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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2108425

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2108425

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2108425
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantJAMAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 25 octobre 2021 et le 5 septembre 2022, M. A B, représenté par Me Jamais, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 24 août 2021 par laquelle le directeur général du centre hospitalier régional universitaire de Lille lui a infligé la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de soixante-dix jours, prioritairement en retenant un moyen de légalité interne et, subsidiairement, en retenant un moyen de légalité externe ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier régional universitaire de Lille de régulariser sa situation administrative, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Lille la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le praticien sous la responsabilité duquel il a été placé pendant son stage n'a pas été consulté préalablement à l'édiction de la sanction contestée, en méconnaissance de l'article R. 6153-31 du code de la santé publique ;

- la sanction contestée est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'inexactitude matérielle et d'erreur de qualification juridique des faits ;

- la sanction prononcée est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 août 2022, le centre hospitalier régional universitaire de Lille conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Riou,

- les conclusions de Mme Courtois, rapporteure publique,

- et les observations de Me Bosquet, substituant Me Jamais, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, étudiant en médecine, interne en psychiatrie, a effectué un stage au sein du service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent de l'établissement public de santé mentale (EPSM) Val-de-Lys-Artois de Saint-Venant de novembre 2020 à avril 2021. Par une décision du 24 août 2021, que M. B demande au tribunal d'annuler, le directeur général du centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Lille lui a infligé la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de soixante-dix jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, pour infliger la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de soixante-dix jours à M. B, il ressort des pièces du dossier que le directeur du CHRU de Lille s'est fondé sur l'existence de nombreux retards de la part de l'intéressé, lors de ses prises de poste, y compris pour des gardes, et de délais excessifs dans les transmissions, ainsi qu'une non-réactivité dans des situations d'urgence. S'il ressort également des pièces du dossier que le rapport de saisine du conseil de discipline et l'avis rendu par ce dernier faisaient notamment état de comportements inadaptés et menaçants vis-à-vis d'une autre étudiante en médecine et de difficultés rencontrées avec le personnel infirmier, ces faits n'ont finalement pas été retenus par le directeur général du CHRU de Lille qui fonde notamment la sanction infligée à M. B sur des comportements inadaptés et menaçants en ce qui concerne uniquement des patients mineurs. S'agissant des retards et des délais de transmission reprochés à M. B, il ressort des pièces du dossier que ceux-ci n'ont été invoqués que sommairement le 13 mars 2021 dans un rapport du praticien responsable de son stage et que ce dernier indique que ces faits lui ont été rapportés par un autre praticien, celui-ci n'ayant au demeurant pas été entendu dans le cadre de la procédure disciplinaire. Par suite, et en l'absence de précision quant aux dates et à la fréquence de ces retards, la matérialité de ces faits ne peut être regardée comme établie.

3. Toutefois, pour infliger la sanction contestée, le directeur du CHRU de Lille s'est également fondé sur le refus de M. B d'obtempérer aux instructions données par sa hiérarchie, sur les propos inadaptés tenus en présence de patients mineurs, sur la circonstance que deux patients mineurs ont fui son bureau lors d'un entretien et sur la réalisation d'une sieste durant son service. D'une part, il est constant que M. B a effectué des entretiens seul avec des patients mineurs, et ce malgré la règle selon laquelle un interne doit toujours être accompagné par le personnel infirmier. A cet égard, les circonstances, à les supposer établies, que le personnel infirmier serait en nombre insuffisant pour accompagner systématiquement les internes en consultation et que d'autres internes auraient été exemptés de cette règle sont sans incidence quant à l'existence de cette consigne pour l'intéressé. En outre, il ressort des pièces du dossier que, si le praticien sous la responsabilité duquel M. B a été placé pendant son stage lui a rappelé cette interdiction et l'a informé que ses entretiens devraient désormais avoir lieu en présence d'un praticien, l'intéressé a méconnu cette interdiction. D'autre part, il n'est pas contesté que M. B a effectué une sieste durant ses heures de service. Enfin, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a interrompu son responsable de stage lors des entretiens avec les patients à plusieurs reprises et il n'est pas sérieusement contesté que des patients mineurs ont fui le bureau de M. B, l'intéressé ayant d'ailleurs été victime d'un accident de service en poursuivant l'un d'eux dans les couloirs. Dans ces conditions, le CHRU de Lille doit être regardé comme établissant la matérialité de ces faits.

