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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106635

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106635

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106635
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantGREENLAW AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 août 2021 et 29 juin 2023, la fédération du Pas-de-Calais pour la pêche et la protection du milieu aquatique, représentée par Me Deldique, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté conjoint des préfets du Nord et du Pas-de-Calais du 12 décembre 2019 portant règlement particulier de la police de la navigation sur le marais audomarois ou, à titre subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant qu'il interdit, en son article 2, la navigation des float tubes dans le périmètre défini en son article 1er ;

2) d'annuler les décisions implicites nées le 30 avril 2021 portant rejet de son recours gracieux ;

3°) d'enjoindre aux préfets du Nord et du Pas-de-Calais, à titre principal, d'édicter un nouveau règlement de navigation ou, à titre subsidiaire, de modifier ce règlement en tenant compte du jugement à intervenir, dans le délai d'un mois suivant la notification de ce jugement, le cas échéant, sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté litigieux est entaché d'un vice de procédure pour n'avoir pas été précédé d'une évaluation de ses incidences sur le site Natura 2000 dans le périmètre duquel il s'applique, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 414-4 du code de l'environnement ;

- il est entaché d'un vice de procédure pour n'avoir pas été précédé d'une évaluation environnementale en méconnaissance des dispositions du II de l'article L. 122-4 du code de l'environnement ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors que l'interdiction des float tubes n'apparait ni justifiée ni proportionnée ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors qu'il créée une rupture d'égalité entre les pêcheurs de ce plan d'eau, utilisateur ou non de float tubes, mais également entre les pêcheurs du marais de l'audomarois et ceux d'autres plans d'eau.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 mai 2022, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens tirés de l'absence d'évaluation environnementale et de l'absence d'évaluation des incidences de l'arrêté litigieux sur un site Natura 2000 sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés dans la requête sont infondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 mai 2022, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens tirés de l'absence d'évaluation environnementale et de l'absence d'évaluation des incidences de l'arrêté litigieux sur un site Natura 2000 sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés dans la requête sont infondés.

La clôture d'instruction a été fixée au 17 juillet 2023 par une ordonnance du 14 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code des transports ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Piou,

- les conclusions de Mme Grard, rapporteure publique,

- et les observations de Me Lebon, substituant Me Deldique, représentant la fédération départementale du Pas-de-Calais pour la pêche et la protection du milieu aquatique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté conjoint du 12 décembre 2019, les préfets du Nord et du Pas-de-Calais ont réglementé la navigation sur le marais audomarois, site classé " Natura 2000 ". La fédération du Pas-de-Calais pour la pêche et la protection du milieu aquatique demande au tribunal, à titre principal, d'annuler cet arrêté ou, à titre subsidiaire, de l'annuler seulement en tant qu'il interdit, en son article 2, la navigation des float tubes dans le périmètre défini en son article 1er.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 4241-2 du code des transports : " Le règlement général de police de la navigation intérieure peut être complété par des règlements particuliers de police pris par l'autorité compétente de l'Etat. ". Aux termes de l'article R. 4241-14 du même code : " Les règlements particuliers de police désignent, s'il y a lieu, les sections d'eaux intérieures où des restrictions sont apportées à certains modes de navigation. () ". Et aux termes de l'article L. 214-12 du code de l'environnement : " En l'absence de schéma d'aménagement et de gestion des eaux approuvé, la circulation sur les cours d'eau des engins nautiques de loisir non motorisés s'effectue librement dans le respect des lois et règlements de police et des droits des riverains. / Le préfet peut, après concertation avec les parties concernées, réglementer sur des cours d'eau ou parties de cours d'eau non domaniaux la circulation des engins nautiques de loisir non motorisés ou la pratique du tourisme, des loisirs et des sports nautiques afin d'assurer la protection des principes mentionnés à l'article L. 211-1 ()".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 414-4 du code de l'environnement : " I. Lorsqu'ils sont susceptibles d'affecter de manière significative un site Natura 2000, individuellement ou en raison de leurs effets cumulés, doivent faire l'objet d'une évaluation de leurs incidences au regard des objectifs de conservation du site, dénommée ci-après " Evaluation des incidences Natura 2000 " : 1° Les documents de planification qui, sans autoriser par eux-mêmes la réalisation d'activités, de travaux, d'aménagements, d'ouvrages ou d'installations, sont applicables à leur réalisation ; 2° Les programmes ou projets d'activités, de travaux, d'aménagements, d'ouvrages ou d'installations ; (). III. - Sous réserve du IV bis, les documents de planification, programmes ou projets ainsi que les manifestations ou interventions soumis à un régime administratif d'autorisation, d'approbation ou de déclaration au titre d'une législation ou d'une réglementation distincte de Natura 2000 ne font l'objet d'une évaluation des incidences Natura 2000 que s'ils figurent : 1° Soit sur une liste nationale établie par décret en Conseil d'Etat ; 2° Soit sur une liste locale, complémentaire de la liste nationale, arrêtée par l'autorité administrative compétente. () IV bis. ' Tout document de planification, programme ou projet ainsi que manifestation ou intervention susceptible d'affecter de manière significative un site Natura 2000 et qui ne figure pas sur les listes mentionnées aux III et IV fait l'objet d'une évaluation des incidences Natura 2000 sur décision motivée de l'autorité administrative. () ".

