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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2009437

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2009437

lundi 19 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2009437
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantBALAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 décembre 2020 et 30 juin 2022, M. E B, représenté par Me Delgorgue, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 novembre 2020 par laquelle le président du directoire de la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia a préempté l'immeuble sis 216, rue Pierre Legrand à Lille ;

2°) de mettre à la charge de la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision a été édictée par une autorité incompétente ; la décision de délégation de la métropole européenne de Lille au profit de la société Vilogia du 10 novembre 2020 n'avait pas de caractère exécutoire à la date de la décision attaquée dès lors qu'elle n'avait pas fait l'objet d'une publication dans un recueil des actes administratifs ni d'une transmission aux communes membres de la métropole européenne de Lille pour affichage et le préfet ne l'avait pas réceptionnée à cette date ;

- elle a été signée par une autorité incompétente, en l'absence d'une délégation de signature régulière ;

- son signataire n'avait reçu délégation que pour l'exercice du droit de préemption portant sur des biens ou des droits affectés au logement ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L. 213-2 du code de l'urbanisme et L. 2131-1 et suivants du code général des collectivités territoriales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 211-2 du code de l'urbanisme.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2022, la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia, représentée par Me Balaÿ, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par des mémoires en intervention enregistrés les 16 septembre 2021, 1er et 28 juillet 2022, la métropole européenne de Lille, représentée par la SCP Bignon Lebray, demande que le tribunal rejette la requête de M. B.

Elle fait valoir que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée, dans ses différentes branches, n'est pas fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de M. Babski, rapporteur public,

- les observations de Me Roels, substituant Me Balaÿ, représentant la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia ;

- et les observations de Me Thoor, représentant la métropole européenne de Lille.

Considérant ce qui suit :

1. M. B s'est porté acquéreur auprès de la société Desmazières d'un ensemble immobilier à usage commercial et de parking sis 216 rue Pierre Legrand à Lille. Par une décision du 12 novembre 2020, le président du directoire de la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia a préempté cet immeuble. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler la décision du président du directoire de la société Vilogia du 12 novembre 2020.

Sur l'intervention de la métropole européenne de Lille :

2. La métropole européenne de Lille justifie d'un intérêt suffisant au rejet de la requête de M. B. Ainsi, son intervention à l'appui des conclusions de la société Vilogia est recevable.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction en vigueur à la date du 9 octobre 2018 : " () Le titulaire du droit de préemption urbain peut déléguer son droit à la société mentionnée au deuxième alinéa du I de l'article 141 de la loi n° 2006-1771 du 30 décembre 2006 de finances rectificative pour 2006, à une société d'économie mixte agréée mentionnée à l'article L. 481-1 du code de la construction et de l'habitation, à l'un des organismes d'habitations à loyer modéré prévus à l'article L. 411-2 du même code ou à l'un des organismes agréés mentionnés à l'article L. 365-2 dudit code lorsque l'aliénation porte sur un des biens ou des droits affectés au logement. Leur organe délibérant peut déléguer l'exercice de ce droit, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 211-5 du même code, dans sa version applicable au litige : " L'exercice du droit de préemption urbain peut être délégué au président-directeur général, au président du directoire, au directeur général ou à l'un des directeurs par le conseil d'administration, le conseil de surveillance ou le directoire des sociétés ou organismes mentionnés au troisième alinéa de l'article L. 211-2. Cette délégation fait l'objet d'une publication de nature à la rendre opposable aux tiers. ".

