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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2107289

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2107289

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2107289
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantCLEMENT D'ARMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 septembre et 4 novembre 2021, Mme B A, représentée par Me Norbert Clément, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er février 2021 portant refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

2°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour portant la mention " visiteur " ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " visiteur " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous les mêmes conditions de délais et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- son recours est recevable ;

En ce qui concerne la décision portant refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " :

- cette décision est entachée d'un vice de forme, les nom, prénom et qualité de son auteur n'étant pas mentionnés, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il n'est pas établi que cette décision ait été adoptée par une autorité habilitée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ; son dossier de demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " était complet dès lors que la présentation d'un visa de long séjour n'est pas requise pour l'obtention de ce titre sur le fondement des stipulations de l'article 6.5) de l'accord franco-algérien ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 6.5) de l'accord franco-algérien et celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision implicite portant rejet de sa demande de titre de séjour portant la mention " visiteur " :

- cette décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 7.a) de l'accord franco-algérien et celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Une mise en demeure a été adressée le 2 août 2022 au préfet du Nord, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 13 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 13 janvier 2023 à 12 heures.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2021 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Caustier a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante algérienne née le 27 septembre 1957 à Bir Mourad Rais (Algérie) et déclarant être entrée sur le territoire français le 15 août 2019 sous couvert d'un visa de court séjour, indique s'être présentée le 10 mars 2020 en préfecture du Nord afin de solliciter la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et s'être alors vue opposer, par l'agent présent au guichet, un refus d'enregistrement de sa demande. Par un courrier de son conseil en date du 10 novembre 2020, Mme A a demandé, à titre principal, la fixation d'un rendez-vous afin de déposer une demande de titre de séjour " vie privée et familiale " et, à titre subsidiaire, la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Par un courriel du 1er février 2021, les services du bureau de l'admission au séjour de la préfecture du Nord ont refusé de procéder à l'enregistrement de sa demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ".

2. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler la décision précitée portant refus d'enregistrement de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ainsi que la décision implicite portant rejet de sa demande de titre de séjour portant la mention " visiteur ".

Sur l'acquiescement aux faits :

3. Aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ".

4. Malgré la mise en demeure qui lui a été adressée, le préfet du Nord n'a produit aucun mémoire en défense dans le délai de trente jours qui lui a été imparti et, en tout état de cause, avant la clôture de l'instruction. Il est ainsi réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête. Il appartient toutefois au juge de vérifier que ces faits ne sont pas contredits par l'instruction et qu'aucune règle d'ordre public ne s'oppose à ce qu'il soit donné satisfaction à Mme A. En outre, l'acquiescement aux faits est en lui-même sans conséquence sur la qualification juridique au regard des textes sur lesquels l'administration s'est fondée ou dont le requérant revendique l'application.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " :

5. D'une part, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " Les dispositions du présent article ainsi que celles des deux articles suivants, fixent les conditions de délivrance et de renouvellement du certificat de résidence aux ressortissants algériens établis en France ainsi qu'à ceux qui s'y établissent, sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française. / Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; / () ". Aux termes de l'article 9 de l'accord franco-algérien : " () / Pour être admis à entrer et à séjourner plus de trois mois sur le territoire français au titre des articles 4, 5, 7, 7 bis alinéa 4 (lettres c et d) et du titre III du protocole, les ressortissants algériens doivent présenter un passeport en cours de validité muni d'un visa de long séjour délivré par les autorités françaises. / Ce visa de long séjour accompagné de pièces et documents justificatifs permet d'obtenir un certificat de résidence dont la durée de validité est fixée par les articles et titres mentionnés à l'alinéa précédent. ".

6. Si l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régit d'une manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, ainsi que les règles concernant la nature et la durée de validité des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, il n'a toutefois pas entendu écarter, sauf dispositions contraires expresses, l'application des dispositions de procédure qui s'appliquent à tous les étrangers en ce qui concerne la délivrance, le renouvellement ou le refus de titres de séjour.