4. Le règlement litigieux a pour objet de compléter le règlement général de police de la navigation en encadrant certains modes de navigation sur le marais audomarois, pour des motifs d'ordre public. La décision litigieuse ne constitue ainsi ni un programme d'activités, de travaux, d'aménagements, d'ouvrages ou d'installations, ni un document de planification applicable à la réalisation d'activités, de travaux, d'aménagements, d'ouvrages ou d'installations au sens des dispositions précitées du code de l'environnement. Par ailleurs, il n'est pas mentionné dans la liste nationale prévue à l'article R. 414-19 du code de l'environnement auquel renvoie le 1° du III de l'article L. 414-4 précité du même code et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il serait inscrit sur une liste locale complémentaire en application du 2° du III de l'article L. 414-4 du code de l'environnement. Il n'est enfin pas établi que ce document serait susceptible d'affecter de manière significative un site Natura 2000. Par suite, le moyen tiré de l'existence d'un vice de procédure, faute d'évaluation préalable des incidences du règlement de police litigieux sur un site Natura 2000 doit être écarté comme étant inopérant.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code de l'environnement : " Les projets de travaux, d'ouvrages ou d'aménagements publics et privés qui, par leur nature, leurs dimensions ou leur localisation sont susceptibles d'avoir des incidences notables sur l'environnement ou la santé humaine sont précédés d'une étude d'impact. () ". Et, aux termes de l'article L. 122-4 de ce code, dans sa version applicable au litige : " () II. - Font l'objet d'une évaluation environnementale systématique : 1° Les plans et programmes qui sont élaborés dans les domaines de l'agriculture, de la sylviculture, de la pêche, de l'énergie, de l'industrie, des transports, de la gestion des déchets, de la gestion de l'eau, des télécommunications, du tourisme ou de l'aménagement du territoire et qui définissent le cadre dans lequel les projets mentionnés à l'article L. 122-1 pourront être autorisés ; 2° Les plans et programmes pour lesquels une évaluation des incidences Natura 2000 est requise en application de l'article L. 414-4. () ".

6. L'arrêté litigieux n'a pas pour objet de définir un cadre dans lequel s'inscriraient des projets de travaux, d'ouvrage ou d'aménagement au sens de l'article L. 122-1 précité du code de l'environnement et n'entre ainsi pas dans le champ d'application du 1° du II de l'article L. 122-4 précité du même code. Par ailleurs, compte tenu des motifs retenus au point 4, il n'entre pas davantage dans le champ d'application du 2° du II de l'article L. 122-4 du code de l'environnement, n'étant pas soumis à évaluation de ses incidences sur un site Natura 2000. Par suite, le moyen tiré de l'existence d'un vice de procédure tiré de l'absence d'évaluation environnementale ne peut qu'être écarté comme étant inopérant.

