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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2100190

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2100190

vendredi 22 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2100190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOUGET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 janvier 2021, Mme B C épouse A, représentée par Me Jean-Philippe Pouget, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2020 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l'a assignée à résidence et la décision du même jour par laquelle l'autorité administrative a retenu son passeport ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de réexaminer sa situation, notamment le retrait injustifié de son visa de long séjour et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre la décision du préfet de l'Yonne du 25 juillet 2020 portant obligation de quitter le territoire français et l'arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 10 novembre 2020 l'assignant à résidence ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 250 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que l'arrêté d'assignation à résidence ait été signé par une autorité habilitée ;

- il est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté portant assignation à résidence méconnaît les dispositions des articles L. 313-11 et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire et celle l'assignant à résidence sont illégales du fait de l'illégalité de la décision de retrait de son titre de séjour ;

- la décision de retenue de passeport n'a pas été signée par une autorité habilitée ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a méconnu les dispositions des articles L. 313-11 et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 313-14 de ce code et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mars 2021, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par un courrier du 24 novembre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité du moyen tiré de l'exception d'illégalité de l'arrêté du 25 juillet 2020 du préfet de l'Yonne, notifié à la requérante le même jour et dont il n'est pas contesté qu'il comportait la mention des délais et voies de recours, lequel est devenu définitif, dès lors que cette exception d'illégalité a été soulevée après l'expiration du délai de recours contentieux courant à l'encontre de cet arrêté.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Babski,

- et les observations de Me Pouget représentant Mme C épouse A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C épouse A, ressortissante malgache née le 27 juillet 1992 à Befotaka sud (Madagascar) est entrée sur le territoire français le 10 février 2020 munie d'un passeport valable du 24 octobre 2017 au 28 octobre 2022 revêtu d'un visa de long séjour en qualité de conjointe de français. L'intéressée ayant indiqué le 24 juillet 2020 aux services de gendarmerie qu'il n'existait plus de vie commune avec son époux depuis son arrivée en France, qu'elle n'avait plus accès au domicile conjugal et qu'elle souhaitait entamer une procédure de divorce et retourner à Madagascar, le préfet de l'Yonne a, par un arrêté du 25 juillet 2020, notifié le jour même, retiré son visa de long séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de soixante jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Après avoir constaté que Mme C épouse A s'était maintenue sur le territoire français en dépit de la mesure d'éloignement dont elle avait fait l'objet, le préfet du Pas-de-Calais a, par un arrêté du 10 novembre 2020, assigné l'intéressée à résidence pendant une durée maximale ne pouvant excéder six mois renouvelable une fois et a retenu son passeport par une décision du même jour révélée par la remise du récépissé valant justification de l'identité établie en application de l'article L. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la présente requête, Mme C épouse A demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté d'assignation à résidence :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du préfet du Pas-de-Calais n° 2020-10-30, dont la référence est mentionnée en défense, du 24 août 2020, publié le même jour au recueil spécial n°50 des actes administratifs des services de l'Etat dans le département, librement consultable sur le site internet de la préfecture, Mme Claire Duquesnoy, secrétaire administrative de classe exceptionnelle, adjointe au chef du bureau de l'éloignement, signataire de la décision attaquée, disposait d'une délégation à cet effet. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire, qui manque en fait, doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " Lorsque l'étranger justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne peut ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, l'autorité administrative peut, jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, l'autoriser à se maintenir provisoirement sur le territoire français en l'assignant à résidence, dans les cas suivants : / 1° si l'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai ou si le délai de départ volontaire qui lui a été accordé est expiré ; () / La décision d'assignation à résidence est motivée. Elle peut être prise pour une durée maximale de six mois, renouvelable une fois dans la même limite de durée, par une décision également motivée. () ".

4. En l'espèce, l'arrêté du 10 novembre 2020 vise les dispositions de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique notamment que Mme C épouse A fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français avec octroi d'un délai de départ volontaire de soixante jours, prononcée par le préfet de l'Yonne, et qu'elle s'est maintenue sur le territoire français au-delà de ce délai. La décision attaquée énonce ainsi, avec suffisamment de précision, les motifs de droit et les motifs de fait non stéréotypés qui en constituent son fondement. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Pas-de-Calais aurait insuffisamment motivé l'arrêté attaqué au regard des exigences posées par les dispositions précitées de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, Mme C épouse A ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions des dispositions de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que de l'article L. 313-14 et de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions à l'encontre de l'arrêté d'assignation à résidence. Ces moyens doivent, dès lors, être écartés.

6. En quatrième lieu, l'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte réglementaire, une telle exception peut être formée à toute époque, même après l'expiration du délai du recours contentieux contre cet acte. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est, en revanche, recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas où l'acte et la décision ultérieure constituant les éléments d'une même opération complexe, l'illégalité dont l'acte serait entaché peut être invoquée en dépit du caractère définitif de cet acte.

