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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106849

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106849

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106849
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantJAMAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 28 août 2021, 24 octobre 2022 et 25 octobre 2022, Mme E D, représentée par Me Jamais, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 28 juin 2021 par laquelle le directeur général du centre hospitalier universitaire de Lille a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie, ainsi que des arrêts de travail correspondants ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier universitaire de Lille de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie et de lui accorder un congé pour invalidité temporaire imputable au service pour l'ensemble des arrêts de travail intervenus depuis le 8 novembre 2019 et ce jusqu'à parfaite consolidation ou, à défaut, de procéder à une nouvelle instruction de sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Lille la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir ;

- elle est insuffisamment motivée, en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la compétence du signataire de la décision attaquée n'est pas justifiée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2022, le centre hospitalier universitaire de Lille conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le moyen tiré du défaut de motivation est inopérant ;

- les autres moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 30 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 27 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- l'ordonnance n° 2017-53 du 19 janvier 2017 ;

- le décret n° 2020-566 du 13 mai 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Courtois,

- les conclusions de M. Huguen, rapporteur public,

- et les observations de Me Douchain, substituant Me Jamais, avocat de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ouvrière principale de 1ère classe employée en qualité d'agent d'accueil au centre de biologie pathologique du centre hospitalier universitaire de Lille, a déclaré le 8 novembre 2019 une tendinopathie de l'épaule gauche et demandé le 18 novembre 2019 la reconnaissance de l'imputabilité au service de cette pathologie. Elle demande au tribunal d'annuler la décision en date du 28 juin 2021 par laquelle le directeur général de cet établissement a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie, ainsi que des arrêts de travail correspondants.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983, inséré par l'article 10 de l'ordonnance n° 2017-53 du 19 janvier 2017 et prévoyant notamment la présomption d'imputabilité au service de toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau, n'est entré en vigueur, en tant qu'il s'applique à la fonction publique hospitalière, qu'à la date d'entrée en vigueur, le 16 mai 2020, du décret n° 2020-566 du 13 mai 2020 par lequel le pouvoir réglementaire a pris les dispositions réglementaires nécessaires pour cette fonction publique et dont l'intervention était, au demeurant, prévue, sous forme de décret en Conseil d'Etat, par le VI de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 résultant de l'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017. Il en résulte que l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 dans sa rédaction antérieure à celle résultant de l'ordonnance du 19 janvier 2017 est demeuré applicable jusqu'à l'entrée en vigueur du décret du 13 mai 2020.

3. Il résulte de ce qui précède que Mme D, qui a demandé le 18 novembre 2019 la reconnaissance de l'imputabilité au service de sa pathologie déclarée le 8 novembre 2019, ne peut se prévaloir de la présomption d'imputabilité au service de la tendinopathie de l'épaule gauche désignée par le tableau de maladies professionnelles n° 57 A mentionné aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau.

