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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2105565

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2105565

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2105565
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème chambre
Avocat requérantGOMMEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 juillet 2021, M. I C, représenté par Me Gommeaux, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 4 décembre 2020 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa demande, en toute hypothèse dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que la décision portant refus de titre de séjour ait été signée par une autorité habilitée ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision contestée méconnaît les dispositions de l'article L. 313-11 2°) bis du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenu l'article L. 423-22 de ce code ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juillet 2022, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 23 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 23 février 2023.

M. A C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mai 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Fougères a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant marocain né le 2 décembre 1999 à Casablanca (Maroc) et déclarant être entré sur le territoire français le 3 mars 2015, a été pris en charge, sur décision judiciaire, par les services de l'aide sociale à l'enfance du département du Nord jusqu'à sa majorité. Il a présenté le 2 juillet 2018 une demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour en qualité de " mineur placé auprès de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de 16 ans ". Par un arrêté du 13 décembre 2018, le préfet du Nord a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par un arrêt n°19DA01767 du 2 avril 2020, la cour administrative d'appel de Douai a annulé cet arrêté et a enjoint au préfet du Nord de réexaminer la situation de M. A C dans un délai d'un mois à compter de la notification de cette décision, avec délivrance d'une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de ce réexamen. Par un arrêté du 4 décembre 2020, le préfet du Nord a rejeté la demande de titre de séjour de M. A C. Par la présente requête, M. A C demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, par un arrêté du 18 novembre 2020, publié le même jour au recueil n°298 des actes administratifs de l'Etat dans le département du Nord, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B J, cheffe de bureau du contentieux et du droit des étrangers, signataire de l'arrêté contesté, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration : " Lorsqu'une demande adressée à l'administration est incomplète, celle-ci indique au demandeur les pièces et informations manquantes exigées par les textes législatifs et réglementaires en vigueur. Elle fixe un délai pour la réception de ces pièces et informations. / () ". Ces dispositions imposent à l'administration, à peine d'illégalité de sa décision, d'indiquer au demandeur, lorsque la demande de ce dernier est incomplète, les pièces ou informations manquantes dont la production est requise par un texte pour permettre l'instruction de sa demande. En revanche, elles n'ont pas pour objet d'imposer à l'administration d'inviter le demandeur à produire les justifications de nature à établir le bien-fondé de cette demande.

4. Il ressort des pièces du dossier que, faisant suite à l'injonction qui lui était faite par l'arrêt de la cour administrative d'appel de Douai du 2 avril 2020 cité en point 1, le préfet du Nord a invité par courriel du 24 avril 2020 Me Ramas-Muhlbach, conseil de M. A C intervenu devant cette juridiction, à transmettre les pièces justificatives nécessaires au réexamen de la situation de son client. Par courriel du 20 août 2020, adressé au requérant, avec copie à Me Ramas-Muhlbach, courriel que M. A C ne conteste pas avoir reçu, les services de la préfecture du Nord ont informé ce dernier qu'il n'avait reçu aucune pièce de la part de son conseil en vue du réexamen de sa situation et l'invitait en conséquence à se rapprocher de son avocat. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration manque en fait et doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable à la date de la décision contestée : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

6. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, il ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce sur cette appréciation un entier contrôle.

7. Dès lors qu'il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision contestée, M. A C ne suivait plus une formation, ne justifiant que d'une inscription au registre du commerce et des sociétés pour une activité de livraison de repas à domicile, il n'est pas fondé, en l'absence de suivi réel et sérieux d'une formation, à se prévaloir des dispositions précitées.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A C, né le 2 décembre 1999, vit en France depuis au moins le 16 avril 2015, date de la décision ordonnant son placement provisoire à l'aide sociale à l'enfance. Il a bénéficié d'un maintien de son placement en tant que mineur étranger isolé jusqu'à sa majorité. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. A C, qui a bénéficié d'une prise en charge par les services du départementaux au-delà de sa majorité en concluant un contrat d'accompagnement jeune majeur avec le président du département du Nord, a suivi un cursus scolaire entre 2016 et 2018 obtenant son diplôme de certificat d'aptitude professionnel " Employé de commerce multi-spécialités ". Il a travaillé pour la commune de Lille en qualité d'agent d'entretien polyvalent au service propreté du 1er novembre 2018 au 30 avril 2019, puis du 1er juin 2020 au 30 novembre 2020, avant de créer le 1er décembre 2020 une activité de livraison de repas à domicile, en tant qu'auto-entrepreneur. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la décision attaquée ainsi que du jugement rendu le 12 mars 2020 par la présente juridiction, qu'il a conclu un pacte civil de solidarité le 8 octobre 2019 avec Mme G F, avec qui il déclarait vivre en concubinage depuis le 15 juin 2018 lors de l'audience du 20 février 2019. S'il soutient désormais vivre depuis le 5 juillet 2020 avec Mme E D, ressortissante de nationalité française, dont l'enfant, Calvin D, né le 7 octobre 2020, a été reconnu postérieurement à la décision attaquée, le 2 février 2021, par le requérant, cette affirmation de vie commune à Roubaix n'est justifiée que par une attestation de Mme D du 3 février 2021, alors, d'une part, que les bulletins de paie du requérant établis entre juillet 2020 et octobre 2020 et l'attestation de son employeur du 30 novembre 2020 font état d'une adresse située rue de Fontenoy à Lille, que le requérant a déclaré une adresse rue Jeanne d'Arc à Lille lors de la création de son entreprise le 1er décembre 2020, ainsi qu'auprès de Pôle emploi, et d'autre part, que Mme D était domiciliée sur la commune d'Armentières au moment de la naissance de leur enfant, comme l'établit l'acte de naissance H. Par ailleurs, M. A C, qui n'est pas dépourvu de tout lien familial au Maroc, où vivent ses parents et ses frère et sœur, ne justifie pas de lien d'une intensité particulière avec son fils et n'établit pas en particulier contribuer à son entretien, alors qu'il travaille, ni même à son éducation. Enfin, il ressort de la décision attaquée que le requérant a été interpellé le 25 mai 2018 par les services de police à Lille pour des faits de " vol en réunion ", le préfet du Nord ajoutant dans son mémoire en défense, sans être contesté, que M. A C est connu, d'après le fichier de traitement d'antécédents judiciaires, pour des faits identiques datant du 17 septembre 2017, ainsi que pour des faits, plus récents puisque datant de 2019, d'organisation de mariage aux seules fins d'obtenir un titre de séjour, le bénéfice d'une protection contre l'éloignement ou d'acquérir la nationalité française. Dans ces circonstances, M. A C n'est pas fondé à se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision du préfet du Nord sur sa vie personnelle doit être écarté.

10. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A C doit être rejetée dans toutes ses conclusions, y compris à fin d'injonction sous astreinte et d'application au profit de son conseil des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. I C, à Me Gommeaux et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

Mme Lançon, première conseillère,

M. Fougères, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J.-M. RIOULa greffière,

signé

I. BAUDRY

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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