7. Mme C épouse A soutient que l'arrêté du 10 novembre 2020 l'assignant à résidence est illégal, par voie d'exception d'illégalité de l'arrêté du 25 juillet 2020 du préfet de l'Yonne portant retrait de son visa de long séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de soixante jours et fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Cet arrêté, dont il n'est pas contesté qu'il comportait la mention des voies et délais de recours, a été notifié à l'intéressée le jour même à 16h10. Or, Mme C épouse A, hospitalisée en soins psychiatriques au centre hospitalier d'Arras à compter du 5 août 2020, reconnaît, dans ses écritures, ne pas avoir fait appel de la décision du préfet de l'Yonne dans le délai imparti. Ainsi, à la date de l'introduction de la présente requête, l'arrêté du 25 juillet 2020 était devenu définitif, faute d'avoir été contesté dans le délai de recours contentieux. En outre, cet arrêté ne constituant pas avec l'arrêté du 10 novembre 2020 portant assignation à résidence, un élément d'une même opération complexe, l'illégalité dont il serait entaché ne peut, malgré son caractère définitif, être invoquée à l'appui de conclusions dirigées l'arrêté du 10 novembre 2020. Par suite, la requérante n'est pas recevable à exciper de l'illégalité de l'arrêté du 25 juillet 2020 à l'appui de ses conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté préfectoral du 10 novembre 2020.

8. En dernier lieu, si Mme C épouse A allègue que l'arrêté portant assignation à résidence a porté une atteinte excessive à sa vie privée et familiale, dès lors qu'elle mariée et qu'elle souhaite poursuivre ce projet de vie, et à sa liberté d'aller et venir, elle ne l'établit pas alors qu'il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'arrêté préfectoral du 25 juillet 2020 que l'intéressée souhaitait entamer une procédure de divorce et retourner à Madagascar, ce retour en son pays d'origine étant d'ailleurs confirmé par le certificat médical du 9 octobre 2020 qu'elle a elle-même versé au dossier. Ainsi, Mme C épouse A ne se prévaut d'aucune circonstance susceptible de l'empêcher de respecter les obligations prescrites par l'arrêté attaqué ou de rendre leur exécution incompatible avec sa situation personnelle. Dès lors, le préfet du Pas-de-Calais n'a pas porté une atteinte excessive à sa vie privée et familiale en fixant son lieu d'hébergement au sein de l'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile (HUDA) de Fouquières-lès-Béthune et à sa liberté d'aller et venir en lui interdisant de se déplacer sans autorisation hors du périmètre des communes de Béthune et de Fouquières-lès-Béthune, en l'obligeant à se présenter tous les lundis, mardis et jeudis entre 10h00 et 11h00, jours fériés et chômés inclus, au commissariat de police de Béthune et en l'astreignant à résidence sur son lieu d'assignation tous les jours de 6 heures à 9 heures. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision de retenue du passeport :

9. En premier lieu, Mme C épouse A ne peut utilement alléguer que la décision de retenue de passeport a été signée par une autorité incompétente dès lors que , cette décision, révélée par la remise du récépissé valant justification de l'identité établie en application de l'article L. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne prend pas de forme écrite. Par ailleurs, elle ne peut utilement se plaindre d'un défaut de motivation de cette décision révélée alors qu'elle n'a pas demandé à l'autorité préfectorale les motifs de celle-ci.

10. En deuxième lieu, Mme C épouse A ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions des dispositions de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que de l'article L. 313-14 et de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions à l'encontre de la décision de retenue de passeport. Ces moyens doivent, dès lors, être écartés.

11. En dernier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, auxquelles renvoient celles de l'article L. 561-2 du même code alors en vigueur : " () L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité dans les conditions prévues à l'article L. 611-2. () ". L'article L. 611-2 du même code, alors en vigueur, dispose que : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu. ". Enfin, aux termes de l'article R. 561-3 du même code, alors en vigueur : " L'étranger assigné à résidence en application des articles L. 561-1, L. 561-2, L. 744-9-1 ou L. 571-4 ou d'une des mesures prévues aux articles L. 523-3, L. 523-4 et L. 523-5 peut être tenu de remettre à l'autorité administrative l'original de son passeport et de tout autre document d'identité ou de voyage en sa possession en échange d'un récépissé valant justification d'identité sur lequel est portée la mention de l'assignation à résidence jusqu'à l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. ".

12. Si Mme C épouse A allègue, au demeurant sans l'établir, qu'elle s'est vue confisquer son passeport alors qu'elle était hospitalisée en soins psychiatriques sans son consentement, cette circonstance, qui a trait aux modalités d'exécution de la décision prise par l'autorité administrative de retenir son passeport, est sans incidence sur la légalité de celle-ci. En outre, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision de retenue de passeport méconnaitrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de ce qui précède que Mme C épouse A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté d'assignation à résidence du 10 novembre 2020 et de la décision de retenue de passeport du même jour. Les conclusions aux fins d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

Sur les conclusions aux fins de suspension de l'arrêté préfectoral du 25 juillet 2020 et de l'arrêté portant assignation à résidence du 10 novembre 2020 :

14. Les conclusions aux fins de suspension de l'arrêté préfectoral du 25 juillet 2020, présentées, à titre subsidiaire, par Mme C épouse A, doivent être, en tout état de cause, rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles tendant à la suspension de l'arrêté portant assignation à résidence du 10 novembre 2020, l'arrêté du 25 juillet 2020 étant devenu, comme il a été dit au point 7, définitif.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme que Mme C épouse A demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C épouse A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse A et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

D. BABSKILa présidente,

Signé

S. STEFANCZYK

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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