4. D'autre part, aux termes de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 susvisée, alors en vigueur : " Le fonctionnaire en activité a droit : / () / 2° à des congés maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. (). / Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, à l'exception des blessures ou des maladies contractées ou aggravées en service, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à sa mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident. / Dans le cas visé à l'alinéa précédent, l'imputation au service de la maladie ou de l'accident est appréciée par la commission de réforme instituée par le régime des pensions des agents des collectivités locales. / () ". Les causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite doivent s'entendre des accidents de service, des maladies contractées ou aggravées en service, des actes de dévouement accomplis dans un intérêt public ou de l'exposition de ses jours pour sauver la vie d'une ou plusieurs personnes. Une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a demandé le 18 novembre 2019 la reconnaissance de l'imputabilité au service d'une tendinopathie de l'épaule gauche constatée le 8 novembre 2019, pathologie qui, au regard du certificat médical du docteur B du 19 novembre 2019, de l'expertise du docteur C du 31 juin 2020 et des certificats médicaux du docteur A des 9 septembre 2020 et 19 juillet 2021, est plus précisément décrite comme une tendinopathie fissuraire du supra-épineux associée à une ténosynovite du long chef du biceps brachial et à une rupture de la coiffe des rotateurs de l'épaule gauche. Le certificat médical établi le 19 novembre 2019 par le docteur B, médecin du travail, précise que la requérante, qui est gauchère, est affectée au poste de l'accueil du centre de biologie pathologie, lequel présente un certain nombre de facteurs de risque liés à l'implantation du poste de travail informatique, au décroché téléphonique et au déclenchement du bouton d'ouverture de la porte d'entrée du bâtiment, dont l'utilisation amène à des gestes répétitifs de l'épaule gauche. Il considère que la reconnaissance de l'imputabilité au service de la pathologie de Mme D lui paraît justifiée eu égard aux caractéristiques de son poste de travail et aux gestes que ses fonctions l'amènent à effectuer. Mme D, qui soutient sans être contredite, qu'en moyenne, elle appuie 170 fois par jour sur le bouton d'ouverture de la porte d'entrée du bâtiment et décroche 77 fois par jour le téléphone, produit l'étude de son poste de travail réalisée le 10 janvier 2019 par le docteur B, duquel il ressort qu'il n'existe qu'un seul téléphone et qu'un seul bouton d'ouverture de la porte d'entrée pour deux agents, de sorte qu'ils sont situés à égale distance des postes de travail et imposent à chaque agent des mouvements répétés inconfortables pour le tronc et le membre supérieur, devant appuyer sur le bouton d'ouverture de la porte, saisir le combiné téléphonique ou manipuler le clavier du téléphone. Le centre hospitalier universitaire de Lille, qui a eu connaissance des conclusions de cette étude de poste et des actions correctrices recommandées et qui se prévaut uniquement de la mise à disposition de ses agents d'un casque téléphonique, sans toutefois préciser la date de cette dotation et les caractéristiques techniques de ce matériel, le médecin du travail ayant préconisé un casque Bluetooth avec commande déportée sur l'informatique pour limiter les gestes d'abduction, non seulement de décrochage du combiné mais aussi de frappe sur le clavier du téléphone, considère que les mouvements d'abduction de l'épaule gauche réalisés par Mme D sur une journée ne représentent pas un temps d'exposition suffisant pour faire présumer l'origine professionnelle de la pathologie de la requérante. Néanmoins, l'expertise du docteur C du 31 juin 2020 relève l'absence d'antécédents de Mme D et conclut à un lien direct, unique et certain entre le service et la pathologie déclarée par Mme D le 8 novembre 2019. Suivant l'avis de cet expert, la commission de réforme a d'ailleurs émis le 11 mai 2021 un avis favorable à la reconnaissance de l'imputabilité au service de la pathologie de Mme D. Dans ces conditions, Mme D doit être regardée comme apportant la preuve d'un lien direct entre sa pathologie et ses fonctions d'agent d'accueil du centre de biologie pathologie. Par suite, Mme D est fondée à soutenir que la décision en date du 28 juin 2021 refusant de reconnaître l'imputabilité au service de sa pathologie, ainsi que des arrêts de travail correspondants, est entachée d'une erreur d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision en date du 28 juin 2021 par laquelle le directeur général du centre hospitalier universitaire de Lille a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa pathologie, ainsi que des arrêts de travail correspondants.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. En raison du motif qui le fonde, le présent jugement implique nécessairement, en l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que soit reconnue l'imputabilité au service de la pathologie de Mme D, ainsi que des arrêts de travail correspondants. En revanche, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 et 3 que l'annulation de la décision du directeur général du centre hospitalier universitaire de Lille en date du 28 juin 2021 n'implique pas que Mme D soit placée en congé pour invalidité temporaire imputable au service.

8. Par suite, il y a seulement lieu d'enjoindre au directeur général du centre hospitalier universitaire de Lille de reconnaître l'imputabilité au service de la pathologie de Mme D, ainsi que des arrêts de travail correspondants, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Lille le versement à Mme D d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La décision du directeur général du centre hospitalier universitaire de Lille en date du 28 juin 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au directeur général du centre hospitalier universitaire de Lille de reconnaître l'imputabilité au service de la pathologie de Mme D, ainsi que des arrêts de travail correspondants, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le centre hospitalier universitaire de Lille versera à Mme D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D et au centre hospitalier universitaire de Lille.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Lemaire, président,

- Mme Courtois, première conseillère,

- Mme Jaur, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

C. COURTOISLe président,

Signé

O. LEMAIRE

La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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