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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2100819

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2100819

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2100819
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBERTHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 février 2021, Mme E A, agissant en qualité de représentante légale de son fils mineur, F B D, représentée par Me Berthe, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a refusé de délivrer une carte nationale d'identité au profit de son fils ;

3°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à son fils une carte nationale d'identité dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

5°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle ;

6°) en cas de refus de l'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article 2 du décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 et de l'article 18 du code civil dès lors que le père de l'enfant, qui a reconnu son fils, est de nationalité française ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'aucune preuve du caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité n'est rapportée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport à un enfant français ne peut être légalement subordonnée à la preuve de la contribution, par le parent français, à son entretien et à son éducation.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 février 2021, le préfet du Nord a soulevé son incompétence dès lors qu'en vertu d'une convention de délégation en date du 29 mars 2017 l'ensemble des demandes de cartes nationales d'identité de la région Hauts-de-France est traité par le centre d'expertise et de ressources titres (CART) de la préfecture du Pas-de-Calais et qu'en vertu de cette même convention de délégation, le préfet du département du Pas-de-Calais assure la représentation de l'Etat en défense en cas de recours exercé contre une décision de refus prise pour le compte du préfet du Nord.

Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés le 18 février 2022, le 28 février 2022 et le 1er mars 2022, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mai 2021.

La clôture de l'instruction a été fixée au 30 octobre 2023 à 12 h 00 par une ordonnance du 9 octobre 2023.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Monteil a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E A, née le 15 octobre 1991 en Côte d'Ivoire, de nationalité ivoirienne, a sollicité, le 28 juillet 2020, la délivrance d'une carte nationale d'identité au bénéfice de son fils, F B D, né le 28 juillet 2018 à Lille. Par la requête dont le tribunal est saisi, Mme A demande au tribunal d'annuler la décision de rejet de sa demande.

Sur l'objet du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande de carte d'identité fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision expresse du 7 janvier 2021, dont il n'est pas démontré que Mme A ait été informée, le préfet du Pas-de-Calais a rejeté, pour le compte du préfet du Nord, la demande de carte d'identité présentée par la requérante au bénéfice de son fils. Mme A doit être regardée comme demandant l'annulation de cette décision qui s'est substituée à la décision implicite de rejet, en tant que cet acte porte refus d'attribution d'une carte d'identité à son enfant F B D.

Sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

4. Par une décision du 24 mai 2021, postérieure à l'introduction de la requête, Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande tendant à être admise à l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de son article 30 : " La charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause Toutefois, cette charge incombe à celui qui conteste la qualité de Français à un individu titulaire d'un certificat de nationalité française délivré conformément aux articles 31 et suivants ". L'article 310-1 du code civil prévoit quant à lui que : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété () ". Aux termes de l'article 2 du décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande. () ". L'article 4 de ce décret fixe les pièces à produire à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité, parmi lesquelles figurent un extrait d'acte de naissance comportant l'indication de la filiation du demandeur.

6. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge administratif, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité et d'un passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé.

7. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge administratif, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité ou du passeport.

8. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Pas-de-Calais justifie le rejet de la demande de carte d'identité litigieuse par la suspicion de reconnaissance frauduleuse de paternité du père allégué de l'enfant, M. C D, dans le seul but d'obtenir la régularisation de la situation sur le territoire français de Mme A. D'une part, la décision est motivée par la circonstance que M. C D, de nationalité française, est soupçonné de reconnaissances de paternité frauduleuses multiples. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'avis d'information au titre de l'article 40 alinéa 2 du code de procédure pénale en date du 18 décembre 2020 produit en défense, que M. C D, père de deux enfants avec sa concubine, a reconnu en France cinq autres enfants nés entre 2009 et 2018 de cinq mères étrangères résidant sur le territoire, ayant toutes vu leur situation régularisée suite à la reconnaissance de leur enfant et étant titulaires d'un titre de séjour " parent d'enfant français ". D'autre part, les auditions de Mme A et de M. D par les services de la police aux frontières apparaissent incohérentes, M. D déclarant avoir eu une brève relation avec la mère de l'enfant à l'occasion de vacances en Côte d'ivoire en octobre 2017 alors que Mme A situe le commencement de la relation au début de cette même année 2017. Elle affirme avoir découvert être enceinte à son arrivée en France en février 2018, et M. D a effectué une demande de reconnaissance anticipée de paternité le 15 mai 2018, quelques semaines après l'arrivée de la mère en France. Une première sollicitation de titre de séjour au bénéfice de l'enfant a été refusée en 2019 alors que Mme A n'avait entamé aucune démarche de régularisation de sa situation de séjour. Aucune communauté de vie n'a été établie entre les intéressés lors de la conception, de la naissance de l'enfant ou des différentes demandes de titre de séjour, et, malgré les demandes de l'autorité administrative, aucune preuve matérielle quant à la contribution du père à l'éducation et à l'entretien de l'enfant ou de l'effectivité d'un droit de visite n'a pu être fournie. Dans ces conditions, alors que la mère de l'enfant est en situation irrégulière sur le territoire français, le préfet du Pas-de-Calais, a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation ou d'erreur de droit, estimer qu'il existait un doute suffisant sur la réalité de la filiation de l'enfant F B D, et partant sur sa nationalité française, et lui refuser, pour ce motif, la délivrance d'une carte nationale d'identité.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles présentées au titre des articles L 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 par la requérante doivent l'être également.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, au préfet du Nord et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Fabre, président,

- Mme Monteil, première conseillère,

- M. Lemée, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024

La rapporteure,

Signé

A.-L. MONTEIL

Le président,

Signé

X. FABRE

Le greffier,

Signé

A. DEWIERE

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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