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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2109547

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2109547

jeudi 21 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2109547
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation4ème Chambre
Avocat requérantJAMAIS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2109547 le 7 décembre 2021, et un mémoire complémentaire, enregistré le 1er avril 2022, Mme B A, représentée par Me Jamais, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision en date du 15 septembre 2021 par laquelle la directrice des ressources humaines et du dialogue social de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise l'a suspendue de ses fonctions à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'à la production d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination et l'a privée de rémunération durant la période de suspension, ensemble la décision du 26 octobre 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) à titre subsidiaire, d'annuler ces décisions en tant qu'elles sont d'application immédiate ;

3°) d'enjoindre à l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise de régulariser sa situation administrative, dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées, en méconnaissance des dispositions des articles L 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit dans l'application de l'article 14 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021, relative à la gestion de la crise sanitaire, l'administration ne pouvant pas légalement suspendre de ses fonctions un agent placé en congé de maladie ;

- elles sont entachées d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2022, l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise, représenté par Me Brazier, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'employeur se trouve en situation de compétence liée ;

- en tout état de cause, les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 1er avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 avril 2022.

Un mémoire, présenté pour l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise, a été enregistré le 19 avril 2022.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2109873 le 17 décembre 2021, et un mémoire complémentaire, enregistré le 1er avril 2022, Mme B A, représentée par Me Jamais, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'avis des sommes à payer n° 8006041 émis le 28 octobre 2021 par l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise pour un montant de 1 197,38 euros ;

2°) de prononcer la décharge de la somme de 1 197,38 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le titre exécutoire ne comporte pas l'identification de son auteur, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration et du 4° de l'article L. 1617-5 du code général des collectivités territoriales ;

- il est insuffisamment motivé, en méconnaissance de l'article 24 du décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012, relatif à la gestion budgétaire et comptable publique ;

- l'existence de la créance mise à sa charge n'est pas établie, compte tenu de l'illégalité des décisions en date des 15 septembre 2021 et 26 octobre 2021 qui en constituent le fondement et qui sont insuffisamment motivées, entachées d'une erreur de droit dans l'application de l'article 14 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021, relative à la gestion de la crise sanitaire, l'administration ne pouvant pas légalement suspendre de ses fonctions un agent placé en congé de maladie, et entachées d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 avril 2022, l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise, représenté par Me Brazier, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'employeur se trouve en situation de compétence liée ;

- en tout état de cause, les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 19 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 4 mai 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de M. Quint, rapporteur public,

- les observations de Me Bosquet, substituant Me Jamais, avocat de Mme A,

- et les observations de Me Brazier, avocat de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux requêtes qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement, Mme A, assistante médico-administrative à l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise, demande au tribunal, d'une part, d'annuler la décision en date du 15 septembre 2021 par laquelle la directrice des ressources humaines et du dialogue social de cet établissement l'a suspendue de ses fonctions sans traitement à compter de cette date et jusqu'à production d'un justificatif de vaccination contre la covid-19 ou de contre-indication à la vaccination, ensemble la décision du 26 octobre 2021 rejetant son recours gracieux, et, d'autre part, d'annuler le titre de recettes émis le 28 octobre 2021 pour le recouvrement de la somme de 1 197,38 euros, correspondant à la rémunération qu'elle avait perçue au titre de la période du 15 au 30 septembre 2021, dont elle demande également la décharge.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, lorsqu'une autorité administrative rejette le recours gracieux qui lui est présenté, sa décision ne se substitue pas à la décision initiale dont elle est l'auteur. Par suite, s'il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre ces deux décisions, d'annuler, le cas échéant, le rejet du recours gracieux par voie de conséquence de l'annulation de la décision initiale, les moyens critiquant les vices propres dont serait entachée la décision rejetant le recours administratif préalable ne peuvent être utilement invoqués au soutien des conclusions dirigées contre cette décision.

3. En deuxième lieu, la décision en date du 15 septembre 2021 par laquelle la directrice des ressources humaines et du dialogue social de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise a suspendu Mme A de ses fonctions à compter de cette date et jusqu'à production d'un justificatif de vaccination contre la covid-19 ou de contre-indication à la vaccination vise l'ensemble des textes applicables et détaille avec une précision suffisante les raisons de fait et de droit qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision ne peut, dès lors et en tout état de cause, qu'être écarté.

4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986, portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière : " Le fonctionnaire en activité à droit : / () / 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. Le bénéfice de ces dispositions est subordonné à la transmission par le fonctionnaire, à son administration, de l'avis d'arrêt de travail justifiant du bien-fondé du congé de maladie () ".

5. D'autre part, aux termes du I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021, relative à la gestion de la crise sanitaire : " Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique () ". En vertu du premier alinéa du B du I de l'article 14 de la même loi, à compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté le certificat de statut vaccinal ou le certificat de rétablissement mentionnés au I de l'article 13, un certificat médical de contre-indication ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. Aux termes du III de cet article 14 : " Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit. / () ".

