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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2104600

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2104600

mercredi 1 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2104600
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantVAN-ROMPU - PIQUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 14 juin 2021 et 26 janvier 2022, M. F E, représenté par Me Van Rompu-Piquet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 avril 2021 par laquelle le directeur opérationnel en charge du NoD du Pas-de-Calais lui a infligé une sanction d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours assortie d'un sursis de onze jours ;

2°) de condamner La Poste à lui payer la somme totale de 3 765,54 euros à titre de dommages et intérêts en réparation des préjudices subis dont 3 500 euros de préjudice moral et 265,54 euros de préjudice matériel ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée est entachée de vices de procédure dès lors que le secrétaire de séance de la commission administrative paritaire a pris part au vote et que son avis n'est pas motivé ;

- elle est entachée d'erreur dans la matérialité des faits dès lors que les faits postérieurs au 19 janvier 2021 qui lui sont reprochés ne sont pas établis ;

- elle méconnaît le principe général du droit " non bis in idem " dès lors que les faits antérieurs au 19 janvier 2021 ont déjà été sanctionnés ;

- elle est disproportionnée ;

- l'illégalité dont est entachée la décision contestée constitue une faute de nature à engager la responsabilité de La Poste ;

- du fait de cette illégalité, il a subi un préjudice matériel de 265,54 euros ;

- il a subi un préjudice moral pouvant être évalué à 3 500 euros en raison des modalités vexatoires de mise en œuvre du retrait de service pris à son encontre le 21 janvier 2021.

Par des mémoires en défense enregistrés les 17 décembre 2021 et 16 février 2022, La Poste conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 150 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Une note en délibéré, non communiquée, présentée par La Poste, a été enregistrée le 8 février 2023 à 14h21.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 ;

- le décret n°82-451 du 28 mai 1982 ;

- le décret n° 94-130 du 11 février 1994 ;

- le décret n° 2010-191 du 26 février 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Groutsch, rapporteur public,

- les observations de Mme C, représentant La Poste.

Considérant ce qui suit :

1. M. F E, facteur au grade d'agent professionnel de second niveau (APN2), est affecté à la plateforme de distribution du courrier au sein de l'unité de distribution du courrier du site d'Avesnes Le Comte. Le 21 janvier 2021, estimant que son comportement s'était avéré menaçant envers sa hiérarchie, La Poste a notifié à M. E un retrait de service suivi, le 26 janvier, d'une mesure de suspension de service. Par un avis du 15 avril 2021, le conseil de discipline de La Poste a émis un avis favorable, à l'unanimité, à une sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre jours et 11 jours de sursis. Par la décision attaquée du 16 avril 2021, dont M. E demande l'annulation, le directeur opérationnel en charge du NoD du Pas-de-Calais lui a infligé une sanction d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours assortie d'un sursis de onze jours. Par un courrier du 10 juin 2021, M. E a demandé à la Poste de lui verser au titre de l'indemnisation des préjudices subis la somme totale de 3 765,54 euros dont 3 500 euros au titre du préjudice moral et 265,54 euros au titre du préjudice matériel.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 29 du décret du 28 mai 1982 relatif aux commissions administratives paritaires : " Chaque commission administrative élabore son règlement intérieur selon un règlement type établi après avis du conseil supérieur de la fonction publique. Le règlement intérieur de chaque commission doit être soumis à l'approbation du ministre intéressé. / Le secrétariat est assuré par un représentant de l'administration qui peut n'être pas membre de la commission. / Un représentant du personnel est désigné par la commission en son sein pour exercer les fonctions de secrétaire adjoint ".

3. Contrairement à ce que soutient le requérant, il ne résulte d'aucune disposition législative ou réglementaire que le secrétaire de séance de la commission administrative paritaire réunie en conseil de discipline ne puisse prendre part au vote s'il est membre de la commission. Or, il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 8 avril 2021, Mme D a été désignée représentante titulaire de la Poste auprès des commissions administratives paritaires du NOD Pas-de-Calais. Dès lors, elle n'était pas tenue de s'abstenir de participer aux délibérations lors de la réunion de la commission administrative paritaire en formation disciplinaire du 15 avril 2021. Dans ces conditions, le moyen tiré du vice de procédure tenant à ce que le secrétaire de séance de la commission ait pris part au vote est inopérant et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 19 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires applicable à la date de la décision contestée : " () Le fonctionnaire à l'encontre duquel une procédure disciplinaire est engagée a droit à la communication de l'intégralité de son dossier individuel et de tous les documents annexes et à l'assistance de défenseurs de son choix. L'administration doit informer le fonctionnaire de son droit à communication du dossier. Aucune sanction disciplinaire autre que celles classées dans le premier groupe par les dispositions statutaires relatives aux fonctions publiques de l'Etat, territoriale et hospitalière ne peut être prononcée sans consultation préalable d'un organisme siégeant en conseil de discipline dans lequel le personnel est représenté. / L'avis de cet organisme de même que la décision prononçant une sanction disciplinaire doivent être motivés ". Aux termes de l'article 8 du décret du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat : " Le conseil de discipline, () émet un avis motivé sur les suites qui lui paraissent devoir être réservées à la procédure disciplinaire engagée ". L'exigence de motivation, prévue par l'article 19 de la loi du 13 juillet 1983, de l'avis de l'organisme siégeant en conseil de discipline constitue une garantie. Cette motivation peut être attestée par la production, sinon de l'avis motivé lui-même, du moins du procès-verbal de la réunion de l'organisme siégeant en conseil de discipline comportant des mentions suffisantes.

