mentionnée en mai 2017 comme un antécédent aux termes d'un certificat médical produit au dossier par le requérant, n'était pas de nature à fausser l'appréciation des délégués du personnel, qui disposaient de l'ensemble des avis de la médecine du travail sur la nature des postes susceptibles de convenir à l'état de santé du requérant. Il s'ensuit que les délégués du personnel ont été mis à même d'émettre un avis en toute connaissance de cause. Le moyen tiré de l'irrégularité de la consultation des délégués du personnel lors de la réunion du 9 novembre 2019 doit en conséquence être écarté.

14. En cinquième lieu, en vertu du code du travail, les salariés protégés bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'inspecteur du travail, et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge, si cette inaptitude est telle qu'elle justifie le licenciement envisagé, compte tenu des caractéristiques de l'emploi exercé à la date à laquelle elle est constatée, de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé, des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi, et de la possibilité d'assurer son reclassement dans l'entreprise ou, à défaut, dans le groupe auquel elle appartient.

15. Si l'autorité administrative doit ainsi vérifier que l'inaptitude du salarié est réelle et justifie son licenciement, il ne lui appartient pas, dans l'exercice de ce contrôle, de rechercher la cause de cette inaptitude. Il en va ainsi, y compris s'il est soutenu que l'inaptitude résulte d'une dégradation de l'état de santé du salarié protégé ayant directement pour origine des agissements de l'employeur dont l'effet est la nullité de la rupture du contrat de travail. La décision de l'inspecteur du travail ne fait pas obstacle à ce que le salarié, s'il s'y estime fondé, fasse valoir devant les juridictions compétentes les droits résultant de l'origine de l'inaptitude lorsqu'il l'attribue à un manquement de l'employeur.

16. Toutefois, il appartient en toutes circonstances à l'autorité administrative de faire obstacle à un licenciement en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par un salarié ou avec son appartenance syndicale. Ainsi, alors même qu'il résulterait de l'examen conduit dans les conditions rappelées aux points précédents que le salarié est atteint d'une inaptitude susceptible de justifier son licenciement, la circonstance que le licenciement envisagé est également en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale fait légalement obstacle à ce que l'administration accorde l'autorisation sollicitée. Le fait que l'inaptitude du salarié résulte d'une dégradation de son état de santé, elle-même en lien direct avec des obstacles mis par l'employeur à l'exercice de ses fonctions représentatives est à cet égard de nature à révéler l'existence d'un tel rapport.

17. En l'espèce, M. C a été élu membre suppléant de la délégation unique du personnel de l'UES Carpentier le 27 janvier 2017. Il ressort des pièces du dossier qu'à cette date, il était en arrêt maladie, et ce jusqu'au 11 février 2017, et qu'il n'a ensuite exercé son activité professionnelle que du 12 février 2017 au 29 mars 2017, puis une trentaine de minutes pour une formation professionnelle le 4 juillet 2017, avant d'être victime d'un malaise. Dès lors, l'attestation de M. B I indiquant qu'" à ce jour ", soit à la date de son attestation le 25 novembre 2017, M. C est le seul à devoir déposer son ensemble routier sur le site de la zone Marcel Doret à Calais n'est pas de nature à démontrer un comportement discriminant à l'égard du requérant. Il ressort au contraire des pièces du dossier, et notamment des demandes écrites de M. C en date du 15 juillet 2014 à propos du lieu de prise de poste et du 30 décembre 2014 concernant la question d'un camion attitré, que le conflit du requérant avec son employeur est bien antérieur à son mandat syndical, contrairement à ce que laissent penser les attestations de M. H, M. F et M. D produites par le requérant. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que les relations de M. C avec son employeur se soient dégradées depuis sa candidature aux élections du 27 janvier 2017. Par suite, le moyen tiré de ce que le licenciement serait en rapport avec les activités syndicales de M. C doit être écarté.

18. En sixième lieu, à supposer que la société Carpentier Logistique ait manqué à ses obligations dans le cadre de la réintégration de M. C résultant de la décision précédemment rendue le 8 juillet 2019 par la ministre du travail, le requérant ne peut utilement s'en prévaloir pour contester les décisions attaquées.

