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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106387

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106387

mercredi 15 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106387
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantSCP BOUQUET FAYEIN BOURGEOIS WADIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 août 2021 et le 2 septembre 2022, Mme D A épouse C, représentée par Me Fayein-Bourgois, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la société Orange à réparer les conséquences dommageables qu'elle estime avoir subi à la suite de l'accident dont elle a été victime le 28 décembre 2020 à Saint-Hilaire-Cottes ;

2°) d'ordonner avant dire droit une expertise médicale en vue de décrire les lésions subies et évaluer les préjudices résultant de cet accident ;

3°) de surseoir à statuer sur les conclusions indemnitaires qui seront présentées postérieurement au dépôt du rapport d'expertise ;

4°) de déclarer le jugement opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de la Somme ;

5°) de mettre à la charge de la société Orange une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable, dès lors qu'elle n'est pas en capacité de chiffrer les demandes indemnitaires en lien avec l'accident en litige ;

- elle a chuté le 28 décembre 2020 rue Principale à Saint-Hilaire-Cottes en raison du défaut d'entretien d'une plaque de chambre appartenant à la société Orange désencastrée et constituant une saillie à l'endroit du trottoir, ce qui constitue un défaut d'entretien normal de l'ouvrage ;

- cette chute est survenue de nuit, à un endroit dont elle n'est pas familière, au niveau d'un trottoir étroit ne laissant aucune possibilité de contournement ;

- cette chute a nécessité une hospitalisation, le port d'une attelle et elle en conserve encore actuellement des douleurs, de sorte qu'il y a lieu d'ordonner une expertise pour évaluer ses préjudices.

Par des mémoires enregistrés le 25 novembre 2021 et le 14 mars 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise, qui exerce l'activité de recours contre tiers pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de la Somme, déclare ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée par Mme C, précisant qu'elle sollicitera le remboursement des débours qu'elle a exposés si la responsabilité de la société Orange et de la commune de Saint-Hilaire-Cottes venait à être retenue.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 novembre 2021, la société anonyme (S.A.) Orange, représentée par Me Forgeois, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que la commune de Saint-Hilaire-Cottes la garantisse de toutes les condamnations qui seraient prononcées à son encontre ;

3°) en tout état de cause, à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les conclusions tendant à réparer les conséquences de l'accident du 28 décembre 2020 sont irrecevables, à défaut d'être chiffrées ;

- il n'est pas rapporté la preuve du lieu de l'accident et du lien de causalité avec la chambre de tirage ;

- à supposer établi le lien de causalité entre l'accident et la chambre de tirage, le défaut présentait un caractère mineur, insusceptible de caractériser un défaut d'entretien normal ;

- la chute de Mme C est liée à son imprudence, alors qu'elle connaissait les lieux, situés à proximité du domicile de son frère ;

- d'autres sociétés interviennent sur la chambre de tirage en litige, laquelle est incorporée sur une voie communale, de sorte qu'elle doit être garantie par la commune de Saint-Hilaire-Cottes ;

- la demande d'expertise doit être rejetée, dès lors que sa responsabilité ne peut être engagée.

Par un mémoire enregistré le 5 janvier 2022, la commune de Saint-Hilaire-Cottes, représentée par Me Zimmermann, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, au rejet des conclusions de la société Orange à fin de garantie présentées à son encontre ;

3°) en tout état de cause, à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme C ou de la société Orange au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires, non chiffrées, sont irrecevables en application de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;

- il n'est pas rapporté la preuve d'un obstacle d'au moins cinq centimètres ;

- les dimensions de la plaque en litige rendaient l'obstacle parfaitement décelable ;

- elle a fait preuve de diligence pour demander à la société Orange de supprimer l'obstacle, qui résultait manifestement d'une négligence du personnel de cette société, et n'avait aucune compétence pour intervenir sur les installations de cette société.

Par ordonnance du 13 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 14 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fougères,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Zkirim, substituant Me Forgeois, représentant la société Orange.