6. Il résulte de ces dispositions que si le directeur d'un établissement de santé public peut légalement prendre une mesure de suspension à l'égard d'un agent qui ne satisfait pas à l'obligation vaccinale contre la covid-19 alors que cet agent est déjà en congé de maladie, cette mesure et la suspension de traitement qui lui est associée ne peuvent toutefois entrer en vigueur qu'à compter de la date à laquelle prend fin le congé de maladie de l'agent en question.

7. Il est constant que Mme A, qui avait fait part de son refus de satisfaire à l'obligation vaccinale contre la covid-19 par un courrier adressé le 11 août 2021 au directeur des affaires générales de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise, n'a pas présenté, à la date des décisions attaquées, un certificat de statut vaccinal, un certificat de rétablissement, un certificat médical de contre-indication ou un justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 susvisée. Par suite, la directrice des ressources humaines et du dialogue social de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise pouvait légalement la suspendre de ses fonctions, en application des dispositions de l'article 14 de cette loi.

8. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit au point 6 qu'en décidant de suspendre Mme A de ses fonctions sans traitement à compter du 15 septembre 2021, alors que l'intéressée était, à cette date, depuis le 26 août 2021, placée en congé de maladie, la directrice des ressources humaines et du dialogue social de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise a entaché sa décision d'une erreur de droit. La circonstance, à la supposer établie, que le congé de maladie de Mme A repose sur un certificat médical de complaisance est par elle-même dépourvue de toute incidence, l'administration disposant de procédures spécifiques pour contester le bien-fondé d'un tel congé et en tirer toutes conséquences de droit.

9. En dernier lieu, le détournement de pouvoir allégué n'est pas établi.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A est seulement fondée à demander l'annulation de la décision de la directrice des ressources humaines et du dialogue social de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise en date du 15 septembre 2021 en tant qu'elle prononce sa suspension de ses fonctions sans traitement à compter de cette date, ensemble, dans cette mesure, la décision du 26 octobre 2021 rejetant son recours gracieux. Il s'ensuit que Mme A est également fondée à demander l'annulation du titre de recettes émis le 28 octobre 2021 pour le recouvrement de la somme de 1 197,38 euros correspondant à la rémunération qu'elle avait perçue au titre de la période du 15 au 30 septembre 2021.

Sur les conclusions à fin de décharge :

11. L'annulation d'un titre exécutoire pour un motif de régularité en la forme n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé du titre.

12. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'un titre exécutoire, des conclusions à fin de décharge de la somme correspondant à la créance de l'administration, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé du titre qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge.

13. Dans le cas où il ne juge fondé aucun des moyens qui seraient de nature à justifier le prononcé de la décharge mais retient un moyen mettant en cause la régularité formelle du titre exécutoire, le juge n'est tenu de se prononcer explicitement que sur le moyen qu'il retient pour annuler le titre : statuant ainsi, son jugement écarte nécessairement les moyens qui assortissaient la demande de décharge de la somme litigieuse.

14. Il résulte des dispositions précitées de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 susvisée que Mme A, qui avait été placée en congé de maladie à compter du 26 août 2021, devait conserver pendant une durée de trois mois l'intégralité de son traitement, qui ne pouvait pas être légalement suspendu à compter du 15 septembre 2021, ainsi qu'il a été dit aux points 6 et 8, alors même qu'elle n'avait pas satisfait à l'obligation vaccinale contre la covid-19. L'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise n'est dès lors pas fondé à se prévaloir de l'existence d'une créance à l'encontre de Mme A correspondant à la rémunération qui lui a été versée au titre de la période du 15 au 30 septembre 2021. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés au soutien de ses conclusions, Mme A est fondée à demander la décharge de la somme de 1 197,38 euros correspondant au titre de recettes émis le 28 octobre 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement implique nécessairement que l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise régularise la situation de Mme A. Il y a lieu, par suite, de lui enjoindre d'y procéder, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de Mme A, qui n'est pas, dans les présentes instances, la partie perdante pour l'essentiel, le versement à l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise des sommes qu'il demande au titre des frais qu'il a exposés. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de cet établissement le versement à Mme A d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La décision de la directrice des ressources humaines et du dialogue social de l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise en date du 15 septembre 2021 est annulée en tant qu'elle prononce la suspension de Mme A de ses fonctions sans traitement à compter de cette date, ensemble, dans cette mesure, la décision du 26 octobre 2021 rejetant son recours gracieux.

Article 2 : Le titre de recettes émis le 28 octobre 2021 par l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise pour le recouvrement de la somme de 1 197,38 euros est annulé.

Article 3 : Mme A est déchargée de la somme de 1 197,38 euros.

Article 4 : Il est enjoint à l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise de procéder à la régularisation de la situation de Mme A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : L'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2109547 de Mme A est rejeté.

Article 7 : Les conclusions présentées par l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à l'établissement public de santé mentale de l'agglomération lilloise.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Lemaire, président,

- Mme Bonhomme, première conseillère,

- Mme Caldoncelli-Vidal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

F. CLe président,

Signé

O. LEMAIRE

La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2109547, 2109873

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