19. En dernier lieu, l'alinéa 3 de l'article L. 1226-2-1 du code du travail dispose que : " L'obligation de reclassement est réputée satisfaite lorsque l'employeur a proposé un emploi, dans les conditions prévues à l'article L. 1226-2, en prenant en compte l'avis et les indications du médecin du travail. " Aux termes de l'article L. 1226-2 du code du travail, " Lorsque le salarié victime d'une maladie ou d'un accident non professionnel est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. / Pour l'application du présent article, la notion de groupe désigne le groupe formé par une entreprise appelée entreprise dominante et les entreprises qu'elle contrôle dans les conditions définies à l'article L. 233-1, aux I et II de l'article L. 233-3 et à l'article L. 233-16 du code de commerce. / () ".

20. Dans le cas où la demande de licenciement d'un salarié protégé est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'administration de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que l'employeur a, conformément à l'article L. 1226-2 du code du travail, cherché à reclasser le salarié sur d'autres postes appropriés à ses capacités, le cas échéant par la mise en œuvre, dans l'entreprise, de mesures telles que mutations ou transformations de postes de travail ou aménagement du temps de travail. Le licenciement ne peut être autorisé que dans le cas où l'employeur n'a pu reclasser le salarié dans un emploi approprié à ses capacités au terme d'une recherche sérieuse, menée tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel.

21. Il ressort des pièces du dossier que le médecin du travail a conclu le 13 septembre 2019 à l'inaptitude du requérant au poste de conducteur routier, indiquant que " les capacités restantes sont : pas de travail de nuit ; pas de travail isolé ; pas de conduite de véhicule ; pas d'affectation dans un local à pollution spécifique et non spécifique ; mise à disposition de sanitaires à proximité. Une formation à l'usage des outils bureautique pourrait être proposée pour une reconversion professionnelle dans un poste sédentaire de type administratif ". La société Carpentier Logistique n'a pas été en mesure de proposer en son sein un emploi répondant à ces caractéristiques. Elle soutient sans être contestée que les recrutements à des fonctions administratives nécessitaient un BTS Transport ou équivalent, diplôme dont M. C n'est pas titulaire, et ont été effectués avant l'avis d'inaptitude du 13 septembre 2019. Par les courriers du 18 septembre 2019 qu'elle produit et se référant expressément à l'avis médical, la société Carpentier Logistique justifie avoir recherché activement un poste en vue du reclassement de M. C, dont il était rappelé l'ancienneté au sein de la société et ses qualifications professionnelles, auprès non seulement des sociétés du groupe Carpentier (C+ Transports, Carpentier Silo, Transports Carpentier) mais également auprès de sociétés extérieures du Calaisis (Geodis, Transports Salvatori, XPO, Transports DHL, M et A) et de fédérations. Si le requérant soutient que ses recherches auraient dû être étendues à la société Calais Truckstop, cette société est détenue par un associé unique, la société Via Calais, elle-même détenue pour 25% des parts par le groupe Carpentier, qui ne constitue donc pas l'entreprise dominante au sens des dispositions du code du travail relatives au reclassement. Par ailleurs, l'existence de dirigeants communs n'est pas en elle-même suffisante pour caractériser une appartenance au groupe Carpentier au sens des mêmes dispositions. L'employeur fait en outre valoir, sans être contesté, que l'activité de cette société n'a débuté qu'en novembre 2020 et que la création d'emplois ne présentait, à la date à laquelle l'inspection du travail s'est prononcée, soit le 12 mars 2020, qu'un caractère hypothétique, ce que l'article de presse produit par le requérant, daté de juillet 2020, corrobore. Dans ces conditions, l'employeur, qui a mené des recherches loyales et sérieuses au sein du groupe de reclassement, doit être regardé comme ayant satisfait à l'obligation de recherche de reclassement qui lui incombait en vertu du code du travail.

22. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la recevabilité des conclusions tendant au prononcé d'un refus de licenciement, que la requête de M. C doit être rejetée dans l'ensemble de ses conclusions.

Sur les frais liés au litige :

23. A défaut de dépens dans la présente instance, les conclusions présentées à ce titre par M. C et par la société Carpentier Logistique ne peuvent qu'être rejetées.

24. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Carpentier Logistique, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée M. C au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du M. C la somme demandée par la société Carpentier Logistique au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Carpentier Logistique au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la société Carpentier Logistique.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Bruneau, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2023.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J-M. RIOU La greffière,

signé

I. BAUDRY

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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