7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, et n'est au demeurant pas sérieusement contesté, que le marais audomarois comprend un nombre important de pieux dédiés initialement au maintien des berges ainsi que des débris liés à des opérations de stabilisation des berges et à un défaut d'entretien de celles-ci par les riverains, en des endroits disparates et non précisément identifiés, induisant un risque de blessures pour les utilisateurs de float tubes mais également de crevaisons de ces engins gonflables. Par ailleurs, la fréquentation importante du marais audomarois par des embarcations plus imposantes et pour certaines motorisées présente un risque de chavirage, de collision et de noyade pour les utilisateurs de float tubes eu égard à leur caractère particulièrement instable et vulnérable. Enfin, comme le font valoir en défense les préfets du Nord et du Pas-de-Calais, la baignade dans le marais audomarois présente des risques sanitaires causés, d'une part, par le déversement par des riverains d'eaux usées non traitées conduisant à la prolifération de la bactérie escherichia coli et, d'autre part, par la propagation de la leptospirose due à la présence de rongeurs, laquelle constitue une infection potentiellement mortelle pour l'homme. Les float tubes étant propulsés par les battements de pieds de leur utilisateur, de ce fait partiellement immergé dans l'eau et dont la peau est susceptible, malgré l'utilisation de cuissardes, d'entrer involontairement en contact avec l'eau contaminée, les préfets du Nord et du Pas-de-Calais pouvaient valablement invoquer, dans le cadre de la présente instance, l'existence en sus d'un risque tenant à la salubrité publique. Par suite, les préfets du Pas-de-Calais et du Nord n'ont pas commis d'erreur d'appréciation en considérant que l'utilisation des float tubes sur le marais audomarois comporte des risques d'atteinte à l'ordre public de nature à justifier l'adoption de mesures de police particulières.

8. Si la requérante soutient que des mesures moins attentatoires à la liberté de circuler rappelée par les dispositions de l'article L. 214-12 du code de l'environnement étaient susceptibles de limiter ou de pallier de tels risques, telles qu'une réglementation des conditions de croisement et une limitation des vitesses de circulation, l'obligation du port du gilet de sauvetage, l'utilisation de signalétiques lumineuses, l'instauration d'une saisonnalité de l'utilisation des float tubes, ou encore une délimitation plus stricte de la zone concernée par cette interdiction de circulation, de telles mesures, si elles peuvent en partie réduire les risques tenant à la sécurité publique, sont insuffisantes pour limiter ou pallier ceux tenant à la salubrité publique. Par suite, la mesure litigieuse revêt un caractère proportionné.

9. En dernier lieu, le principe d'égalité ne s'oppose pas à ce que soit réglées de façon différente des situations différentes ni à ce qu'il soit dérogé à l'égalité pour des raisons d'intérêt général, pourvu que la différence de traitement qui en résulte soit, dans l'un comme l'autre cas, en rapport avec l'objet de la norme qui l'établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des différences de situation susceptibles de la justifier.

10. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les autres plans ou cours d'eau sur lesquels sont autorisés les float tubes se trouvent dans une situation identique à celle du marais audomarois, au regard notamment de la présence de pieux et des risques sanitaires. Par ailleurs, les utilisateurs d'autres engins ou embarcations, autorisés par le règlement litigieux, tels que les water-bike, les umiak ou encore les canoës-kayaks ne se trouvent pas dans la même situation que les utilisateurs de float tubes dès lors, d'une part, que ces embarcations ne supposent pas que leur utilisateur soit partiellement immergé dans le marais et, d'autre part, qu'elles présentent un caractère plus stable et moins vulnérable que des engins légers et gonflables. Par suite, le moyen tiré de l'existence d'une rupture d'égalité entre les utilisateurs de float tubes du marais de l'audomarois, d'une part, et les utilisateurs de float tubes d'autres plans d'eau ainsi que les pêcheurs de l'audomarois qui n'en sont pas utilisateurs, d'autre part, ne peut qu'être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent l'être également.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la fédération du Pas-de-Calais pour la pêche et la protection du milieu aquatique est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la fédération du Pas-de-Calais pour la pêche et la protection du milieu aquatique et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet du Nord et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Leguin, présidente,

Mme Bruneau, première conseillère,

Mme Piou, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

La rapporteure,

Signé

C. PIOU

La présidente,

Signé

A-M. LEGUINLa greffière,

Signé

S. SING

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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