7. Aux termes de l'article R. 313-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable au présent litige : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'une première carte de séjour doit présenter à l'appui de sa demande, outre les pièces mentionnées à l'article R. 311-2-2, les pièces suivantes : / 1° Les documents, mentionnés à l'article R. 211-1, justifiant qu'il est entré régulièrement en France ; / 2° Sauf stipulation contraire d'une convention internationale applicable en France, un visa pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois autre que celui mentionné au 3° de l'article R. 311-3 ; / 3° Un certificat médical délivré dans les conditions fixées par arrêté conjoint du ministre chargé de la santé et du ministre chargé de l'immigration sauf exemptions prévues par le présent code. La présentation du certificat médical est différée au moment de la remise du titre de séjour à l'étranger ; / 4° Trois photographies de face, tête nue, de format 3,5 × 4,5 cm, récentes et parfaitement ressemblantes ; / 5° Un justificatif de domicile ou d'une déclaration de domiciliation mentionnée à l'article R. 744-2. ". Aux termes de l'article R. 313-2 du même code : " Ne sont pas soumis aux dispositions du 1° de l'article R. 313-1 : / () / 2° Les étrangers mentionnés à l'article L. 313-4-1, aux 2°, 2° bis, 6° à 11° de l'article L. 313-11 () ".

8. Il résulte de l'ensemble de ces textes que la délivrance d'un certificat de résidence sur le fondement des stipulations précitées de l'article 6.5) de l'accord franco-algérien n'est pas soumise à la présentation d'un visa de long séjour ni à la justification d'une entrée régulière sur le territoire français.

9. D'autre part, en dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer, et de délivrer le récépissé y afférent, que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet.

10. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser d'enregistrer la demande formée par Mme A tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", les services de la préfecture du Nord se sont fondés sur la seule circonstance que le dossier était incomplet, faute pour l'intéressée de justifier " d'une entrée régulière sur le territoire français pour séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois ". Toutefois, l'instruction d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement du 5 l'article 6 de l'accord franco-algérien ne nécessite ni la présentation d'un visa de long séjour ni la production de pièces attestant d'une entrée régulière sur le territoire français. Par suite, Mme A est fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'une erreur de droit.

11. Il résulte de ce qui précède que la décision du 1er février 2021 portant refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " doit être annulée.

En ce qui concerne la décision implicite portant rejet de la demande de titre de séjour portant la mention " visiteur " :

12. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués. "

13. Il résulte de ces dispositions que le silence gardé sur une demande de communication des motifs d'une décision implicite de rejet est susceptible d'entacher cette décision d'illégalité, lorsqu'elle est intervenue dans un cas où une décision expresse aurait dû être motivée.

14. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Nord n'a pas communiqué à Mme A les motifs de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour présentée le 10 novembre 2020, alors que cette dernière en avait fait la demande par un courrier du 14 septembre 2021, notifié le jour même. Dès lors que le refus de délivrance d'un titre de séjour constitue une mesure de police qui doit être motivée en application de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration, le silence gardé par le préfet sur cette demande de communication des motifs entache la décision implicite litigieuse d'illégalité.

15. Il résulte de ce qui précède que la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté la demande de Mme A tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " visiteur " doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

16. Compte tenu de la nature des décisions contestées et des motifs d'annulation retenus, l'exécution du présent jugement implique seulement que le préfet du Nord procède à l'enregistrement de la demande de Mme A tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", qu'il réexamine la demande de cette dernière tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " visiteur " et qu'il lui délivre, dans cette attente, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

17. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Clément, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Clément de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 1er février 2021 portant refus d'enregistrement de la demande de Mme A tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ainsi que la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour portant la mention " visiteur " sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à l'enregistrement de la demande de Mme A tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et de réexaminer la demande de cette dernière tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " visiteur " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, en lui délivrant, dans l'attente, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Clément une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au préfet du Nord et à Me Norbert Clément.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

G. CAUSTIER

La présidente,

Signé

S. STEFANCZYK

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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