5. Il ressort des pièces du dossier que le procès-verbal de la commission administrative paritaire réunie en conseil de discipline du 15 avril 2021 comporte la retranscription intégrale des observations orales faites devant ce conseil ainsi que la proposition de sanction retenue à l'issue du délibéré, tandis qu'aucune des mentions de ce procès-verbal ne permet d'identifier, au regard de l'ensemble des griefs reprochés par l'autorité investie du pouvoir disciplinaire, les faits fautifs retenus par le conseil de discipline. Par suite, cet avis qui n'expose pas les griefs retenus à l'encontre de M. E de manière suffisamment circonstanciée pour le mettre à même de déterminer les faits que le conseil de discipline a entendu lui reprocher est insuffisamment motivé. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'avis du conseil de discipline peut être accueilli.

6. En troisième lieu, s'il ressort des pièces du dossier que, le 18 janvier 2021, au cours d'un entretien portant sur le manque de respect envers sa hiérarchie de M. E, M. G, responsable d'exploitation et du service clients de la plate-forme de Saint-Laurent Blagny, dont fait partie le site d'Avesnes Le Comte, a adressé un avertissement oral au requérant, un tel avertissement avait pour objet, dans le cadre de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique, de rappeler le requérant à ses obligations et n'emportait aucun effet sur sa situation professionnelle objective. Dès lors, l'avertissement du 18 janvier 2021 ne pouvant être qualifié de sanction, le moyen tiré de la méconnaissance du principe " non bis in idem " est infondé et doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983 dans sa version applicable au litige dispose que : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale. () ". Et aux termes de l'article 28 de la loi du 13 juillet 1983 : " Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l'exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. / Il n'est dégagé d'aucune des responsabilités qui lui incombent par la responsabilité propre de ses subordonnés. ". Il appartient au juge, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

8. Il ressort des pièces du dossier que, le 15 janvier 2021, M. E a quitté son poste de travail après sa tournée sans avertir sa supérieure hiérarchique contrairement aux prescriptions d'une note de service dont il ne conteste pas la portée. S'il se prévaut du rappel téléphonique de sa supérieure hiérarchique au cours duquel elle lui a demandé de revenir au centre postal, cette circonstance ne saurait pallier le manquement initial à son obligation d'information. En outre, il est constant que le requérant s'est exprimé de la manière suivante à l'occasion d'une réunion matinale organisée par sa supérieure hiérarchique, Mme A, le 19 décembre 2019 : " tu vas pas nous faire chier avec ton brief, on n'en a rien à foutre ". Eu égard à au manquement constaté le 15 janvier 2021 et surtout à la violence des propos tenus par M. E à l'encontre de sa supérieure hiérarchique, devant les membres de son équipe durant une réunion matinale quotidienne, le requérant a commis deux fautes de nature à justifier une sanction disciplinaire. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que les griefs qui lui sont reprochés ne sont pas constitutifs de fautes disciplinaires.

9. Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 dans sa rédaction applicable au litige : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : / Premier groupe : / L'avertissement, le blâme, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours ; / Deuxième groupe : / La radiation du tableau d'avancement, l'abaissement d'échelon à l'échelon immédiatement inférieur à celui détenu par l'agent, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours, le déplacement d'office ; / Troisième groupe : / La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par l'agent, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans ; / Quatrième groupe : / La mise à la retraite d'office, la révocation. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. E a manqué à ses obligations professionnelles et a fait preuve d'un comportant insultant à l'égard de sa supérieure hiérarchique en présence de son équipe. Dans ces conditions, en prononçant à l'encontre de M. E la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours assortie d'un sursis de onze jours, soit une sanction relativement faible du deuxième groupe, le directeur opérationnel en charge du NoD du Pas-de-Calais n'a pas pris une sanction disproportionnée.

11. Il résulte de ce qui précède que M. E est fondé à demander l'annulation de la décision du 16 avril 2021 par laquelle le directeur opérationnel en charge du NoD du Pas-de-Calais lui a infligé une sanction d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours assortie d'un sursis de onze jours.

Sur les conclusions indemnitaires :

12. En premier lieu, lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité, pour un vice de procédure, de la décision lui infligeant une sanction, il appartient au juge de plein contentieux, saisi de moyens en ce sens, de déterminer, en premier lieu, la nature de cette irrégularité procédurale puis, en second lieu, de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si, compte tenu de la nature et de la gravité de cette irrégularité procédurale, la même décision aurait pu être légalement prise, s'agissant tant du principe même de la sanction que de son quantum, dans le cadre d'une procédure régulière.

13. Il résulte de l'instruction et notamment des faits qui la fondent, que la décision de d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours assortie d'un sursis de onze jours aurait pu être légalement prise dans le cadre d'une procédure régulière. Par suite, les préjudices matériels allégués ne peuvent être regardés comme la conséquence directe du vice de procédure qui entache la décision de sanction.

14. En second lieu, il ne résulte pas de l'instruction que l'interruption le 21 janvier 2021 de la tournée de M. E puisse être qualifiée de faute dès lors qu'elle est intervenue pour l'exécution de la décision, du même jour, procédant à son retrait de service. La circonstance que cette interruption ait eu lieu sur la voie publique, en présence d'un témoin, ne confère pas plus de caractère fautif à cette intervention. Dans ces conditions, M. E n'est pas fondé à soutenir qu'ait été commis, le 21 janvier 2021, une faute de nature à engager la responsabilité de la Poste.

15. Il résulte ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. E doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou à défaut la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

17. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de laisser à chacune des parties la charge des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 16 avril 2021 par laquelle le directeur opérationnel en charge du NoD du Pas-de-Calais a infligé à M. E une sanction d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours assortie d'un sursis de onze jours est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F E et à la Poste.

Délibéré après l'audience du 8 février 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er mars 2023.

Le rapporteur,

Signé

J. BLa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

P. MAGHRI

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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