4. En deuxième lieu, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

5. D'une part, aux termes de l'article R. 6153-2 du code de la santé publique : " II. -En stage, l'interne est sous la responsabilité du praticien responsable de l'entité d'accueil () ". Aux termes de l'article R. 6153-3 de ce code : " L'interne en médecine exerce des fonctions de prévention, de diagnostic et de soins, par délégation et sous la responsabilité du praticien dont il relève () ". Aux termes de l'article R. 6153-6 du même code : " Les internes sont soumis au règlement des établissements ou organismes dans lesquels ils exercent leur activité. Ils s'acquittent des tâches qui leur sont confiées et participent à la continuité des soins ou à la permanence pharmaceutique. / Ils ne peuvent en particulier, sous peine de sanctions disciplinaires, s'absenter de leur lieu de stage qu'au titre des congés prévus à la sous-section 2 et des obligations liées à leur formation théorique et pratique () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est notamment intervenu lors d'un entretien, sans en avoir la permission et de manière inopportune, pour demander à un patient mineur interrogé sur les comportements sexuels qu'il pouvait présenter avec un autre jeune du même âge : " est-ce qu'il t'a forcé ' ". Toutefois, si le CHRU soutient que les interventions de M. B lors des entretiens menés par son responsable de stage étaient particulièrement inadaptées à la vulnérabilité des patients pris en charge par le service, il n'établit pas, en se prévalant de cette seule circonstance, sans aucune précision sur le ton ou la virulence d'une question formulée de manière neutre et en rapport avec la consultation en cause, que le comportement de M. B lors de ces entretiens était constitutif d'un manquement à ses obligations de service justifiant le prononcé d'une sanction. De plus, s'il ressort des pièces du dossier, c'est-à-dire du rapport du praticien qui était son maître de stage, qu'à deux reprises, des consultations avec des jeunes se sont terminées brutalement par la fuite du patient du lieu de consultation, le CHRU de Lille ne démontre pas, en l'absence d'éléments précis et concordants concernant le déroulement de ces consultations, en quoi le comportement de l'intéressé lors de celles-ci était inadapté et menaçant au regard de l'état de santé et de la vulnérabilité du patient. Par suite, en estimant que de tels faits constituaient des fautes de nature à justifier une sanction, l'autorité investie du pouvoir disciplinaire les a inexactement qualifiés.

7. En revanche, il résulte des dispositions des articles R. 6153-2 et R. 6153-3 du code de la santé publique précitées qu'un interne en médecine exerce les fonctions qui lui ont été attribuées sous la responsabilité du praticien responsable de son stage. Or, si M. B soutient qu'il n'avait pas connaissance des directives du praticien responsable en raison d'un manque de pédagogie, qu'il a été contraint de désobéir aux instructions en raison d'un manque de personnel et en présence de situations lui permettant de déroger à l'interdiction d'effectuer des entretiens seul avec les patients, il n'apporte aucune précision susceptible de venir au soutien de ses allégations. Ainsi, M. B a manqué à son obligation d'obéissance hiérarchique. En outre, l'intéressé ne peut utilement soutenir que la sieste qu'il a réalisée durant son service ne méconnaît pas ses obligations de service en se bornant à faire valoir que l'activité du service le permettait, alors précisément qu'il a ensuite motivé son départ en salle de repos par la circonstance que son maître de stage était, selon lui, absent à ce moment-là et qu'il se trouvait donc seul médecin en charge, et qu'il restait joignable en cas d'urgence. Par suite, en estimant que ces faits, établis matériellement par les pièces du dossier, constituaient des fautes de nature à justifier une sanction, le CHRU de Lille ne les a pas inexactement qualifiés.

8. D'autre part, aux termes de l'article R. 6153-29 du code de la santé publique : " () les sanctions disciplinaires applicables à un interne pour des fautes commises dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses activités au titre des stages pratiques sont : / 1° L'avertissement ; / 2° Le blâme ; / 3° L'exclusion des fonctions pour une durée qui ne peut dépasser cinq ans ".

9. Eu égard à la nature des seuls faits matériellement établis et exactement qualifiés, commis dans le cadre d'un seul stage et n'ayant notamment pas, en l'état de l'instruction, été préjudiciables aux patients, le directeur général du CHRU de Lille a pris, en l'espèce, une sanction disproportionnée en décidant d'infliger à M. B la sanction la plus grave d'exclusion temporaire de fonctions, pour une durée de 70 jours.

10. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 24 août 2021 par laquelle le directeur général du CHRU de Lille lui a infligé la sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de 70 jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard aux motifs qui le fondent, le présent jugement implique nécessairement que le CHRU de Lille régularise la situation administrative de M. B en conséquence de l'annulation de la décision du 24 août 2021 l'excluant temporairement de ses fonctions et ce, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHRU de Lille le versement à M. B de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La décision du 24 août 2021 du directeur général du CHRU de Lille est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au centre hospitalier régional universitaire de Lille de régulariser la situation administrative de M. B, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le centre hospitalier régional universitaire de Lille versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au centre hospitalier régional universitaire de Lille.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Riou, président,

- Mme Jaur, première conseillère,

- Mme Célino, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

A. JaurLe président-rapporteur,

Signé

J.-M. Riou

La greffière,

Signé

S. Ranwez

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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