Considérant ce qui suit :

1. Le 28 décembre 2020 et jusqu'au 30 décembre 2020, Mme C, née le 26 juin 1969, a été hospitalisée à la polyclinique de la Clarence de Divion en raison d'une fracture de la diaphyse de l'humérus gauche consécutive à une chute intervenue sur un trottoir de la rue Principale à Saint-Hilaire-Cottes (62). Elle a subi le 29 décembre 2020 une ostéosynthèse par enclouage centromédullaire puis a été immobilisée par attelle de Dujarrier pendant trois semaines et a bénéficié d'arrêts de travail. Elle conserve des douleurs. Imputant cette chute à la présence d'une plaque de chambre désencastrée appartenant à la société Orange, et constituant une saillie au niveau du trottoir, l'assureur de Mme C a sollicité de cette société par courrier du 18 janvier 2021, puis par courrier du 24 mars 2021, reçu le 30 mars 2021, la prise en charge des préjudices de son assurée. Une provision d'un montant de 5 000 euros a été sollicitée par un courrier du 13 avril 2021. Par un courrier du 8 juin 2021, la société Orange a refusé de prendre en charge le dommage déclaré par Mme C. Par la présente requête, Mme C sollicite la condamnation de la société Orange à l'indemniser des préjudices subis et qu'une expertise médicale soit ordonnée avant-dire droit afin d'évaluer ses préjudices.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / () ". S'il résulte de ces dispositions que des conclusions indemnitaires doivent être chiffrées, il est toutefois loisible au requérant de demander expressément qu'une expertise soit ordonnée afin de déterminer l'étendue de son préjudice, en se réservant de fixer le montant de sa demande au vu du rapport de l'expert.

3. Il résulte de ce qui précède que, dès lors que Mme C, qui sollicite expressément une expertise médicale, n'est pas à même de chiffrer ses préjudices, la fin de non-recevoir tirée de l'absence de chiffrage de ses conclusions indemnitaires doit être rejetée.

Sur la responsabilité de la société Orange :

4. Il appartient à l'usager, victime d'un dommage survenu sur un ouvrage public, de rapporter la preuve du lien de causalité entre l'ouvrage public et le dommage dont il se plaint. Pour s'exonérer de la responsabilité qui pèse ainsi sur lui, il incombe au maître d'ouvrage, soit d'établir qu'il a normalement entretenu l'ouvrage, soit de démontrer la faute de la victime ou un cas de force majeure.

5. Par ailleurs, si les ouvrages immobiliers appartenant à la société France Télécom, devenue la société Orange, ne présentent plus le caractère d'ouvrages publics depuis le 31 décembre 1996, il en est autrement pour ceux de ces ouvrages qui sont incorporés à un ouvrage public et dont ils constituent une dépendance.

6. Il résulte de l'instruction, et notamment des attestations de la belle-sœur et des deux enfants de Mme C versées aux débats, que la requérante a chuté le 28 décembre 2020 en fin de journée alors qu'elle marchait sur un trottoir, son pied ayant heurté une plaque de chambre de tirage dépassant du trottoir de plusieurs centimètre, cinq centimètres selon l'attestation établie par M. B C, corroborée par les photographies versées aux débats, sans qu'importe la circonstance qu'elles aient été prises postérieurement à l'accident, en journée, permettant ainsi une meilleure lisibilité. De son côté, la société Orange ne produit aucune preuve d'un entretien normal de cet ouvrage, sans qu'importe la circonstance que le descellement de la plaque de chambre soit le fait de tiers. Par ailleurs, alors même que le frère de Mme C habitait à proximité de l'endroit où elle a chuté, de sorte que la victime peut être regardée comme ayant connaissance des lieux, cette plaque, descellée, à un endroit où la largeur du trottoir est très réduite, de sorte que la plaque en litige recouvrait l'intégralité de la largeur de ce trottoir présentait un caractère particulièrement dangereux pour les piétons. En outre, l'heure de l'accident, à savoir 17h50 un 28 décembre, selon la déclaration de sinistre établie par Mme C auprès de son assureur, horaire corroboré par le bulletin de situation établi par la Polyclinique de la Clarence mentionnant une admission intervenue à 19h14 confirme l'absence de visibilité de cet obstacle. Dans ces circonstances, il y a lieu d'écarter les allégations de la société Orange relatives au comportement imprudent qu'aurait eu la victime, de nature à l'exonérer de sa responsabilité.

7. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à solliciter la condamnation de la société Orange à l'indemniser des préjudices consécutifs au dommage survenu le 28 décembre 2020, rue Principale à Saint-Hilaire-Cottes.

Sur l'indemnisation des préjudices :

8. L'article R. 621-1 du code de justice administrative dispose que : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation. ".

9. En l'état de l'instruction, le tribunal n'est pas en mesure d'évaluer les préjudices subis par Mme C et, le cas échéant, les débours de la caisse primaire d'assurance maladie exposés pour son assurée. Il y a, par suite, lieu d'ordonner une expertise médicale aux fins précisées dans le dispositif du présent jugement et de réserver, jusqu'en fin d'instance, les droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement.

Sur l'appel en garantie dirigé contre la commune de Saint-Hilaire-Cottes :

10. Dès lors qu'il résulte de l'instruction que la plaque de chambre de tirage appartient à la société Orange, et alors qu'aucune faute n'est alléguée à l'encontre de la commune de Saint-Hilaire-Cottes, dont il n'est pas établi qu'elle avait connaissance du descellement à l'origine de la chute de Mme C, les conclusions de la société Orange tendant à être garantie par la commune de Saint-Hilaire-Cottes doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige exposés par la commune de Saint-Hilaire-Cottes :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Orange une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la commune de Saint-Hilaire-Cottes et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La société Orange est condamnée à indemniser Mme C des conséquences de sa chute intervenue le 28 décembre 2020, rue Principale à Saint-Hilaire-Cottes.

Article 2 : Il sera, avant de statuer sur les autres conclusions de la requête de Mme C, procédé à une expertise médicale, en présence de cette dernière, de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise, qui exerce l'activité de recours contre tiers pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de la Somme, et de la société Orange.

Article 3 : L'expert, ou le collège d'experts, sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif. L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal.

Article 4 : L'expert, ou le collège d'experts, aura pour mission de :

1°) se faire communiquer et prendre connaissance de l'entier dossier médical de Mme C ainsi que tous documents relatifs à son état de santé, et notamment tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués en lien avec la chute de celle-ci le 28 décembre 2020 à Saint-Hilaire-Cottes et à son état antérieur ;

2°) examiner Mme C et décrire les séquelles dont elle est atteinte à la suite de l'accident du 28 décembre 2020 en les distinguant de son état antérieur ;

3°) dire si l'état de santé actuel de Mme C est totalement ou partiellement imputable à cette chute et, le cas échéant, dans quelle mesure ;

4°) dire si l'état de Mme C est consolidé, et depuis quelle date, au regard des différentes séquelles dont elle est atteinte, ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, fournir toutes précisions utiles sur l'évolution prévisible des séquelles concernées et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;

5°) évaluer la nature et l'étendue des préjudices patrimoniaux en utilisant la nomenclature Dintilhac ;

6°) évaluer la nature et l'étendue des préjudices extra-patrimoniaux en utilisant la nomenclature Dintilhac ;

7°) faire toute observation utile.

Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans un délai de quatre mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 6 : Les conclusions à fin de garantie présentées par la société Orange à l'encontre de la commune de Saint-Hilaire-Cottes sont rejetées.

Article 7 : La société Orange versera à la commune de Saint-Hilaire-Cottes une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 8 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A épouse C, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise, à la société anonyme (S.A.) Orange et à la commune de Saint-Hilaire-Cottes.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2024.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J.-M. RIOU La greffière,

signé

J. VANDEWYNGAERDE

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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