4. En l'espèce, par une délibération du 21 juillet 2020, le conseil de la métropole européenne de Lille a délégué à son président l'exercice du droit de préemption ainsi que le pouvoir de déléguer l'exercice de ce droit à l'occasion de l'aliénation d'un bien au profit des organismes d'habitation à loyer modéré mentionnés à l'article L. 411-2 du code de la construction et de l'habitation. Puis, par une décision du 4 novembre 2020, le président de la métropole européenne de Lille a donné délégation à M. Geenens, vice-président de cette même métropole, pour signer les décisions relatives à l'exercice du droit de préemption et à la délégation de l'exercice de ce droit à l'occasion de l'aliénation d'un bien au profit des organismes d'habitation à loyer modéré mentionnés à l'article L. 411-2 du code de la construction et de l'habitation. Enfin, par une décision du 10 novembre 2020, M. C a, pour le président de la métropole européenne de Lille, délégué à la société Vilogia l'exercice du droit de préemption pour l'acquisition du bien situé 216, rue Pierre-Legrand, à Lille. Le président du directoire de la société Vilogia a, par la décision litigieuse, préempté cet immeuble. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que, par une délibération du 9 octobre 2018 prise en application de l'article R. 211-5 du code de l'urbanisme, le directoire de la société Vilogia avait préalablement décidé de " déléguer au Président du Directoire l'exercice du droit de préemption urbain lorsque ce dernier est délégué à Vilogia SA d'HLM ". Toutefois, il résulte des dispositions de l'article L.211-2 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction précitée issue de la loi du 6 août 2015 pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques, qu'à la date du 9 octobre 2018, la délégation de l'exercice du droit de préemption consentie en faveur d'un organisme d'habitations à loyer modéré n'était possible que lorsque l'aliénation concernée portait sur des biens ou droits affectés au logement. Dans ces conditions, la délibération du directoire de la société Vilogia n'a pu avoir pour effet que de déléguer à son président l'édiction d'actes relatifs à des biens ou droits affectés au logement. Par suite, le président du directoire ne pouvait, sur le fondement de cette seule délégation, édicter la décision litigieuse, l'immeuble concerné étant uniquement à usage commercial et ne relevant donc pas du champ d'application de cette délégation. Ainsi, le président du directoire de la société Vilogia n'était pas compétent pour signer la décision attaquée, sans que la société ne puisse utilement se prévaloir de la modification de la rédaction de l'article L. 211-2 du code de l'urbanisme par la loi du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique, intervenue postérieurement à la décision de son directoire.

5. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme : " Toute aliénation visée à l'article L. 213-1 est subordonnée, à peine de nullité, à une déclaration préalable faite par le propriétaire à la mairie de la commune où se trouve situé le bien. () Le silence du titulaire du droit de préemption pendant deux mois à compter de la réception de la déclaration mentionnée au premier alinéa vaut renonciation à l'exercice du droit de préemption. () Le délai est suspendu à compter de la réception de la demande mentionnée au premier alinéa ou de la demande de visite du bien. Il reprend à compter de la réception des documents par le titulaire du droit de préemption, du refus par le propriétaire de la visite du bien ou de la visite du bien par le titulaire du droit de préemption. Si le délai restant est inférieur à un mois, le titulaire dispose d'un mois pour prendre sa décision. Passés ces délais, son silence vaut renonciation à l'exercice du droit de préemption. ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 2131-1 du code général des collectivités territoriales : " Les actes pris par les autorités communales sont exécutoires de plein droit dès qu'il a été procédé à leur publication ou affichage ou à leur notification aux intéressés ainsi qu'à leur transmission au représentant de l'Etat dans le département ou à son délégué dans l'arrondissement. () Cette transmission peut s'effectuer par voie électronique, selon des modalités fixées par décret en Conseil d'Etat. () Le maire peut certifier, sous sa responsabilité, le caractère exécutoire de ces actes. / La preuve de la réception des actes par le représentant de l'Etat dans le département ou son délégué dans l'arrondissement peut être apportée par tout moyen. L'accusé de réception, qui est immédiatement délivré, peut être utilisé à cet effet mais n'est pas une condition du caractère exécutoire des actes. ". Aux termes de l'article L.2131-2 du même code : " Sont soumis aux dispositions de l'article L. 2131-1 les actes suivants : 1° Les délibérations du conseil municipal ou les décisions prises par délégation du conseil municipal en application de l'article L. 2122-22 () ". Aux termes de l'article L. 5211-3 de ce code : " Les dispositions du chapitre premier du titre III du livre premier de la deuxième partie relatives au contrôle de légalité et au caractère exécutoire des actes des communes sont applicables aux établissements publics de coopération intercommunale. () ".

7. Il résulte des dispositions mentionnées ci-dessus de l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme que les propriétaires qui ont décidé de vendre un bien susceptible de faire l'objet d'une décision de préemption doivent savoir de façon certaine, au terme du délai de deux mois imparti au titulaire du droit de préemption pour en faire éventuellement usage, s'ils peuvent ou non poursuivre l'aliénation entreprise. Dans le cas où le titulaire du droit de préemption décide de l'exercer, les mêmes dispositions, combinées avec celles de l'article L. 2131-1 du code général des collectivités territoriales, imposent que la décision de préemption soit exécutoire au terme du délai de deux mois, c'est-à-dire non seulement prise mais également notifiée au propriétaire intéressé et transmise au représentant de l'Etat. Ce délai est toutefois suspendu à compter de la réception de la demande d'une pièce mentionnée à l'article R. 213-7 du code de l'urbanisme ou de la demande de visite du bien. Il reprend à compter de la réception des documents par le titulaire du droit de préemption, du refus par le propriétaire de la visite du bien ou de la visite du bien par le titulaire, ce dernier disposant alors d'un mois pour prendre sa décision si le délai restant est inférieur à un mois.

8. Il ressort des pièces du dossier qu'une déclaration d'intention d'aliéner l'immeuble sis 216, rue Pierre Legrand à Lille a été réceptionnée par la commune de Lille le 5 août 2020, faisant ainsi courir le délai de deux mois imparti au titulaire du droit de préemption pour en faire éventuellement usage. Il est constant qu'une demande de visite de l'immeuble a été faite auprès du vendeur le 22 septembre 2020, interrompant ce délai et que cette visite a été réalisée le 13 octobre 2020, date à compter de laquelle le délai a alors repris. Le délai restant à cette date pour permettre au titulaire du droit de préemption de faire connaitre son intention étant inférieur à un mois, il a alors disposé d'un délai d'un mois pour ce faire, arrivant à échéance le 13 novembre 2020. Il est constant que la décision du président du directoire de la société Vilogia faisant usage du droit de préemption urbain sur l'immeuble sis 216, rue Pierre Legrand à Lille a été notifiée par voie d'huissier au requérant le 13 novembre 2020, soit dans le délai précité. Par ailleurs, la décision attaquée ayant été prise par délégation de l'organe délibérant de la métropole européenne de Lille, tel que cela a été mentionné au point 4 du présent jugement, elle devait être transmise au représentant de l'Etat dans le département du Nord en vertu des dispositions combinées de l'article L. 2131-1 du code général des collectivités territoriales et du 1° de l'article L. 2132-2 du même code. Si par un courrier daté du 12 novembre 2020, la société Vilogia a procédé à cette transmission, il ressort toutefois des pièces du dossier que ce courrier n'a été réceptionné par les services de la préfecture du Nord que le 17 novembre 2020, soit après l'expiration du délai prévu par l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de cet article doit être accueilli.

9. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 12 novembre 2020 par laquelle le président du directoire de la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia a préempté l'immeuble sis 216, rue Pierre Legrand à Lille. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun des autres moyens invoqués n'est susceptible, en l'état du dossier, de fonder cette annulation.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Vilogia demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société Vilogia une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de la métropole européenne de Lille est admise.

Article 2 : La décision du 12 novembre 2020 par laquelle le président du directoire de la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia a préempté l'immeuble sis 216, rue Pierre Legrand à Lille est annulée.

Article 3 : La société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia versera à M. B une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à la métropole européenne de Lille et à la société anonyme d'habitation à loyer modéré Vilogia.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Chevaldonnet, président,

- Mme Grard, première conseillère,

- M. Liénard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

E. A

Le président,

Signé

B. CHEVALDONNET

La greffière,

Signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier.

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